De la comptabilité aux contes ancestraux : Petit Tonton, itinéraire d’un passeur de mémoire en quête d’identité
CONAKRY-De la rigueur des chiffres à la magie de la parole traditionnelle, le parcours de Moussa Doumbouya, plus connu sous le nom d’artiste Petit Tonton, est celui d’une quête d’identité profonde et assumée. Comédien, conteur, auteur et fondateur de la Maison de l’Oralité et du Patrimoine koumakan, il s’impose aujourd’hui comme l’une des figures majeures de la culture guinéenne. À l’approche de la 7ᵉ édition de la Grande Nuit du Conte, l’artiste se livre sans détour à la rédaction d’Africaguinee.com. de son itinéraire, à la redécouverte de ses racines, les défis financiers de son secteur et son message d’espoir pour la jeunesse, cet acteur culturel parle.
AFRICAGUINEE.COM : Aujourd’hui, vous êtes considéré comme l’un des conteurs les plus suivis en Guinée. Comment est née cette passion pour le conte et la parole traditionnelle ?
MOUSSA DOUMBOUYA “Petit Tonton” : Je dirais que c’est le conte qui est venu vers moi, plutôt que l’inverse. Le conte est un élément essentiel de notre culture : c’est l’école de la vie dans la tradition africaine.
Ma reconversion vers le conte s’est opérée après le retour des VIIIᵉˢ Jeux de la Francophonie à Abidjan, où j’ai été médaillé d’argent. C’est tombé à un moment où je me questionnais profondément sur mon engagement artistique et mon identité. Je me demandais : « Suis-je vraiment en train de faire la promotion de la culture guinéenne ? »
À l’époque, j’étais comédien de théâtre et je jouais des pièces d’auteurs qui n’étaient pas forcément de chez nous. Ce succès à Abidjan a été le déclic qui m’a poussé à retourner aux sources et à embrasser pleinement le métier de conteur.
Derrière le personnage public que l’on connaît, qui est réellement Petit Tonton ?
Je suis un gestionnaire-comptable de formation et conteur de profession. Mais je suis avant tout un entrepreneur culturel. Cela fait plus de 23 ans maintenant que j’évolue dans ce secteur. Je gère aujourd’hui une entreprise culturelle, la Maison de l’Oralité et du Patrimoine Koumakan. Sur le plan personnel, je suis un père de famille, comblé par deux enfants -une fille et un garçon-.
D’où vient ce nom d’artiste, « Petit Tonton » ?
Ce nom m’a été donné par Sékou Yalani Keïta, la personne qui m’a introduit dans l’univers artistique avec sa compagnie “Les Sardines de Conakry”. J’ai toujours eu un grand respect pour les aînés, et je l’appelais constamment « Tonton ». Un jour, en travaillant, il m’a dit : « Si moi je suis le tonton, alors toi tu es le Petit Tonton ! »
Il me présentait ainsi à tout le monde et le nom est resté. Certains pensent que c’est lié à ma taille ou à ma morphologie, car physiquement, je change très peu avec le temps ! Ce n’était peut-être pas un hasard finalement.
Le conte occupe une place centrale dans nos traditions. Quel rôle joue-t-il encore aujourd’hui dans la société ?
Le conte est un acte social fondamental. À travers lui, on découvre son environnement, la faune, la flore, mais aussi des émotions et des états d’âme. Il nourrit l’imaginaire collectif.
Le conte aide les gens à savoir qui ils sont, d’où ils viennent et quels liens les unissent. C’est un véritable régulateur de la société, un garant de notre cohésion sociale.
À l’ère du numérique et des réseaux sociaux, comment parvenez-vous à maintenir l’intérêt du public pour la parole orale ?
Nous croyons fermement au pouvoir de la parole. Dans un monde dominé par le virtuel, nous créons des espaces de rencontre directe, de dialogue et de partage en chair et en os. Comme le dit le proverbe : « Un seul doigt ne peut pas arracher un fagot de bois. » On ne construit pas une société seul.
C’est pour cela que nous organisons la Grande Nuit du Conte, les veillées à la Maison de l’Oralité, mais aussi des veillées dans les quartiers, à l’intérieur du pays et des ateliers scolaires. Il faut maintenir ces espaces où les humains se parlent de vive voix.
Vos histoires mêlent subtilement humour, sagesse et réalités sociales. D’où tirez-vous vos inspirations ?

Mon inspiration provient exclusivement de notre patrimoine. Nous possédons une richesse inestimable en contes, comptines et berceuses qu’il n’est même pas nécessaire d’inventer.
À travers un vaste projet de collecte, nous recueillons ces histoires traditionnelles auprès des anciens pour les remettre au goût du jour. La quasi-totalité des contes que je narre sur scène, ainsi que mes livres illustrés, sont issus de cette collecte patrimoniale.
La jeune génération vous semble-t-elle réceptive à ces valeurs traditionnelles ?
Oui, absolument. Nous assistons aujourd’hui à un véritable mouvement de retour aux sources. Les jeunes éprouvent le besoin de se ressourcer et de comprendre leurs origines. L’eau qui coule sans connaître sa source finit par se tarir.
Voir cet engouement des jeunes lors de nos veillées de conte me donne un immense espoir : ces valeurs africaines ne se perdront pas.
Quelles sont les principales difficultés auxquelles vous faites face dans votre carrière ?
Comme dans beaucoup de disciplines culturelles en Guinée, le problème majeur réside dans le manque de volonté politique et d’accompagnement financier. On pense souvent à tort que la création artistique n’a pas besoin de moyens. Or, la Maison de l’Oralité et du Patrimoine supporte de lourdes charges : loyer, eau, électricité, gardiennage, salaires des administrateurs et des techniciens. Tout cela pèse énormément sur nos finances.
« Je ne vais pas supplier pour du sponsoring. Si une entreprise veut associer son image à notre projet, tant mieux. Mais nous ne sommes pas des mendiants. »
Le métier de conteur est-il suffisamment valorisé en Guinée aujourd’hui ?
Les choses évoluent positivement. Le conteur commence à retrouver sa place d’antan. Aujourd’hui, on me sollicite dans des espaces où l’on n’aurait jamais imaginé inviter un conteur auparavant : des lancements de produits, des colloques universitaires ou institutionnels. Le conte s’institutionnalise progressivement, et c’est une grande victoire pour notre profession.
Où en sont les préparatifs de la 7ᵉ édition de la Grande Nuit du Conte ?
Toutes nos énergies sont mobilisées pour la 7ᵉ édition prévue le 4 décembre au Lac Bassikolo (en face du Palais du Peuple). Nous préparons un spectacle inédit, avec de nouveaux textes et de nouvelles compositions musicales.
Côté partenaires, la situation reste difficile. Je l’ai déjà dit : nous ne sommes pas des mendiants et je refuse de mendier du sponsoring. Si une entreprise comprend la valeur de notre projet et souhaite y associer son image, elle est la bienvenue. Mais nous ne passerons pas notre temps à faire le pied de grue dans les bureaux.
Heureusement, nous pouvons compter sur un public exceptionnel. En seulement trois jours de billetterie, plus de 100 tickets ont déjà été vendus ! C’est la preuve de leur fidélité et cela nous pousse à nous dépasser pour offrir une soirée inoubliable.
Quel message souhaitez-vous adresser à la jeunesse guinéenne et à ceux qui veulent suivre vos pas ?
Mon message tient en un mot : la passion. Sans passion, on passe à côté de tout ce que l’on entreprend. Que l’on vende de l’eau ou que l’on fasse du théâtre, il faut y mettre son cœur. On le voit trop souvent dans nos espaces publics : le manque d’accueil ou de rigueur vient du fait que les gens ne sont pas passionnés par ce qu’ils font.
Aux jeunes qui veulent devenir conteurs, je dis qu’il faut être patient et travailler sans relâche. Cela fait 23 ans que je suis dans l’art, dont 17 années dans l’ombre au théâtre avant que le conte ne me révèle au grand public. Rien ne s’obtient du jour au lendemain. Travaillez, soyez passionnés, et que la bénédiction des ancêtres soit sur nous !
Interview realisée par Yayè Aicha Barry
Pour Africaguinee.com
Créé le 25 octobre 2026 17:23Nous vous proposons aussi
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