Quand Sékou Touré installait Miriam Makeba au cœur du Fouta : Les secrets d’un patrimoine « oublié »
DALABA – Dans les hauteurs brumeuses de la « Suisse guinéenne », un pan entier de l’histoire du panafricanisme menace de s’écrouler. La demeure de Miriam Makeba, icône de la lutte anti-apartheid. De nos jours, ce lieu chargé d’histoire n’est plus que l’ombre de lui-même. Entre murs décrépits et souvenirs de gloire, nous avons poussé la porte de ce temple en déshérence où l’espoir d’une renaissance pointe enfin à l’horizon.

Le crépuscule d’une villa historique
À Dalaba, le silence n’est plus rompu par la voix d’or de « Mama Africa », mais par le craquement des charpentes fatiguées. Construite en 1970, la villa de Miriam Makeba présente aujourd’hui un visage désolant. Les murs, jadis fiers, s’effritent par endroits ; les menuiseries, rongées par le temps, baillent sur des pièces vides. Dans la cour, le tapis de feuilles mortes a remplacé les jardins soigneusement entretenus. Ce qui devait être un musée vivant n’est plus qu’une escale mélancolique pour les rares touristes s’aventurant encore sur les lieux.

Dalaba, le coup de foudre de « Mama Africa »
Pour comprendre l’âme de cette maison, il faut écouter Oumar Tely Diallo, le gardien du temple et ancien cuisinier de la star. Il se souvient du jour où tout a commencé, lors d’un sommet historique à la villa Jeanine réunissant les géants du continent : Ahmed Sékou Touré, Léopold Sédar Senghor, Kwamé Nkrumah, Félix Houphouët-Boigny ou encore Moktar Ould Daddah.
«Avec ces chefs d’Etat, ils avaient animé un meeting à la villa Jeanine. C’est à cette occasion que Miriam Makeba a été présentée à la population. Après, leur tournée dans plusieurs villes de la Guinée, ils sont rentrés à Conakry. Alors, le président Sékou Touré a demandé à la chanteuse de choisir la ville où elle devrait habiter, si elle comptait rester en Guinée. Séduite par le climat et l’accueil, elle a choisi Dalaba parmi toutes les villes de Guinée pour y poser ses valises », raconte-t-il avec nostalgie.

Ne parlant qu’anglais à son arrivée, l’artiste s’était liée d’amitié avec Hadja Dalanda, la fille du chef de canton et professeure d’anglais. Cette immersion locale l’avait menée jusqu’à la localité de Heneré, où elle reçut son premier homonyme, une fillette née le jour de sa visite.
« Comme elle ne parlait que l’anglais, le chef de canton d’alors, l’a mise en relation avec sa fille qui était un professeur d’anglais. Elle s’appelait Hadja Dalanda. Ensemble, elles ont visité plusieurs localités y compris Heneré, où Makeba a eu son premier homonyme. C’est quand elles ont été réceptionnées là-bas, qu’une femme a accouché d’une fillette. Ces gens ont décidé de lui donner ce nom en guise d’hospitalité. Moi, j’étais le cuisinier de son guide à l’époque. Elle avait pris goût pour ce que je prépare et elle a demandé à ma patronne de nous laisser ensemble », se souvient M. Diallo.

Une voisine au grand cœur
De 1970 à 1986, Miriam Makeba n’était pas qu’une résidente illustre ; elle était une voisine solidaire. Oumar Tely Diallo témoigne de sa générosité légendaire. Selon lui, à chaque retour de tournée internationale, elle offrait bœufs, vêtements et chaussures aux habitants. Elle participait aussi activement à la vie communautaire, refusant d’abord d’habiter le Jardin Chevalier, trop isolé à son goût, pour s’installer au cœur du voisinage.
« Au départ, elle avait choisi le jardin chevalier. Ils ont commencé la construction et ont planté des sapins. Sékou Touré était venu visiter le chantier et donné des instructions de terminer la construction mais qu’elle ne restera pas là-bas. Il n’y avait pas de voisinage. Les travailleurs viennent le matin pour rentrer le soir. Ils sont venus ensemble ici pour rencontrer les propriétaires. Ils se sont compris et ils ont pris ici. Elle a suivi la construction pour y habiter en 1970. Quand elle était là, tout le monde était content. En rentrant de ses voyages elle achetait des bœufs et partageait la viande pour les gens. Miriam partageait des habits, des chaussures et de l’argent à ses proches et voisins. C’est en 1986, qu’elle a quitté la ville de Dalaba. Elle est partie à Conakry ».

Un abandon institutionnel qui interroge
Depuis son départ définitif pour l’Afrique du Sud en 1986, puis son décès en 2008, la villa est entrée dans une zone de turbulences administratives. « L’État devrait s’impliquer, mais les autorités parlent plus qu’elles n’agissent », déplore le gardien, dont le salaire, de plus en plus irrégulier, ne suffit plus à assurer l’entretien minimal.
« Mariam mérite d’être respectée en Guinée. Sa maison doit être reconstruite et considérée comme un musée. C’est ce qu’elle voulait faire avant de mourir. Je suis le seul qui gère cette case (…) », explique le gardien des lieux.
Le dossier semble s’être heurté à des questions de propriété. Sous la présidence d’Alpha Condé, la réponse officielle était que le domaine appartenait à l’Afrique du Sud, dégageant ainsi la responsabilité de l’État guinéen. Résultat : le vandalisme et l’usure ont failli avoir raison de la bâtisse. Pourtant, un signe de changement apparaît. Des tôles neuves encerclent désormais le domaine. Malgré un manque de coordination initial avec le personnel local, les travaux de clôture marquent le début d’une nouvelle ère.

« En en 2008, le petit-fils de Makeba était venu ici. Il avait promis de revenir un jour. Ces jours-ci, j’ai constaté un début de travaux sur la clôture. Quand j’ai demandé, on m’a dit que ce sont ses proches qui veulent rénover. Mais, personne ne m’a consulté pour ça. J’ai appelé mon patron à Conakry qui indique la même inquiétude. Il dit qu’il n’avait pas été associé. Ils ont fait la clôture que vous voyez là. Mais, l’État devrait s’impliquer dans la rénovation de ce lieu historique.
L’ancien maire avait demandé au président Alpha Condé d’accompagner la rénovation de la case . Celui-ci avait répondu que ce domaine appartient aux Sud-africains. Je demande à tous ceux qui peuvent de bien vouloir s’impliquer pour la rénovation de ce lieu. Il est très valeureux. Les touristes ne manquaient pas ici. On me paye c’est vrai mais comme ce n’est plus régulier, je fais de mon mieux pour sécuriser le domaine », explique Oumar Tely Diallo.

Le temps de la reconstruction ?
Selon nos dernières informations, la Fondation Makeba, en collaboration avec la petite-fille de l’artiste, a décidé de reprendre les choses en main. L’objectif est de transformer enfin cette « case » en un véritable musée, conformément aux dernières volontés de la chanteuse. Un projet qui, s’il aboutit, rendrait à Dalaba son éclat touristique et à la Guinée, une part essentielle de sa mémoire panafricaine.

Un reportage de Habib Samaké
Correspondant d’Africaguinee.com
Dans la région de Mamou
Créé le 26 janvier 2026 13:52Nous vous proposons aussi
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