« J’ai été rejeté par ma propre famille » : L’incroyable leçon de vie de Mamadou Moussa Bah, candidat aux législatives

CONAKRY- Enseignant-chercheur en philosophie à l’université de Sonfonia et candidat sur la liste nationale de l’UMP aux élections législatives du 31 mai 2026, Mamadou Moussa Bah retrace un parcours marqué par les épreuves, les études et la détermination. Dans cet entretien accordé à Africaguinee.com, il revient sur son chemin de vie, ses difficultés, ses choix académiques et professionnels, ainsi que sa volonté de contribuer au débat public et au développement de la Guinée depuis l’hémicycle. Interview exclusive!!!

AFRICAGUINEE.COM : Vous êtes enseignant-chercheur en situation de handicap et candidat aux élections législatives du 31 mai. Racontez-nous un peu votre parcours…

Je suis Mamadou Moussa Bah, enseignant-chercheur et professeur de philosophie à l’université de Sonfonia. Je suis un jeune qui est devenu handicapé au fil du temps, qui a perdu l’usage de ses jambes à l’âge de 10 ans. Je suis né à Koundara, où j’ai fait une partie de mes études, avant de les poursuivre et de les achever à Conakry. J’ai commencé mes études avant de tomber malade. C’est lorsque j’étais en troisième année que je suis devenu handicapé. Cela m’a coûté sept ans, car je ne pouvais plus aller à l’école. Je ne pouvais pas me mouvoir, encore moins me déplacer. Seule la bouche travaillait, puisque j’étais complètement paralysé. Mais mes parents, notamment ma mère et mon père, se sont battus pour que je retrouve un peu de mobilité.

J’ai fait l’école primaire à Labé, notamment à Pounthioun, puis à Koundara. Après le décès de mon père, je suis revenu à Koundara où j’ai poursuivi mes études, notamment à Sinthian Mbaroodi. Ensuite, j’ai fréquenté l’école primaire Mamadou Boiro, puis le collège de Koundara. J’ai fait une partie du lycée à Koundara et l’autre à Conakry, précisément à Sangoyah, au lycée Badiar. Après le lycée, j’ai intégré l’université.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées durant ce parcours ?

Bien sûr, j’ai traversé d’énormes difficultés, difficiles même à expliquer. Vous savez, quand on est à mobilité réduite, les défis sont encore plus grands. Au départ, mon handicap m’a profondément affecté, surtout sur le plan psychologique. Ce qui m’a le plus marqué, c’est de voir mes amis avec qui je jouais et marchais auparavant continuer leur vie normalement. J’étais abattu moralement.

Après le décès de mon père à Koundara, je n’avais plus de soutien. J’ai dû apprendre la mécanique de vélo et de moto chez maître Mamadou Boussoura, en face de la gendarmerie de Koundara, afin de pouvoir acheter des stylos et des cahiers pour poursuivre mes études. Arrivé au lycée, je voulais faire les sciences mathématiques, mais cette option n’existait pas à Koundara pour cette année-là. C’est ainsi que je suis venu à Conakry. À l’époque, il n’y avait pas beaucoup de moyens de communication. Ma mère et mon frère m’avaient recommandé auprès de certaines connaissances et membres de la famille.

Cependant, à mon arrivée à Conakry, j’ai été confronté à une réalité difficile. Un cousin de mon père a refusé de m’héberger, prétextant qu’il n’avait pas de place, en raison de mon handicap. Un autre a évoqué des contraintes familiales. Même certains proches ont décliné, estimant ne pas pouvoir accueillir une personne à mobilité réduite, notamment à cause des escaliers. En somme, j’ai été rejeté par une partie de ma famille.

C’est dans ce contexte que j’ai été hébergé par M. Thierno Moussa Baro (ancien président du FRONDEG). Nous sommes restés ensemble un moment, jusqu’à ma rencontre avec M. Abdoulaye Guirassy. Le jour où je m’apprêtais à quitter Conakry pour retourner à Labé, faute de solution d’hébergement, M. Abdoulaye Guirassy a décidé de m’aider. Il a dit à M. Moussa Baro qu’il me connaissait comme un jeune motivé et travailleur à Koundara, et qu’il était prêt à m’accueillir.

C’est ainsi qu’il m’a hébergé et inscrit dans son école privée au Lycée Badiar. C’est là que j’ai enfin trouvé quelqu’un qui m’a tendu la main. M. Abdoulaye Guirassy, originaire de Youkounkoun, dans la préfecture de Koundara, m’a énormément aidé. Oui, j’ai souffert… j’ai beaucoup souffert. Lorsque j’ai passé le baccalauréat, j’ai échoué une première fois, puis une deuxième fois. C’est à la troisième tentative que j’ai réussi, en sciences sociales. Après l’obtention de mon bac, j’ai été orienté à l’université de Sonfonia. Au départ, je voulais faire Droit, car mon ambition était de devenir magistrat.

Mais un monsieur m’a conseillé de ne pas changer d’orientation, estimant que je risquais de me perdre ailleurs. J’ai suivi ce conseil et je suis resté en philosophie. J’ai poursuivi mes études jusqu’à obtenir un master dans cette filière. Cependant, là aussi, j’ai traversé de nombreuses épreuves. Après l’obtention du bac, alors que je devais poursuivre mes études, mon bienfaiteur, M. Abdoulaye Guirassy, est décédé. La famille a alors estimé qu’elle ne pouvait plus m’héberger, puisqu’il n’était plus là pour prendre les décisions. J’ai ensuite été accueilli par une famille originaire de Pita, puis un ami m’a proposé de rester avec lui dans sa chambre. Mais les conditions étaient très difficiles. Il m’est même arrivé de passer des nuits dehors. Entre-temps, un de mes frères, avec qui nous étions venus ensemble, a appris ma situation et est venu me chercher.

Au quotidien, les conditions d’études étaient extrêmement pénibles. Pour suivre les cours, je devais quitter Sangoyah, au bas de la colline, pour rejoindre Sangoyah Mosquée. La montée était particulièrement difficile, surtout avec mon fauteuil roulant qui ne pouvait pas avancer seul. Lui c’est un militaire, il m’a beaucoup aidé : il se levait parfois à 4 heures du matin pour me pousser jusqu’à la route. D’autres fois, ce sont des enfants du quartier qui m’aidaient. Je leur rends hommage. Ensuite, je devais chercher un taxi pour me rendre à l’université de Sonfonia. Il m’arrivait d’attendre de 4 heures à 6 heures du matin sans qu’aucun taxi ne s’arrête. Certains conducteurs refusaient de me prendre, prétextant que mon fauteuil n’était pas pliable ou exigeaient que je paie le triple du prix du transport.

Quand j’avais la chance d’être pris, je devais souvent payer deux places. À l’époque, le transport coûtait 1 000 francs guinéens. On me déposait généralement à la Cité Enco 5. De là, je descendais jusqu’à Lambanyi avec mon fauteuil, parfois même à vélo, et il m’arrivait de continuer jusqu’à Sonfonia de cette manière. Je me levais à 4 heures du matin et, vers 6 heures ou 6h30, j’étais déjà à l’université. En arrivant, je passais par les toilettes pour me laver et me changer avant de suivre les cours. Après les cours, le retour était tout aussi difficile. Si je finissais à 14 heures, je pouvais attendre jusqu’à 18 heures pour trouver un taxi. Là encore, on me déposait à la Cité Enco 5, et je faisais le reste du trajet à vélo ou en fauteuil roulant. Je descendais notamment la colline entre la Cité Enco 5 et Sangoyah, une zone très dangereuse. J’ai failli y perdre la vie à plus de quatre reprises. C’est Dieu seul qui m’a sauvé.

Mon frère a fini par déménager et s’installer à Tombolia, à Talisso. À partir de là, je devais quitter Talisso chaque jour. Je prenais mon fauteuil roulant et je pédalais de Tombolia jusqu’à Enta pour pouvoir trouver un taxi. À l’époque, la ligne Tombolia–Entag, c’est moi qui l’ai en quelque sorte initiée en 2012, car il n’y avait pas de transport direct vers Sonfonia. Les véhicules s’arrêtaient tous à la gare. C’est ainsi que, pour faciliter les choses, je me suis organisé avec d’autres étudiants : nous prenions le transport ensemble pour aller à l’université. Petit à petit, cette ligne s’est développée.

Comment faisiez-vous pour subvenir à vos frais de transport ?

Pendant les vacances, je partais travailler en Guinée-Bissau, notamment dans la mécanique. Là-bas, je pouvais économiser, puisque la monnaie est le franc CFA. Mon frère, qui est enseignant en mathématiques à Koundara, complétait ce que je gagnais pour m’aider à poursuivre mes études à l’université. Malgré tout, je n’avais pas d’autre soutien. Il me disait souvent que ma situation le touchait profondément, mais qu’il ne pouvait pas faire plus. À cette période, je faisais les trajets entre Tombolia et Sonfonia dans des conditions très difficiles.

J’ai aussi d’autres souvenirs marquants. Lorsque j’ai commencé un stage en ville, à Landréah, dans une structure appelée Diversity, j’ai d’abord été refusé à cause de mon handicap. J’ai finalement été accepté, notamment parce qu’il y avait des ascenseurs. Mais j’ai dû abandonner ce stage faute de moyens de transport. À un moment, je quittais Sangoyah pour me rendre sur mon lieu de stage. Le matin, je payais le transport pour y aller, mais au retour, je prenais l’autoroute avec mon vélo, que je pédalais jusqu’à Sangoyah. Je l’ai fait plusieurs fois, mais c’était trop éprouvant. Il m’est même arrivé de faire le trajet Kaloum–Tombolia à vélo, à plusieurs reprises. Certains peuvent en témoigner, y compris mon frère.

J’ai donc traversé beaucoup d’épreuves, avec des conséquences sur ma santé. La première fois que j’ai échoué au baccalauréat, c’était parce que je suis tombé gravement malade deux jours avant le début des épreuves. Je me suis évanoui à la maison et je n’ai repris connaissance que le lendemain, vers minuit. Malgré cela, je suis allé composer, mais mon état de santé était très mauvais, même en salle d’examen. C’est ce qui a causé mon premier échec. Pour la deuxième tentative, je me suis préparé sérieusement jusqu’à la dernière minute. Mais j’ai de nouveau été confronté à des difficultés. Trois jours avant le bac, j’ai rencontré un ami avec qui j’avais grandi, sur la colline menant à Sangoyah, vers le lycée Badiar. Je lui ai demandé de m’aider à monter. Il m’a répondu qu’il était pressé et qu’il ne pouvait pas m’aider, ajoutant que ce n’était pas lui qui m’avait rendu handicapé. Ses paroles m’ont profondément blessé. Ce n’était pas la première fois que je vivais ce genre de situation. À Koundara déjà, un autre ami m’avait tenu les mêmes propos lorsque je lui avais demandé de l’aide pour traverser une zone sablonneuse. Ces expériences m’ont marqué, aussi bien à Koundara qu’à Conakry.

Êtes-vous né avec ce handicap ?

Je ne suis pas né avec ce handicap. J’ai marché jusqu’à l’âge de 10 ans. Je jouais au football. Le jour où je suis tombé malade, j’étais parti au terrain pour jouer. Après le match, je suis rentré à la maison, je me suis lavé, puis j’ai pris mon livre coranique pour étudier. Ensuite, j’ai pris mes cahiers et je me suis couché. Le lendemain, je n’ai pas pu me relever. C’est ainsi que ma vie a basculé. C’était en 1987.

Malgré toutes ces difficultés, vous vous en êtes sorti sans passer par la mendicité. Quel message adressez-vous à ceux qui pensent que le handicap rime avec mendicité ?

Pour moi, la mendicité est un choix. Je le dis clairement : la majorité de ceux qui mendient sont des personnes valides, et non des personnes handicapées. J’ai fréquenté ce milieu, je sais de quoi je parle. Je rendais souvent visite à des amis en situation de handicap. À ceux qui pratiquent la mendicité, je conseille d’apprendre un métier. Moi-même, je fais de la mécanique de vélos et de motos pour ne pas dépendre des autres. Même après mes études, je continue à me débrouiller pour rester autonome. Ce que je veux dire aux personnes en situation de handicap, c’est simple : même si vous avez des limitations physiques, vous pouvez travailler.

On peut, par exemple, devenir réparateur de téléphones. Aujourd’hui, un réparateur de téléphones peut gagner plus qu’un fonctionnaire. Avec ce métier, on peut générer plusieurs millions de francs guinéens par mois, même en faisant des tâches simples. Il y a aussi d’autres métiers accessibles : réparateur de télévisions, informaticien, infographe, entre autres. Il existe de nombreuses opportunités qui ne nécessitent pas forcément une aide extérieure. Il faut avoir la force mentale de se dire : Dieu m’a donné un handicap physique, mais pas un handicap intellectuel.

Le véritable handicap, c’est celui de l’esprit. C’est quand on ne sait pas ce qu’on veut faire ou ce qu’on est capable de faire. Mais à partir du moment où l’on peut réfléchir et produire, il faut travailler. Je peux vous dire aussi que beaucoup de personnes en situation de handicap développent des capacités particulières. Elles peuvent accomplir certaines choses plus facilement que d’autres. Au final, c’est Dieu qui guide nos vies.

Entretien réalisé par Siddy Koundara Diallo

Pour Africaguinee.com

Créé le 14 mai 2026 17:11

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