Grand reportage à Conakry : entre nécessité économique et risques sanitaires, le charbon de bois résiste au gaz…

CONAKRY- Malgré l’essor progressif du gaz domestique et d’autres alternatives écologiques, le charbon de bois demeure largement utilisé dans les ménages de Conakry. Plus accessible pour de nombreuses familles, il fait vivre une importante chaîne d’approvisionnement mais soulève aussi de sérieuses préoccupations sanitaires et environnementales. Reportage.

Au quartier Dixinn centre 1 dans la commune du même nom en cette matinée du 17  juin, une épaisse fumée noire flotte au-dessus des étals de charbon de bois. Des femmes, le visage couvert de poussière, remplissent des bassines noires pendant que des clients négocient les prix au détail. Ici, le charbon reste l’un des combustibles les plus utilisés dans les foyers de Conakry, malgré la montée progressive du gaz domestique.

Assise derrière plusieurs sacs de charbon, une vendeuse détaille son quotidien difficile. « J’achète le sac de charbon à 45 mille francs guinéens et je le revends à 65 mille GNF. Mes fournisseurs viennent souvent de Boké, Kindia ou Coyah. Parfois ils trouvent du bon bois, parfois non », explique-t-elle.

Autour d’elle, les clients se succèdent. Pour de nombreuses familles, le charbon demeure le moyen de cuisson le plus accessible économiquement.

« Je suis née en voyant mes parents utiliser le charbon. Depuis mon enfance, on cuisine avec ça », raconte une consommatrice rencontrée sur place. « Avec 10 mille francs de charbon, je peux cuisiner pendant deux jours. Le gaz coûte plus de 100 mille francs. Même si la fumée n’est pas bonne, on fait avec parce que plusieurs familles guinéennes utilisent encore le charbon de bois », souligne-t-elle.

Une filière alimentée depuis l’intérieur du pays

Derrière les sacs entassés dans les marchés de Conakry se cache toute une chaîne d’approvisionnement souvent informelle. Des transporteurs parcourent plusieurs localités forestières pour produire et acheminer le charbon vers la capitale.

« Nous pouvons passer des jours ou des mois en brousse pour chercher du bois et fabriquer le charbon », confie un transporteur. « L’État a interdit la coupe abusive du bois, mais beaucoup travaillent clandestinement parce que c’est leur gagne-pain. »

Selon lui, les coûts élevés du transport et les difficultés d’accès expliquent aussi l’augmentation des prix dans les marchés. « On revend les sacs un peu cher parce qu’on les obtient difficilement », ajoute-t-il, reconnaissant toutefois les conséquences environnementales de cette activité. « Ce que nous faisons n’est pas bien, mais certaines personnes font aussi du reboisement après les coupes. »

Entre risques sanitaires et survie économique

Dans les points de vente, les acteurs de la filière dénoncent aussi les effets du charbon sur leur santé. Exposition permanente à la fumée, poussière noire et maladies respiratoires font partie de leur quotidien.

« Nous sommes exposés à plusieurs maladies. On est enrhumés presque tout le temps et la poussière atteint nos poumons », témoigne la vendeuse de charbon. « Mais nous n’avons pas le choix, c’est notre source de revenu. » Malgré ces difficultés, la demande reste forte à Conakry où de nombreux ménages peinent encore à adopter le gaz domestique.

 Des forêts sous pression à Conakry et ses environs 

En Guinée, la consommation de charbon de bois demeure l’une des principales sources d’énergie des ménages. Une situation qui exerce une forte pression sur les ressources forestières du pays.

Selon Mouctar Diallo, responsable de Guinée Environnement, une structure spécialisée dans le diagnostic environnemental, les études d’impact et la surveillance environnementale des chantiers, la Guinée a perdu environ 149 000 hectares de forêts entre 2001 et 2024, d’après les données de Global Forest Watch. « C’est un chiffre considérable », déplore-t-il.

L’une des raisons qui expliquent le recours massif au charbon de bois est son coût relativement abordable comparé à d’autres sources d’énergie. Selon les estimations recueillies, un sac de charbon se négocie actuellement entre 40 000 et 50 000 francs guinéens, tandis qu’une bouteille de gaz de 6 kilogrammes coûte environ 120 000 francs guinéens.

D’après Mouctar Diallo, la biomasse représente plus de 77 % de la consommation énergétique nationale.

« Aujourd’hui, l’essentiel des ménages guinéens utilise le charbon de bois pour la cuisson. Dans plusieurs zones rurales, le bois reste également une source d’énergie pour diverses activités. Tant que l’accès au gaz et à l’électricité restera limité pour une grande partie de la population, l’utilisation du charbon de bois va se poursuivre », explique-t-il.

Pour cet environnementaliste, cette dépendance constitue un véritable défi écologique.

« La production du charbon de bois repose sur la coupe des arbres, ce qui contribue à la dégradation des forêts et à la destruction de l’environnement », souligne-t-il.

Quel impact sur le climat ?

Pour Abdoulaye Gonkou Bah, directeur exécutif de l’ONG ACOREC (Agir contre le réchauffement climatique), les conséquences du charbon de bois sont multiples.

« Les impacts se situent à deux niveaux. D’abord, il y a la pression exercée sur les ressources naturelles à travers la coupe du bois, qui entraîne une réduction du couvert végétal », explique-t-il.

Le second niveau concerne le processus de carbonisation ainsi que l’utilisation domestique du charbon.

« La carbonisation génère des émissions de gaz à effet de serre. Ensuite, lors de son utilisation dans les ménages, le charbon continue également de produire des émissions polluantes. Ces phénomènes contribuent à la pollution atmosphérique et accentuent les effets du changement climatique », ajoute-t-il.

Des risques pour la santé

Au-delà de son impact environnemental, l’usage du charbon de bois présente également des risques sanitaires importants. Selon Abdoulaye Gonkou Bah, la fumée et les substances nocives dégagées lors de la carbonisation ou de l’utilisation du charbon peuvent affecter la santé des populations exposées.

« L’inhalation régulière de ces fumées peut provoquer des maladies respiratoires et affecter les poumons », prévient-il.

Le gaz, une alternative qui séduit progressivement

Certains habitants de la capitale ont toutefois décidé d’abandonner le charbon au profit du gaz. Un changement qu’ils jugent plus pratique et plus propre.

« Avant, j’utilisais le charbon de bois. Il y avait beaucoup de fumée et j’étais sale à tout moment », explique une utilisatrice de gaz rencontrée dans un quartier résidentiel de Conakry. « Depuis que j’ai commencé à cuisiner avec le gaz, tout est plus simple. Même à une heure du matin, je peux faire la cuisine tranquillement », soupire-telle.

Le charbon écologique, une alternative au bois

À Tombolia, Abdoulaye Ali Camara, fondateur de Damaru Eco Plus, s’est lancé dans le recyclage après avoir constaté la dégradation de l’environnement dans sa région d’origine.

Parmi les innovations développées par son entreprise figure le charbon écologique fabriqué à partir de déchets biodégradables. Coques de noix de coco, peaux de banane, papiers usagés ou encore résidus agricoles sont collectés, séchés, carbonisés puis transformés en briquettes destinées aux ménages.

Pour Abdoulaye Ali Camara, cette solution permet à la fois de réduire les déchets et de limiter la déforestation. « Pour obtenir une tonne de charbon traditionnel, il faut plusieurs tonnes de bois. Pourtant, nous avons des déchets partout qui peuvent être valorisés. Nous sommes envahis par les déchets alors que nous continuons à couper les arbres », déplore-t-il.

Des utilisateurs convaincus

À Dabompa, dans le secteur de Pampahoré, Yansané Mohamed Lamine fait partie des premiers utilisateurs de ce charbon écologique. « Ma famille l’a utilisé à plusieurs reprises. Ma femme a pu cuisiner pendant plusieurs jours sans acheter de charbon traditionnel. C’est un produit efficace qui mérite d’être soutenu », témoigne-t-il.

Selon lui, la commercialisation à grande échelle de ce combustible alternatif pourrait soulager de nombreux ménages confrontés à la hausse des prix du charbon classique.

Des innovations au service du reboisement

Au-delà du recyclage des déchets, Damaru Eco Plus développe également des solutions destinées à favoriser le reboisement. L’entreprise a notamment mis au point des boules écologiques contenant des graines et du charbon enrichi en nutriments.

« Pendant la saison des pluies, ces boules se dégradent naturellement dans le sol. Les graines germent et le charbon apporte les éléments nutritifs nécessaires à la croissance des jeunes plants », explique Abdoulaye Ali Camara.

Une méthode qui pourrait faciliter les campagnes de reboisement, notamment dans les zones difficiles d’accès. Alors que les autorités multiplient les appels à la protection de l’environnement et à la réduction de la déforestation, le charbon de bois continue pourtant d’occuper une place centrale dans les habitudes de consommation des ménages guinéens, tiraillés entre contraintes économiques et préoccupations sanitaires.

Un reportage de Yayè Aicha Barry 

Pour Africaguinée.com 

 

Créé le 22 juin 2026 11:15

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