Crise de carburant : Des milliers d’hectares de pomme de terre menacés à Timbi Madina

TIMBI-MADINA- A Timbi, capitale de la pomme de terre au Fouta et dans les 10 préfectures de la Moyenne-Guinée, des milliers d’hectares de la pomme connaissent une bonne levée et une belle végétation, c’est la phase de tubérisation, mais l’arrosage fait défaut. Les productions sont loin d’avoir la quantité requise pour son besoin en eau, faute de dotation suffisante en carburant, les motopompes sont à secs, les producteurs sont obligés de jouer avec le peu de litres que chacun dispose pour arroser en partie.


Au début de la crise du carburant suite à l’explosion du dépôt pétrolier dans la nuit du 17 au 18 décembre dernier, 4000 litres de gasoil et d’essence ont été accordés à l’ensemble des producteurs de la région pour faire face à l’arrosage. Des listes avaient été établies à cet effet mais il se trouve que le besoin est nettement plus élevé alors que des producteurs moins avaient besoin jusqu’à 100 litres par jour. Et, d’autres poids lourds de l’agriculture ont 4 motopompes qui brulent 100 litres chacun par nuit de 18h au lendemain à 6 h du matin.

 

L’accostage annoncé de deux bateaux pétroliers au port de Conakry soulage les cœurs des producteurs mais ne le rassure pas totalement quant à la pérennité du service du carburant.  Au moins 44 000 (quarante-quatre milles hectares) qui font les productions sur la base de crédit contractée çà et là sont menacés. Africaguinee s’est rendu à Timbi pour mesurer l’état de la crise que vivent les agriculteurs dans la filière de la pomme de terre.

A Laafou, les femmes productrices sont sur le qui-vive et sont réunies autour de Hadja Tahirou Kann, la présidente de l’union des groupements de Timbi-Madina. La campagne agricole est bien entamée, les pommes de terre poussent, certaines ont même donné les fleurs, mais les cœurs ne sont pas à la joie à cause du carburant devenu si difficile à obtenir :

 

« Nous n’avons plus de mots que de tendre la main pour plus d’assistance aux agriculteurs. Nous avons une faible quantité de carburant, on arrose la partie superficielle, mais les champs ont vraiment soif, c’est une période où le besoin en eau est élevé, c’est ici que les pronostics se jouent, si la phase là est ratée ; c’est une mauvaise nouvelle pour les récoltes. Nous sommes de pleins pieds à la mécanisation, ce n’est plus le temps de prendre un arrosoir pour un champ. Vous cultivez par des tracteurs des hectares et des hectares, donc vous comprenez à partir de là il faut les motopompes pour arroser encore. La crise est là, certains producteurs ont arrosé une seule fois depuis le début de la crise, d’autres n’ont pas encore eu le premier litre pour arroser alors que l’arrosage doit être au quotidien sans arrêt. Nous ne dormons pas. Vous devez savoir que c’est la pomme de terre qui nous réunit ici, sans elle tout le monde se disperse. Nous avons des femmes ici, elles n’ont que pour rôle, ramasser les feuilles et en faire des engrais organiques, d’autres mobilisent les bouses de vache pour revendre, des jeunes producteurs viennent de partout avec leur famille pour s’installer ici pour travailler. Certains ont acheté des engins roulants pour transporter les intrants agricoles, des femmes qui travaillent à la tâche. Ceux qui vivent des champs sont nombreux de façon directe ou indirecte. Ici, l’Etat est le seul capable de nous aider, à Timbi aussi tout le monde a les yeux sur le président de la fédération qui est inquiet au même titre que nous. Quand je regarde le visage des femmes productrices de notre union, nous sommes toutes à deux doigts de pleurer. Vous et nous avons marché ensemble dans les champs, les feuilles s’assèchent. Que la solution soit là maintenant en urgence même », se lamente Hadja Tahirou Kann, présidente de l’union des groupements de Timbi-Madina

Elhadj Ibrahima Mali Diallo, fonctionnaire à la retraite pratique l’agriculture depuis des décennies maintenant. Il a survécu beaucoup de crises avec les autres producteurs mais celle du carburant l’inquiète le plus car le besoin est général :

 

« Présentement les producteurs nous emmerdent, nous responsables des unions, ce n’est pas de leur faute c’est la situation. Nous avons tous des étendues de champs cultivés et le carburant n’est pas là comme d’habitude. Le manque est criard même. Les menaces sont réelles mais qu’est ce qu’on peut, on ne peut que s’adresser aux autorités pour que cette production, cette organisation ne recule pas. Nous souhaitons que ça avance mais c’est si les conditions sont réunies. A défaut, ça serait de la catastrophe parce que nous avons pris des dettes à la fédération des paysans, des ressources prises à la société générale des banques, aujourd’hui tout est mis dans la terre, nous n’arrivons pas à arroser, vous voyez notre situation. On frôle la catastrophe. Nous sommes des milliers à vivre de la pomme de terre, les unions, les associations, les groupements se comptent par dizaines ; c’est sur la base de ces organisations que nous avons des prêts en semence, en intrant et même en frais de main-œuvre qui sont des gros montants. Des jeunes courageux sont dans les bas-fonds pour cultiver », explique cet agriculteur.

Mamadou Gobico Diallo, conseiller agricole vit aussi la crise comme tous les autres. Il tente de rassurer mais les cœurs ne sont pas tranquilles. Le conseiller agricole mesure bien les conséquences à la longue au cas où aucune solution n’est trouvée en urgence :

 

« Nous avons des sérieux problèmes parce que toutes les semences sont déjà ensevelies sous la terre. Si nous n’arrivons pas à irriguer, nous aurons investi pour rien. Tous les jours c’est des appels incessants des producteurs, aidez-nous à avoir le carburant. Nous n’avons eu que des petites quantités de carburant par deux fois mais c’est nettement insuffisant face aux besoins des producteurs. Certains producteurs ont eu 2 bidons, d’autres un bidon, une autre catégorie n’a rien eu jusque-là. A Laafou seulement il y a 105 hectares à arroser et les autres parties c’est plus. C’est des milliers d’hectares, chacun cultive selon ses moyens », précise Mamadou Gobico Diallo.

Thierno Balla Diallo, membre de la fédération des paysans du Fouta Djallon voit une menace réelle sur toute la chaine de production, et, avec l’augmentation considérable de la production agricole alors que l’arrosage est négativement impacté par la crise sévère de carburant :

 « Cette année, nous avons augmenté la production voire même de la doubler. La semence a été doublée et tous les intrants. Ce qui fait que le besoin en eau a fortement doublé avant même la crise du carburant. Cette crise est durement vécue, c’est inquiétant. Il n’y a pas de plus inquiétant pour un producteur que de voir sa production qui souffre de manque d’eau, ça l’empêche de dormir. C’est ce que chaque producteur vit aujourd’hui. Ça commence à se dénouer mais nous sommes toujours très inquiets et on n’est pas rassurés. Vous allez dans les périmètres vous voyez une bonne levée, une belle végétation mais menacée avec 3 semaines sans eau faute de carburant, c’est là que tout peut chambouler, c’est la période de tubérisation, si la situation ne change pas, c’est le rendement qui souffrira. Et les producteurs ne pourront pas rentrer dans leur coût de production. S’ils ne récupèrent leur investissement, ils ne seront pas en mesure de rembourser les milliards que la fédération a empruntés au niveau des banques. Les partenaires de la banque connaissent bien c’est quoi une perte ; ce n’est pas pour nous sanctionner mais proroger la période de remboursement, c’est ce que nous ne souhaitons pas du tout. Il nous faut suffisamment de carburant, il y a des producteurs qui ont besoin de milliers litres par semaine.  A l’hectare j’ai besoin de 30 litres au minimum par semaine, au minimum et faites le calcul pour des milliers d’hectares partout. Nous sommes très loin de couvrir les besoins », alerte Thierno Balla Diallo

A coté les producteurs ne sont les seuls menacés mais toute la chaine de production, c’est de l’agriculteur, au charretier, aux ramasseurs de l’engrais organiques, aux transporteurs jusqu’aux consommateurs. Après récolte également, le problème de conservation avec les chambres froides est là, il faut une forte quantité de gasoil pour maintenir les récoltes aux frais sans pourriture. Thierno Balla Diallo est bien conscient :

« Imaginez le charretier qui transporte des semences, du carburant, regardez le camionneur qui aura son camion à l’arrêt faute de récolte à transporter contre un frais. Des femmes qui constituent l’essentiel de la main-d’œuvre, elles ne seront plus là pour faire vivre leurs familles. C’est une chaine de valeur, si elle est compromise, c’est toute la chaine qui tire les conséquences. Avant d’arriver au niveau des camions, les récoltes sont gardées d’abord au niveau des chambres froides, les chambres fonctionnent au gasoil, je vous disais que la période est multipliée par deux. Si tout va bien nous allons avoir une double quantité à conserver plus que ce qu’on a l’habitude de récolter. Où nous pouvons stocker ça, si nous mettons tout dans les chambres froides et il n’y a pas de carburant pour refroidir les stocks, ça nous inquiète. Le transport c’est dans les camions des champs vers les zones de consommation, c’est du carburant. Même à Conakry, certaines quantités sont gardées dans des chambres froides si elles ne sont pas achetées immédiatement. C’est des milliards qui sont en jeu ; c’est les filières agricoles qui sont compromises qui sont menacées, nous ne le souhaitons pas » conclut l’acteur agricole.

L’information qui fait état de l’arrivée d’un bateau gasoil et un autre d’essence au port de Conakry ces derniers 48 heures rassurent en partie, les producteurs mais ils craignent  de savoir si les conditions sont réunies pour un dépotage rapide en vue d’acheminer les produits pétroliers vers l’intérieur du pays à portée des mains des producteurs. Aujourd’hui, le message que les agriculteurs veulent entendre qu’il n’y ait plus de file devant les stations et que la vente soit libre de façon pérenne. Pour eux tant que la quantité de carburant envoyée en Guinée n’est pas suffisante et régulière, c’est les engions roulants qui sont privilégiés en premier

Alpha Ousmane Bah

De retour de Timbi-Madina

Pour Africaguinee.com

Tel. (+224) 664 93 45 45

Créé le 13 janvier 2024 11:52

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