Tougué : À la découverte de Dakaciré et son école de fortune où 119 enfants défient l’oubli
TOUGUÉ- À première vue, le visiteur de passage pense border un hangar de marché hebdomadaire à l’abandon ou une vieille cabane de berger. Pourtant, nous sommes bien devant l’école élémentaire de Dakaciré. Dans ce village enclavé de la préfecture de Tougué, 119 élèves s’entassent sous un toit de fortune, tandis qu’une case de trois mètres de diamètre sert de logement à leur enseignant. Fondé en 2005 par une communauté plongée dans l’extrême pauvreté, cet établissement est né d’un sursaut de dignité pour arracher les enfants à l’ignorance. Avant cette date, aucun enfant de la zone n’était scolarisé.

Aujourd’hui, l’école survit tant bien que mal grâce à un hangar poussiéreux et une unique salle en banco. Ce dispositif précaire abrite trois classes multigrades, tenues à bout de bras par une enseignante contractuelle communautaire et un instituteur titulaire récemment affecté par la Direction préfectorale de l’éducation (DPE) de Tougué.

Avec seulement 10 à 15 tables-bancs pour plus d’une centaine d’élèves, les premiers arrivés s’asseyent ; les autres s’installent à même le sol fait de terre battue et de bouse de vache. Sous le hangar, le quotidien oscille entre la poussière étouffante de la saison sèche et la boue glissante de la saison des pluies. Face aux murs fissurés qui menacent de s’effondrer, la peur est constante, mais la résignation n’a pas sa place. Nous sommes à Dakaciré, à 22 kilomètres de la commune rurale de Kollet.

« Sans instruction, nous étions perdants » : l’éveil d’une communauté
Pour les habitants, l’espoir de voir un jour une véritable école en dur s’évanouit d’année en année. Faute de soutien public, les familles se voient contraintes de vendre leurs maigres récoltes pour assurer la subsistance de la maîtresse contractuelle. Un sacrifice financier immense, comme en témoigne Moustapha Diallo, parent d’élèves :

« En 2005, nous avons enfin ouvert les yeux. Nous avons compris que sans instruction pour nos enfants, nous étions condamnés à rester les grands perdants de l’histoire. Nos parents n’avaient pas étudié, nous non plus, et nos enfants s’apprêtaient à suivre exactement le même chemin d’obscurantisme. Les aînés du village se sont alors réunis et ont dit : « Faisons une école à la hauteur de nos forces ». Nous avons commencé à fabriquer des briques de terre de nos propres mains, à cotiser le moindre franc pour acheter quelques tôles et bâtir un toit où rassembler nos enfants.

Un grand monsieur de Kollet, Amadou Oury Baldé, est venu bénévolement pour lancer les premiers cours. Grâce à son sacrifice, certains enfants qui ont commencé ici même, assis dans la poussière, ont aujourd’hui terminé l’université ! Avant cela, il fallait avoir des moyens immenses pour envoyer un enfant étudier ailleurs ; ils se comptaient sur les doigts d’une main. Voilà comment cette école de fortune est née. Depuis, nous nous coupons en quatre pour payer l’une des enseignantes et couvrir les charges. La petite case que vous apercevez dans la cour, c’est le logement de l’enseignant.

Beaucoup d’instituteurs affectés ici font demi-tour dès qu’ils découvrent l’état des lieux. Seul un certain Monsieur Jean, venu de Nzérékoré, est resté. C’est lui qui a proposé de construire la hutte pour ouvrir une deuxième, puis une troisième classe quand l’effectif a grandi. Aujourd’hui, nous tournons avec trois classes : le maître titulaire enseigne aux élèves de 5ème et 6ème année, tandis que la dame s’occupe de la 3ème année. Les autres niveaux n’existent tout simplement pas. Nous devrions inscrire d’autres enfants, mais avec quels moyens ? »

Poussière, boue et salaire en nature
Mariama Diouldé Baldé est l’enseignante contractuelle de Dakaciré. Mariée dans le village, elle partage le quotidien de cette communauté et vit de plein fouet les difficultés de l’école alors que son collègue titulaire est en congé. Pour elle, enseigner ici relève du sacerdoce :

« Inutile de vous faire de longs discours, vos propres yeux suffisent pour mesurer l’ampleur du désastre. Ici, chaque année à la veille de la rentrée scolaire, les femmes du village se mobilisent. Elles vont chercher de la terre et de la bouse de vache pour refaire entièrement le sol de la classe afin que les enfants puissent s’asseoir sans être envahis par la vermine. Nos tables-bancs sont cruellement insuffisants. Quant au toit, il ne nous protège qu’en saison sèche. Dès que l’hivernage s’annonce, nous devons accélérer les cours et libérer les élèves dès les premiers nuages, car l’eau suinte de partout. Sous le hangar, c’est la boue ou la poussière selon le vent.

Les habitants d’ici n’ont rien. À chaque fin de mois, l’angoisse se lit sur tous les visages parce qu’il faut réunir mon salaire. Parfois, ils sont obligés de brader leurs récoltes au marché pour trouver de l’argent liquide ; d’autres fois, ils me payent directement en vivre, avec des sacs de riz ou de maïs. C’est un village courageux, mais qui a besoin d’un appui fort pour changer la donne et offrir un avenir digne à ces petits. »

« Les murs vont céder »
Pour Diallo Alhassane, dont les enfants étudient dans cette structure précaire, la fierté d’avoir vu des diplômés sortir de Dakaciré se mêle à une peur constante de l’accident.
« L’État brille par son absence. C’est à cause de ce vide que vous voyez cette paillote et cette classe de boue. Depuis plus de vingt ans, nous nous serrons la ceinture pour payer nous-mêmes les enseignants afin que nos enfants aient les mêmes chances que les autres enfants du pays. Ce n’est qu’en 2019 que nous avons obtenu notre tout premier enseignant payé par l’État ! Tout le reste est à notre charge. Le salaire de la contractuelle pèse extrêmement lourd sur nos épaules ; nous avons dû fixer une cotisation mensuelle obligatoire par tête d’enfant.

Malgré cette misère, notre fierté est immense : nous avons déjà sorti six diplômés d’université de cette cabane ! Mais aujourd’hui, notre cri du cœur est urgent : nous avons besoin d’un vrai bâtiment. Chaque année, nous devons colmater les brèches, refaire le sol et consolider les structures. Regardez ces murs : ils sont profondément fissurés et menacent de s’effondrer à tout moment sur nos enfants. Si personne ne vient nous aider à reconstruire, le danger nous guette. Que l’aide vienne de l’État, d’ONG ou de personnes de bonne volonté, nous l’implorons. C’est une école, pas une cabane de passage », a-t-il souligné.

Des larmes et des pierres d’attente
Mamadou Moussa Baldé, notable respecté du village, ne peut retenir ses larmes lorsqu’il évoque l’histoire de ce combat communautaire.
« Il est difficile de parler de l’origine de cette école sans pleurer. À l’entrée du village, vous avez sûrement remarqué ces tas de blocs de pierre. Nous les avons transportés et rassemblés là il y a cinq ans, avec l’espoir qu’un projet ou qu’une autorité viendrait enfin construire des classes solides pour nous. Mais rien n’est venu. Nous avions réussi à mobiliser un petit fonds communautaire, une somme dérisoire à l’échelle d’un chantier, mais immense pour nos poches vides. Faute de réponse, nous nous sommes résignés à fabriquer nous-mêmes des briques de terre, sans être maçons, juste par débrouillardise. Nous collections des cotisations de 2 000 et 5 000 francs guinéens pour acheter des tôles, sans jamais atteindre le montant nécessaire.

C’est une dame de Kollet, Madame Kaba, qui a eu pitié de nous : voyant que nous avions réussi à élever les murs en banco, elle nous a offert les tôles que vous voyez aujourd’hui. Voilà vingt ans que nous tenons debout de cette manière. Dans cette lutte, les femmes du village ont joué un rôle d’homme. Ce sont elles qui portent le fardeau des entretiens les plus pénibles. Tous les petits détails de réparation, c’est leur œuvre. Le poids de cette école nous écrase. À la rentrée prochaine, si les femmes ne refont pas les murs et le sol, aucun enseignant n’acceptera de mettre les pieds dans cette boue. Chaque jour, chaque minute, nous tendons la main vers le ciel et vers les hommes pour obtenir une école digne de ce nom. »

Le cas de l’école de Dakaciré est loin d’être isolé. Dans l’arrière-pays guinéen, des dizaines d’écoles de fortune ne tiennent debout que grâce aux sacrifices financiers et physiques de populations rurales sans revenus, contraintes de pallier l’absence de services publics pour sauver leurs enfants de l’analphabétisme.

De retour de Dakaciré (Tougué), Alpha Ousmane Bah
Pour Africaguinee.com
Tel : (+224) 664 93 45 45
Créé le 17 juillet 2026 11:14
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