Retrait du trio « Burkina-Mali-Niger » de la CEDEAO : Les vérités ‘’crues’’ de Bah Oury…

Bah Oury, leader de l'UDRG

CONAKRY- Les chefs d’Etats du Burkina Faso, du Mali et du Niger ont annoncé le retrait de leurs pays de la CEDEAO (Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest) avec effet immédiat. Cette décision intervient alors que l’organisation sous-régionale est de plus en plus fragilisée par des coups d’Etats et une menace terroriste. Quelles sont les causes réelles de ce retrait de la troïka ? Quelles éventuelles conséquences faut-il s’attendre ?  Dans cette interview qu’il a accordée à un journaliste d’Africaguinee.com ce lundi 29 janvier 2024, l’ancien ministre de la réconciliation Bah Oury donne son analyse. Le leader de l’UDRG (Union des Démocrates pour la Renaissance de la Guinée) propose également de pistes de solutions pour une refondation profonde de cette organisation ouest-africaine. (Interview)


AFRICAGUINEE.COM : Comment analysez-vous la décision de ces trois pays (Mali, Burkina Faso et Niger) de se retirer de la CEDEAO ?

BAH OURY : Nous déplorons fortement la décision des trois chefs d’Etat du Sahel de rompre leurs liens avec la CEDEAO. Ceci dit, l’organisation sous-régionale devrait être reformée en profondeur. Ces réformes ont été plus ou moins évoquées lors d’un des sommets qui avait pris acte des problématiques qui existaient au Burkina Faso en demandant que la question des deux mandats et d’autres dispositions soient encore davantage renforcées pour que le principe constitutionnel consolide les bases de l’Etat de droit et de la démocratie. Mais malheureusement il y a un passif lourd. Parce que depuis pratiquement deux décennies, la CEDEAO n’a pas été au rendez-vous avec les aspirations des populations ouest-africaines. Et les attitudes de la CEDEAO vis-à-vis du coup d’Etat anticonstitutionnel que le président Alpha Condé a cru réussir en dépit des violations flagrantes des dispositions aussi bien de la charte de l’union africaine en ce qui concerne la gouvernance, la paix, la démocratie et des élections que des dispositions de la CEDEAO, ont été la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Et donc, avec la multiplicité des coups d’Etat, un sentiment souverainiste et anti-CEDEAO est cristallisé pour soutenir des régimes qui ont rompu l’ordre constitutionnel dans le pays.

Ces « panafricanistes » qui sont en train de faire la propagande comme quoi ils voient d’un bon œil la désintégration avec un certain souverainisme infantile développé par-ci et par-là avec l’effort du populisme, c’est quelque chose qui était venu de l’extérieur. Parce que ce populisme est une manière de disloquer toutes les organisations antérieures. Vous avez vu la crise du multilatéralisme avec l’attitude de certains lobbys américains contre les Nations unies, contre beaucoup de dispositions que les nations unies à travers des sujets pertinents pour le monde entier avaient engagé. Vous avez aussi même en Europe les courants contradictoires anti-organisations de l’union européenne avec le Brexit. Tout cela il y a un populisme orienté pour l’affirmation d’un certain souverainisme qui amène à être assujetti à une influence extérieure qui ne correspond pas avec des aspirations et des attentes des populations africaines et ça, c’est quelque chose de très grave. C’est la raison pour laquelle j’ai dit que ces pays vont s’isoler, ils vont être embarqués dans une logique de confrontation idéologiques qui n’a rien avec les contradictions inter-africaines ou les contradictions dans nos sociétés.

Quelles peuvent être les conséquences du retrait de ces trois pays pour le bloc régional ?

Le bloc régional est devant une situation où on ne peut plus se contenter de quelques réformettes. La question va au-delà de la CEDEAO elle-même, la question concerne des gouvernances des Etats africains et elle concerne aussi la nature des Etats africains en tant que tel. Et comme vous le savez, les Etats africains sortis de la colonisation à l’heure actuelle sont dans une crise structurelle profonde et les réponses à cette crise structurelle s’affirment de manière désordonnée pour résoudre les problèmes alors qu’on est en train de s’enfoncer davantage. Pour que ce soit clair, par exemple ce qui se passe aujourd’hui dans le sahel avec cette mentalité dite souverainiste « panafricaniste » c’est une situation que la Guinée a connu dans le contexte du début de l’indépendance avec la confrontation des deux blocs Est et Ouest. Nous en avons eu des expériences, nous avons vu les méfaits de cela dans nos réalités et dans notre destin et c’est la raison pour laquelle si vous remarquez bien, la Guinée dans une large mesure est en marge par rapport à ce courant qui essaie de faire chemin dans le sahel. Je crois que la CEDEAO est devant une situation où il faut une nouvelle étape pour les Etats eux-mêmes. Par conséquent, il faut la construction d’une véritable Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest qui est tournée vers la satisfaction des ambitions des Etats africains que des populations africaines. Ceci nécessite un nouveau leadership au niveau des Etats africains et de nouveaux leaderships nationaux qui réagissent sur l’orientation de la CEDEAO. Malheureusement les leaderships nationaux dans le contexte actuel sont en pannes.

Est-ce qu’on ne peut pas craindre un effet de boomerang avec cette décision de ces trois Etats, craindre éventuellement une dislocation de la CEDEAO peut être former une nouvelle structure avec des nouveaux objectifs parce que même à l’interne on voit qu’il y a des dissentions entre les différents chefs d’Etats autour des différents défis auxquels font face la CEDEAO ?

Peut-être c’est trop tôt pour avoir une analyse globale face au nouveau contexte. Si vous remarquez bien, il y a une convergence de point de vue entre des régimes qui remettent en cause les processus démocratiques. Si vous allez dans le fond du processus il y a une conjonction d’efforts pour anéantir l’aspect qui concerne les traités, les pactes de bonne gouvernance qui existent au niveau de la CEDEAO sous prétexte que c’est quelque chose d’imposé de l’extérieur alors que c’est complétement faux. Il y a des rapprochements entre des Etats, entre des gouvernants qui font fi de la nécessité du processus démocratique de manière classique. Mais cela va être beaucoup visible sous peu de temps.

Le Mali, le Burkina Faso et le Niger sont coupés de la mer et sont sous sanctions.  Comment pourraient-ils supporter cet isolement ? 

Dans un premier temps, les sanctions qui ont été initiées étaient pour mettre pression sur des régimes qui ont enfreint des principes liés au pacte de bonne gouvernance pour leur dire si vous êtes en phase avec les intérêts de votre pays, vous ne pouvez pas tolérer et accepter d’imposer des souffrances à vos populations pour le seul prétexte de vous accrochez à des intérêts politiques qui peuvent nuire aux intérêts de la population de manière globale. L’idée des sanctions est beaucoup liée à cela pour amener tout le monde à se dire vaut mieux respecter les principes qui permettent l’évolution positive et sereine des intérêts de la population au lieu de s’engager dans des démarches qui risquent de faire souffrir la population et par conséquent créer des dissensions. Maintenant, le monde avec la confrontation idéologique actuelle a amené des Etats et des puissances à faire fi de la nécessité de solidarité avec les décisions des organisations régionales.

C’est ce qui fait que les sanctions sont inopérantes d’une part parce que tout simplement c’est des sanctions qui concernent les intérêts de la populations mais les intérêts de ceux qui gouvernent sont préservés par des milices et des forces extérieures qui mettent tout en œuvre pour que les dirigeants soient dans un élan au détriment de la population. Voilà, ce qui fait que la politique de sanctions n’est plus tellement opérante. C’est les populations qui trinquent à leur détriment par contre, les dirigeants plus ou moins utilisent cela dans un discours populiste et soi-disant souverainiste pour dire que ‘’c’est l’extérieur qui veut nous affamer, qui veut nous mettre dans une situation où coûte que coûte il faut que ses décisions s’imposent à nous’’. Voilà la situation actuelle.

On a vu une première réaction très molle de la commission de la CEDEAO qui n’exclut pas d’engager des discussions avec ces trois Etats. D’après vous est-ce que le processus est réversible ou bien on peut s’attendre à un retournement de situation ?

Par rapport à ça, je crois que la commission de la CEDEAO ne peut pas grand-chose parce qu’elle est inaudible, elle n’a pas un réel pouvoir. Le réel pouvoir est concentré entre les chefs d’Etats, certainement qui vont se réunir pour discuter de la question. Au niveau structurel, dans des réformes ultérieures ce sont des aspects sur lesquels il faudra nécessairement trouver des solutions qui vont rendre la commission de la CEDEAO beaucoup plus efficace et autonome par rapport aux sommets des chefs d’Etats qui imposent leurs points de vue et les autres sont considérés comme des fonctionnaires qui doivent exécuter les désidératas des résolutions des chefs d’Etats.

Tout cela fait partie des problématiques qui font que la CEDEAO n’a pas pu être opérationnelle. Certains chefs d’Etat agissent beaucoup plus pour des intérêts qui leur sont propres. S’il s’agit des questions d’intérêts particuliers au détriment d’une vision globale d’une CEDEAO ouest-africaine tournée vers les intérêts des populations avec des principes intangibles qui doivent être applicables à tout le monde sans discrimination et sans exclusion, c’est là le problème.

La solution viendra des sociétés et des élites de ces pays en question. La solution ne sera pas de l’extérieur, la solution est là-bas mais c’est de la responsabilité des élites politiques de ces trois pays qui sont interpellées aujourd’hui.

Interview réalisée par Boubacar 1 Diallo

Pour Africaguinee.com

Créé le 29 janvier 2024 16:05

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