De Tougué à Saint-Pétersbourg : le parcours exceptionnel de Dr Amadou Oury Baldé, le « dieu des maths » guinéen
CONAKRY- De son enfance dans un petit hameau appelé “Dioloki” dans la préfecture de Tougué à son doctorat obtenu en Union soviétique, le Dr Amadou Oury Baldé a consacré plus d’un demi-siècle à l’enseignement et à la formation de plusieurs générations de cadres guinéens. Surnommé « dieu des maths », cet enseignant-chercheur et membre de l’Académie des sciences de Guinée revient sur son parcours, l’origine de son célèbre sobriquet et les sacrifices consentis pour mettre son savoir au service de son pays. Entretien ! (Première partie).
AFRICAGUINEE.COM: Beaucoup de Guinéens vous connaissent sous le surnom de « dieu des maths ». Qui est l’homme derrière ce prestigieux sobriquet ?
DR AMADOU OURY BALDE : L’homme derrière ce surnom est un homme très modeste, né à Tougué en décembre 1948. J’y ai effectué mes études primaires et le premier cycle du secondaire. J’ai ensuite poursuivi mes études au lycée de Labé, puis à l’enseignement supérieur à l’université de Kankan, qui portait alors le nom d’Institut polytechnique de Kankan. Voilà l’homme que vous avez devant vous.
Pouvez-vous nous parler de votre parcours académique et scientifique, depuis vos études jusqu’à votre consécration en tant que chercheur et membre de l’Académie des sciences de Guinée ?
Je suis titulaire d’un doctorat en mathématiques, dans la spécialité de la recherche opérationnelle. J’ai obtenu ce doctorat en Union soviétique, plus précisément dans la ville de Leningrad, qui porte aujourd’hui le nom de Saint-Pétersbourg. J’ai soutenu ma thèse de doctorat le 22 octobre 1987 et mon diplôme a été signé le 24 février 1988. Cette modeste personne que vous avez devant vous a consacré presque toute sa vie professionnelle à l’enseignement actif.
Pouvez-vous nous parler de votre enfance et des circonstances qui vous ont conduit à vous passionner pour les mathématiques ?
Oh ! Mon enfance, comme je l’ai dit tantôt, je l’ai passée auprès de mes parents à Tougué, dans une famille modeste, une famille paysanne. J’habitais dans un petit hameau appelé Dioloki, situé juste à l’entrée de Tougué lorsqu’on vient de Labé. Ce hameau se trouve à environ un kilomètre et demi du centre urbain de Tougué. J’ai développé une passion pour les mathématiques dès l’école primaire, particulièrement lorsque j’étais en classe de CE2. Parfois, mon maître me confiait la classe lorsqu’il avait d’autres préoccupations et, par la grâce de Dieu, je parvenais à m’acquitter convenablement de cette responsabilité qu’il me confiait.

Alors, quelles sont les principales contributions que vous avez apportées au monde de la recherche intellectuelle ?
Je dois être très franc et très sincère avec vous. On parle d’enseignants-chercheurs. Il y a des gens qui sont des chercheurs-enseignants et d’autres qui sont des enseignants-chercheurs. Moi, je suis plutôt un enseignant, enseignant, enseignant, puis chercheur. J’ai consacré l’essentiel de ma vie professionnelle à l’enseignement. Pourquoi ? Parce que, très jeune, j’ai compris que, pour réaliser des avancées décisives en matière de recherche, il fallait d’abord qu’il existe dans le pays une masse critique de scientifiques ayant une bonne maîtrise des bases de la science, notamment des mathématiques.
J’ai donc orienté davantage mes efforts vers l’enseignement que vers la recherche. Néanmoins, j’ai mené des travaux de recherche et, surtout, j’ai contribué à l’élaboration de plusieurs programmes de formation qui, en principe, devraient eux aussi participer à la formation de futurs chercheurs.
J’ai été chef d’équipe pour l’élaboration du programme de licence en mathématiques et informatique, avec l’accompagnement technique de l’Université du Québec à Montréal.
J’ai également dirigé l’équipe chargée de l’élaboration du programme de master en mathématiques, programme qui a ensuite été mis en œuvre sous ma propre direction, puisque j’en ai été nommé directeur.
J’ai aussi été chef d’équipe pour l’élaboration de la partie académique du programme de formation des officiers de l’École militaire interarmées. Plusieurs de ceux qui ont suivi ce programme sont aujourd’hui généraux. Je peux citer, entre autres, le général Namory Traoré, actuel ambassadeur de Guinée au Maroc, et le général Ibrahima Baldé, ancien chef d’état-major de la gendarmerie. Il y en a beaucoup d’autres : des généraux, des colonels et de nombreux hauts cadres de notre pays.
J’ai également enseigné à l’ISCAEG, l’Institut supérieur de commerce et d’administration des entreprises de Guinée, situé à Petit-Simbaya. J’ai ainsi contribué à la formation d’enseignants, d’officiers et de gestionnaires.
Alors, d’où vient le surnom de « dieu des maths » ?

Vous savez, un surnom, très souvent, on le porte sans savoir exactement d’où il vient. Je peux toutefois dire qu’au CP1, au CP2 et au CE1, je n’étais pas un élève particulièrement brillant. Je n’étais pas mauvais non plus, mais je n’étais pas exceptionnel. À partir du CE2, c’est comme s’il y avait eu une sorte d’éclosion. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à mieux comprendre le calcul au primaire, puis les mathématiques au collège, au lycée, à l’université et jusqu’au doctorat.
Pouvez-vous nous situer cette période dans le temps ?
Je suis entré à l’école pendant la période coloniale. Lorsque notre pays a accédé à l’indépendance, j’étais au début du CE2. À force de réfléchir, je me suis rendu compte que ce qui a contribué à améliorer ma compréhension des mathématiques, c’est mon niveau en langue française. Au CP1, au CP2 et au CE1, je ne comprenais pas suffisamment le français. Mais à partir du CE2, grâce à la qualité de la formation de l’époque, mon niveau de français était devenu assez bon et je comprenais les énoncés des problèmes. C’est pourquoi je recommande aujourd’hui aux jeunes de s’investir sérieusement dans l’apprentissage du français, puisque l’enseignement se fait encore dans cette langue dans notre pays. On ne peut pas faire des mathématiques sans une maîtrise suffisamment bonne de la langue dans laquelle elles sont enseignées. En attendant que nous puissions enseigner davantage dans nos langues nationales, nous devons avoir une très bonne maîtrise du français.
Et finalement, comment ce surnom s’est-il imposé ?
Quand j’étais au collège, j’ai obtenu un jour la note de 21 sur 20 en mathématiques avec un professeur qui s’appelait M. Abdoulaye Borico Diallo. Ma copie a même été présentée au gouverneur de l’époque – à cette période, les préfets étaient appelés gouverneurs. Cette histoire a commencé à attirer l’attention sur moi. Plus tard, lorsque j’étais en dixième année au lycée, j’avais comme professeur de mathématiques un enseignant tchèque, M. Ruffa. C’était un homme âgé, mais qui aimait profondément son métier et possédait une excellente pédagogie.
Un jour, il nous a donné une interrogation écrite. Il a dit : « Si vous traitez toutes ces questions, vous aurez 20 sur 20. Si, en plus, vous répondez à cette dernière question, vous obtiendrez cinq points supplémentaires. » Je suis quelqu’un de très lent, mais j’ai une grande capacité de concentration. J’ai réussi à traiter les questions notées sur 20 et, par la grâce de Dieu, j’ai également résolu la question supplémentaire.
Au moment de rendre les copies, le professeur a appelé les élèves un à un. J’étais le dernier à être appelé. Je me demandais pourquoi. Puis il a prononcé des paroles très élogieuses à mon endroit : j’avais obtenu 25 sur 20. Je crois que ces événements ont contribué à forger ce surnom de « dieu des maths », dont je ne parviens plus à me défaire. À un moment donné, j’ai même essayé de l’interdire, parce que je trouve ce qualificatif trop élogieux. Mais comme certains de mes professeurs eux-mêmes m’appelaient ainsi, je ne pouvais plus m’y opposer.
Vous souvenez-vous du nombre de promotions d’étudiants que vous avez formées au cours de votre carrière ?

Oh là, je ne saurais vous le dire. Ce sont de très nombreuses promotions. J’ai été recruté comme homologue à l’université alors que j’étais étudiant en quatrième année, sur recommandation du conseil de l’université. C’était à Kankan. Mon emploi du temps avait été aménagé de manière à ce que je puisse non seulement suivre mes cours de quatrième année, mais aussi dispenser des enseignements aux étudiants de troisième année. C’était en 1972.
J’ai enseigné de 1972 jusqu’à la fin de l’année 2016. Au début de l’année 2017, j’ai été admis à la retraite. Mais même après cela, j’ai continué à enseigner jusqu’en 2025. J’ai donc consacré pratiquement 52 à 53 ans de ma vie à l’enseignement et à la recherche. Pendant près de 19 ans, j’ai également été directeur du programme de master en mathématiques à l’université Gamal Abdel Nasser de Conakry.
Quels ont été les premiers défis et obstacles que vous avez dû surmonter au cours de votre carrière ?
Vous savez, jusqu’à présent, je suis maître de conférences ; je ne suis pas professeur titulaire, mais cela n’a jamais été mon principal objectif. Mon objectif fondamental a toujours été de contribuer à la formation des jeunes, que cela soit reconnu ou non. Quand vous allez dans une ville, vous voyez des monuments ou des statues érigés à la mémoire de certaines personnalités. Mais si, après avoir vu tous ces monuments, quelqu’un vous demande : « Pourquoi n’y a-t-il pas de monument à la mémoire de telle autre personne ? », je pense que c’est là le plus beau des hommages. Bien entendu, j’ai également été confronté à des difficultés financières.

Au moment de mon départ à la retraite, mon salaire était de 3 millions 300 mille de francs guinéens, en tout cas inférieur à 3,5 millions de francs guinéens. Pourtant, au sein de ma famille, beaucoup pensaient que, puisque j’enseignais à l’université, je percevais un salaire considérable.
Ce salaire était celui que vous perceviez avec un doctorat ?
Oui. L’essentiel pour moi est que, si je venais à quitter ce monde aujourd’hui, je n’aurais pas de regrets, parce que je suis revenu servir mon pays. Après l’obtention de mon doctorat, j’aurais pu m’installer ailleurs. J’avais d’ailleurs des personnes qui pouvaient m’aider à le faire, mais j’ai choisi de rentrer pour mettre mes compétences au service de la Guinée.

Nous y reviendrons !
Entretien réalisé par Siddy Koundara Diallo
Pour Africaguinee.com
Créé le 26 juin 2026 11:18









