Modèle de réussite : A la rencontre de Kolou Koivogui, tisserande… « il n’y a pas de sot métier »
Le tisserand fait des étoffes de coton, de laine, de soie, de chanvre, de lin, ou de fils artificiels ou synthétiques. Il fait des métrages pour la haute couture, l’ameublement ou des pièces uniques.
En Afrique noire, les tisserands ont hérité le tissage des chasseurs, qui ont vu l’araignée faire sa toile. En Guinée, ce métier autrefois pratiqué par des artisans tend à disparaître. Cependant, des personnes se battent pour pérenniser cette profession. C’est le cas de dame Kolou Koivogui, l’une des rares tisserandes dans la région de Nzérékoré. Enseignante de profession, cette mère de famille a su s’y frayer un chemin avec des objectifs précis : maîtriser parfaitement le métier et surtout le pérenniser.

Domiciliée à Gonia où elle a son atelier Kolou Koivogui se confie à Africaguinee.com : ‘’Avant, seuls nos aïeux hommes exerçaient ce métier, mais aujourd’hui nous avons compris que tout ce que l’homme fait la femme peut le faire aussi. C’est pourquoi nous avons pris l’initiative de nous lancer dans le tissage pour montrer à la jeunesse que ce métier qui tendait à disparaître est revenu. Nous ne voulons pas que la jeunesse oublie qu’il y a un métier qui s’appelle le tissage. C’est la raison pour laquelle en tant que femmes nous avons décidé de l’apprendre pour le pérenniser. Certes il y a des hommes qui le font aujourd’hui mais ils sont rares. Chez moi ici, ce ne sont que des femmes qui apprennent le métier. Aujourd’hui les hommes qualifient le tissage de difficile pourtant il leur était réservé ’’, explique Kolou Koivogui.

Cette artisane confie qu’en octobre 2017, elle était allée à Macenta pour une cérémonie funèbre où elle a vu des femmes faire ce métier. Charmée par ce métier, à son retour à Nzérékoré, elle a cherché à avoir un maître pour apprendre.
« On m’a mis en contact avec un vieux qui résidait à Mohomou. Je suis allée vers lui pour apprendre. Cela a coïncidé avec la rentrée des classes, mais cela ne m’a pas arrêtée dans mon élan. Durant tout le mois d’octobre, si je suis à l’école le matin, je vais le soir à l’atelier, si je suis du soir je pars apprendre dans la matinée. J’ai respecté ce planning durant tout le mois. Jusqu’en fin d’année 2017, le vieux était à mes côtés pour toujours approfondir ma connaissance. Cela fait qu’aujourd’hui j’ai la maîtrise et d’autres personnes apprennent à mes côtés. Pratiquement mon apprentissage a duré 3 mois. Malheureusement, en 2018, mon maître a tiré sa révérence. Donc, il y a beaucoup de femmes qui viennent apprendre chez moi ici. Il y en a qui ont bouclé la période d’apprentissage avec succès. Elles sont désormais chez elles et exercent le métier mais la source c’est chez moi ici’’, souligne-t-elle.

Par le passé, les femmes n’apprenaient pas le tissage. Aucune femme n’osait s’approcher du hangar d’un tisserand selon Madame Koivogui Kolou. Elle revient sur son séjour à Kindia qui avait étonné plusieurs femmes en apprenant qu’elle faisait le tissage.
“J’avais peur. La première femme que j’avais trouvée en train de faire le tissage, je lui ai demandé si les femmes étaient admises à le faire. Elle m’a répondu par l’affirmative parce qu’avant, même s’approcher de ce hangar n’était pas facile pour une femme. Si vous fouillez, vous verrez que par le passé les femmes ne pouvaient pas apprendre ce métier. Même si ton papa le pratiquait, tu ne pouvais pas apprendre. Mais aujourd’hui, nous voyons des femmes burkinabés, ivoiriennes, même ghanéennes et libériennes faire le tissage. Pourquoi pas les guinéennes ? Une fois je suis allée à Kindia pour une semaine, quand les femmes m’ont vue en train de tisser, elles étaient étonnées. Les hommes les appelaient pour leur dire venez voir, c’est une femme qui est en train de tisser comme ça. Beaucoup de femmes qui apprenaient la nouvelle venaient me voir en train de travailler. Un jour, j’observais une pause, un vieux est venu me dire qu’il a appris la nouvelle, qu’il voulait me voir en action. J’ai tissé devant lui, il a eu confiance”, explique Madame Koivogui.

Parallèlement à son métier d’enseignante, Kolou Koivogui a su exercer le métier de tisserand sans déranger son programme professionnel. En ce moment, elle a plus de 10 apprenties dont des fonctionnaires.
‘’Aujourd’hui j’ai au moins 10 femmes jeunes et vieilles qui apprennent à mes côtés. Mais comme le hangar (l’atelier) n’est pas assez vaste j’ai fait un planning. Aujourd’hui je suis avec un groupe, demain avec un autre. En février 2024, l’ONFPP m’avait donné un contrat pour la formation de 60 personnes. Ce sont ces personnes qui ont été sélectionnées, et des intrants leur ont été offerts. Donc pendant 3 semaines, j’ai formé 60 personnes. A travers elles, d’autres se sont beaucoup intéressées au métier et sont revenues pour approfondir leurs apprentissages. J’ai aussi au moins trois élèves qui suivent la formation.

Je suis enseignante de profession et j’ai appris le métier, je voudrais moi aussi l’apprendre à d’autres personnes. J’ai des élèves que je peux sensibiliser pour venir apprendre. Les apprentis qui ne sont ni élèves ni fonctionnaires apprennent dans la matinée. Dans le groupe il y a certaines personnes qui savent qui peut apprendre à d’autres personnes. Donc je les laisse avec les nouveaux apprentis. Après l’école, je vais continuer. Le soir, je fais ma préparation pour l’école. Si j’ai des devoirs, je les corrige toute la nuit, le lendemain je continue à l’école’’, révèle-t-elle.

De nos jours, de nombreux citoyens portent ces habits traditionnels lors de cérémonies de mariages, fait remarquer la maîtresse. “Puisque les gens commencent à nous connaître, ils achètent. Pour les mariages, les couples viennent acheter. Beaucoup de personnes nous connaissent dans cette ville. Il y en a même qui viennent des sous-préfectures pour faire des achats avec nous. Ce peu d’achats nous permet d’avoir des fils et de continuer à travailler ”.
Toutefois, Dame Kolou Koivogui est confrontée à plusieurs difficultés dans la pratique de ce métier. Il s’agit surtout du manque de matériels et de machines.
“Nous avons trop de difficultés. Les fils que nous utilisions étaient produits par nos parents, mais aujourd’hui, le coton n’existe même pas. Donc j’achète les fils avec les burkinabés. Vous voyez cette machine ? J’ai vu son modèle à Conakry avec des burkinabés. J’ai pris des photos, je les ai montrées à un chaudronnier assez habile. Il a pu fabriquer cette machine. Celle qu’on appelle la liste, n’existe pas en Guinée. La seule liste que j’ai eue avec les burkinabés, c’est elle qui m’a permis d’avoir une seule machine. Si j’en avais deux ou trois, j’aurais aujourd’hui trois ou quatre machines. Ce sont ces difficultés qui nous empêchent d’évoluer, parce que les intrants n’existent pas. Et ceux qui pouvaient nous apprendre davantage, ne pratiquent plus le métier. Souvent quand nous partons dans des familles tisserandes, les gens nous disent qu’ils ne sont pas intéressés, qu’ils ne disposent même pas de matériel. Seules quelques familles gardent encore les machines. Ce sont ces quelques familles qui nous ont donné ces matériels.

Nous étions 50 tisserands qui étions allés à Conakry pour apprendre à tisser sur la machine. Nous avons demandé aux burkinabés de nous aider à avoir les fils qu’ils utilisent chez eux. C’est à travers ces burkinabés que nous avons eu quelques échantillons. Sinon je pensais personnellement que le gouvernement allait nous donner une machine et des fils. Certes tout le monde ne pouvait en avoir, mais nous les maîtresses qui formons les gens, on s’attendait à quelques échantillons, hélas. Donc nous avons acheté des choses à nos frais”, soutient Kolou Koivogui.
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Pour terminer, Madame Koivogui lance un appel au gouvernement pour appuyer les personnes qui exercent des métiers qui tendent à disparaître en Guinée. Elle exhorte les citoyens à apprendre des métiers secondaires leur permettant d’être autonomes, au-delà de leurs activités professionnelles.
“Tout ce qui est installé a été acquis sur fonds propres. Nous n’avons jamais eu d’aide, ni de l’État, ni des institutions. Un moment, l’inspecteur régional de l’action sociale m’avait donné une place, mais des difficultés m’ont fait quitter parce qu’il fallait payer le loyer et je n’avais pas les moyens. Donc je demande aujourd’hui au gouvernement de nous venir en aide, parce que nous sommes pauvres. Voyez-vous ? Nous sommes dans une famille. Si on avait un centre on y aurait installé ces hangars. Et ce n’est pas seulement ce métier que nous pratiquons. Il y a d’autres comme le perlage que je suis en train d’apprendre aux gens. Donc, je demande à tout le monde de venir apprendre. Il n’y a pas de sot métier. Tout ce que tu peux faire, fais-le ; ça va t’aider.

On n’apprend pas tout à l’école. Tu peux être élève, mais quand tu as un autre métier, ça t’aide. Je suis enseignante mais j’ai appris ce métier. Pendant les vacances mes amis s’ennuient. Elles sont pressées pour la rentrée des classes, mais moi qui suis assise ici aujourd’hui, est-ce que je suis pressée pour la rentrée des classes ? non ! Mais il y en a d’autres, quand elles finissent de préparer, elles vont au lit. Elles n’ont pas d’autres métiers que l’enseignement. Même si on est fonctionnaire, il est toujours bon d’apprendre un autre métier ”, a-t-elle lancé.

Un reportage de SAKOUVOGUI Paul Foromo
Correspondant Régional d’Africaguinee.com
En Guinée Forestière.
Tél : (00224) 628 80 17 43
Créé le 27 janvier 2025 12:31Nous vous proposons aussi
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