Hooré-Dimma : là où naît le fleuve Gambie, l’eau denrée vitale est un « luxe »
LABÉ – Long de 1 150 km, le fleuve Gambie prend sa source à Hoore-Dimma, dans le Fouta Djallon. Mais pour les habitants, cette richesse naturelle reste un paradoxe cruel : le village manque d’eau, d’écoles et de services de base, alors que le fleuve désaltère des millions de personnes en Guinée, au Sénégal et en Gambie. Pour eux, protéger la source relève d’un sacrifice quotidien qui ne leur apporte aucun bénéfice direct
À Hoore-Dimma, où il prend sa source, les habitants se réjouissent de ce don de Dieu, devenu à la fois un lieu touristique et un site de visites pour les institutions sous-régionales. Cependant, ils ressentent un certain pincement au cœur, car ils n’ont que le prestige : le village manque de tout. Un véritable paradoxe. Hooreé-Dimma a soif alors que le fleuve désaltère une grande partie de l’Afrique de l’Ouest à travers l’agriculture, l’hydrologie, l’énergie et la pêche.

L’accès à Hooré-Dimma est plus difficile qu’on ne l’imagine. Y trouver de l’eau est un problème récurrent. Les jardins potagers ont tendance à disparaître faute d’eau, et l’agriculture à contre-saison est impossible. Malgré tout, les populations locales ne désarment pas. Elles font des efforts considérables pour protéger la source et la forêt classée, existant depuis 1936.

Pour assurer la survie de leur patrimoine hydrographique, elles acceptent la privation d’espaces agricoles. Les grands champs se font sur des terres empruntées à Dalein et à Popodara. Des activités comme la coupe du bois ou la fabrication de briques sont bannies à Hoore-Dimma.

Dans une forêt touffue, avec une couture en pierre taillée, se trouve la tête de source du fleuve Gambie. Derrière une forêt classée de 7 km, des constructions en demi-lunes de pierre ont été réalisées pour empêcher l’ensablement et bloquer le passage des eaux de ruissellement vers la source. Les habitations et les potagers, qui ne fonctionnent qu’en saison des pluies, sont loin de là. L’espace est considéré comme un sanctuaire à honorer et à protéger.
« Le fleuve Gambie est de chez nous. Hoore-Dimma, c’est dans tous les livres de géographie. Nous l’avons découvert, tout comme nos parents. Cela fait des siècles que ce point d’eau est connu, sinon il existait bien avant, d’où la naissance du fleuve Gambie. Le fleuve part de ce village de Hoore-Dimma où nous sommes, traverse Koubia, la préfecture de Mali, Kédougou au Sénégal et une bonne partie de ce pays voisin, puis la Gambie avant d’atteindre l’océan Atlantique. Ici, on dit Hoore-Dimma ou Diammawol ; ailleurs, on dit Gambie. C’est une fierté, ce don de Dieu.

Nos parents vivant au Sénégal ou en Gambie, quand on parle de ce fleuve, sont fiers de dire : c’est dans notre village que la tête de source est partie. Cependant, cela fait mal que les avantages de l’intégration sous-régionale ne soient pas ressentis ici à Tountouroun. Tout manque ici : la route — accéder à Hoore-Dimma est difficile. Nous ne sommes pas loin de la route internationale Labé-Mali-Kédougou, en projet de bitumage ; sept kilomètres nous en séparent, mais l’accès reste compliqué. Notre poste de santé n’existe que de nom, nous n’avons que cinq salles de classe construites par la communauté, sans aucun appui.

Le pire paradoxe, c’est le manque d’eau à Hoore-Dimma : la soif est là. Nous avons des agriculteurs, malheureusement ils ne travaillent qu’en saison des pluies ; en saison sèche, tout est sec. Le fleuve part d’ici mais il est plus bénéfique ailleurs. Dans notre enfance, tout le monde venait puiser à la source. Le point d’eau est petit à l’œil nu, c’est vrai, mais la quantité ne diminue jamais. Récemment, nous avons eu un forage dans le village ; malheureusement, il n’y a pas suffisamment d’eau. Nous en souffrons énormément. Le village est grand, mais difficile d’accès : il faut parfois 2 à 3 jours pour obtenir une quantité d’eau, et tout le village ne bénéficie pas de ce forage.

Le district est étendu et comprend quatre secteurs. S’il y a des avantages liés à l’intégration sous-régionale du fleuve, nous voulons y avoir accès, avec une adduction d’eau potable pour les familles et pour la survie des potagers de nos femmes. Nous n’avons pas non plus de grands espaces agricoles à Tountouroun, car nous ne touchons pas la forêt qui protège la tête de source. La forêt classée existe depuis 1936 et est liée à la tête de source. Il est interdit d’y pénétrer, et nous respectons cette règle au pied de la lettre.
Pour faire de grands champs, nous empruntons donc des terres dans les sous-préfectures de Dalein et Popodara, afin de ne pas impacter la source du fleuve. Les potagers fonctionnent mieux en saison sèche, mais ici les groupements de femmes sont privés de cette opportunité. Elles ne peuvent en profiter qu’en saison des pluies, avec un rendement maigre. Donc, nous demandons également des avantages », plaide Abdoulaye Diallo, président de district de Hoore-Dimma.

Mamadou Korka Diallo, l’un des doyens de Hoore-Dimma, regrette que les habitants aient toujours été formés aux enjeux sous-régionaux de la protection de la tête de source sans bénéficier directement de cette protection :
« Dans notre enfance, la première chose que nous avons apprise de nos parents, c’était la protection de la tête de source. Ils ont toujours refusé qu’on coupe les arbres. À cette époque, les institutions et les projets internationaux venaient peu ici, c’était sous le régime de Sékou Touré et peu avant. Nous avons poursuivi cette protection à notre tour.
Finalement, le projet Haute-Gambie est venu nous encourager à maintenir cette protection. Nous avons été envoyés en formation pour créer des pépinières afin de renforcer la préservation de la source. Mais sachez que chaque fois nous tendons la main pour le bien-être du village.

Vous remarquerez que tout le village est entouré de demi-cercles en pierres, appelés demi-lunes. Ces structures protègent la source en empêchant les eaux usées ou l’ensablement d’envahir le site en saison des pluies. Il y a plus de 4 200 demi-lunes formées autour de la source, étendues sur plusieurs kilomètres. Elles ont été construites entre 1992 et 1993, et une clôture en pierre complète la protection.
À part les potagers des femmes et les tapades, l’agriculture se fait loin du village, chez d’autres habitants. La forêt classée fait 7 km et vous n’y verrez jamais une trace de coupe. On nous a aussi demandé d’expérimenter la plantation de café dans nos habitations, et une bonne partie a réussi, notamment l’espèce robusta. Tout cela s’inscrit dans le cadre de la protection de la source.
En dépit de tous ces sacrifices, nous n’avons pas d’école pour un cycle complet. Venir chez nous est une peine : pas d’hôpital, et l’école existante a été construite grâce aux efforts individuels et collectifs de la communauté et de quelques ressortissants. Beaucoup de cadres, même des ministres, viennent ici, mais nous n’avons pas où recevoir nos hôtes.

Dans le monde entier, on parle du fleuve Gambie, mais les profits sont ailleurs. Pour nous, il ne reste que le nom. Regardez les potagers et les jardins : tout est asséché. Nous réclamons des espaces agricoles pour le bien-être du village. Nous habitons dans la forêt classée et ne pouvons exploiter l’agriculture, ni le charbon ou les briques. Aucune action de développement n’est orientée ici. C’est difficile.
Le monde avance, mais Hoore-Dimma reste à la traîne. Nous vivons mal. Les institutions promettent, mais comme l’État n’apporte pas son appui, rien n’aboutit. Il n’y a pas d’eau, l’élevage n’est pas développé, et nous avons des familles à nourrir. Nous sommes vieux maintenant, nés ici ; pour le maintien de la source, nous n’exploitons pas le charbon, ne fabriquons pas de briques et ne cultivons pas de grands champs.

Nos enfants grandissent sans ressources et partent vers l’aventure. Les acquis de l’intégration africaine, nous les voulons maintenant », insiste le doyen d’âge, Mamadou Korka Diallo.
« Aidez-nous pour accéder à l’eau, c’est une peine pour nous »
Au fond du village, des jardins potagers sont complètement à sec, faute d’eau pour arroser. Les choux, les aubergines et d’autres cultures souffrent de la sécheresse. Les femmes, réunies en groupement, préparent le sol pour la prochaine saison des pluies. En attendant, pour subvenir à leurs besoins, elles sont contraintes d’aller travailler dans les champs des villages voisins.
Ce matin, Dame Saliou Dian Diallo, mariée et mère de quatre enfants, et d’autres femmes préparent le sol en attendant les pluies de mai, dans cinq mois. Son cri de cœur est sans appel :

« Notre problème majeur, c’est l’accès à l’eau. Il faut aller à la source pour la consommation familiale, mais arroser les jardins, c’est une autre histoire. Même à la source, il faut du temps : nous utilisons un gobelet pour remplir un seau, ce n’est pas facile. Voyez nos choux et autres cultures, tout est asséché. Ici, nous préparons la terre pour la saison culturale. Si nous avions accès à l’eau, ce serait le meilleur service rendu.
À part la source, il y a quelques puits, mais ils tarissent dès février. C’est un problème insurmontable. Le peu d’espace que nous arrivons à arroser nous oblige aussi à aller à la source, mais cela ne dure qu’une courte période. Pour mieux arroser, il faudrait absolument des motopompes et un grand réservoir d’eau. Tout ce que nous ne récoltons pas avant la fin des pluies est perdu. Aidez-nous pour accéder à l’eau, c’est une peine pour nous. »
Kadidiatou, également mère de famille, vit la même difficulté dans sa tapade. Tout est lié à l’eau, explique-t-elle :

« Notre soulagement n’existe que pendant la saison des pluies. Aujourd’hui, nous ne cultivons qu’une fois par an, pendant les grandes pluies. Le reste du temps, nous sommes au chômage. Même ce que nous avons cultivé avant s’assèche sur place. Nous sommes loin de la saison des pluies, mais nous préparons le sol en attendant. Nos tomates, choux et laitues se perdent ; nous n’avons pas eu d’eau pour les entretenir. Pour boire, nous nous débrouillons avec la source, mais pour laver les habits, nous devons aller à un marigot situé un peu plus loin. Si des personnes peuvent changer cette situation, qu’elles le fassent pour nos besoins. »
Bilguissa Diallo pratique également l’agriculture maraîchère pendant la saison des pluies. Son souhait de cultiver en saison sèche se heurte toutefois au manque d’eau très marqué à Hoore-Dimma.

Elle et sa famille habitent à l’est du village, donc éloignées même de la tête de source du fleuve Gambie :
« De ce côté, le point d’eau est loin. La saison sèche est une période difficile pour le village, et la quantité d’eau est insuffisante. Nos activités sont à l’arrêt en cette période de pénurie. Il y a des puits ordinaires à certains endroits du village, mais ils ne couvrent pas nos besoins. C’est le potager que nous souhaitons entretenir, mais avec le manque d’eau, c’est impossible. La tête de source du fleuve est de l’autre côté du village, à l’ouest ; ce sont ceux qui sont proches qui peuvent à peine s’y débrouiller pour trouver de l’eau à boire. Pour arroser, c’est impossible. »
Une question de justice sociale qu’il faut corriger
En juin 2024, une mission de la FAO a séjourné à Hoore-Dimma dans le cadre de la protection de la tête de source du fleuve, qui constitue un patrimoine sous-régional. À cette occasion, Abdoulaye Mar Dieye, coordonnateur spécial des Nations Unies pour le développement au Sahel et en Afrique de l’Ouest, a été surpris par le paradoxe et a estimé qu’il s’agissait d’une injustice qu’il faut corriger en faveur des populations de Hoore-Dimma :

« Moi, je suis du Sénégal. On voit ce fleuve traverser le Sénégal et la Gambie avec beaucoup d’eau, mais on ignore d’où ça vient. C’est un sentiment de gratitude, de l’embouchure à la source. Tout est parti de cette source. Je suis ici aussi pour souligner un problème de justice : à voir les fleuves Sénégal, Gambie et Niger, on investit beaucoup en aval mais pas en amont. Quand je constate la dégradation au niveau de cette région, le manque de revenus et d’activités rémunératrices, ce n’est pas juste.
Pour une question de justice sociale, il faut collectivement investir dans le massif du Fouta Djallon. On leur doit cela, car le massif est un bien public mondial. Ici, à Hoore-Dimma, les femmes et les habitants s’investissent pour la survie de la source ; maintenant, l’ensemble de la région ouest-africaine et le monde entier doivent investir ici.

Il faut féliciter les populations de Hoore-Dimma pour ce qu’elles font pour la tête de source. De notre côté, nous allons utiliser les images pour montrer au monde leur travail et la nécessité de venir les appuyer. Je me ferai l’ambassadeur du village. C’est une dette que nous avons vis-à-vis de cette communauté. Au nom des Nations Unies, je serai l’ambassadeur du village et le porte-flambeau de cette demande », avait déclaré Abdoulaye Mar Dieye lors de sa visite en juin 2024.
Alpha Ousmane Bah
Pour africaguinee.com
Tel. (+224) 664 93 45 45
Créé le 27 janvier 2026 18:00Nous vous proposons aussi
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