Déficit pluviométrique en Guinée : « Cela peut baisser la production et amener la famine », alerte l’expert Abdoulaye Diallo

CONAKRY- Alors que la Guinée fait face à une baisse de la pluviométrie dans plusieurs régions, les inquiétudes grandissent quant aux conséquences sur l’agriculture, les ressources en eau et les populations. Dans cet entretien accordé à Africaguinee.com, Abdoulaye Diallo, ingénieur agroéconomiste et spécialiste en gestion de projets environnementaux et d’éducation, analyse les facteurs qui accentuent cette situation, notamment la déforestation. L’ex-coordinateur national du projet NBS « Forêts guinéennes » plaide pour une meilleure protection des écosystèmes et le recours aux solutions fondées sur la nature.

AFRICAGUINEE.COM : Ces derniers temps, nous avons constaté une baisse de la pluviométrie en Guinée, un constat qui semble confirmé par les prévisions météorologiques. En tant que spécialiste des questions environnementales et climatiques, quelle analyse faites-vous de cette situation ?

ABDOULAYE DIALLO : Merci beaucoup pour votre intérêt et pour cette question, qui est plus qu’importante pour nous aujourd’hui. Avant de répondre à votre question, je voudrais revenir sur les dires de Monsieur le Directeur de la Météo. Il a effectivement raison. Vous savez, la Guinée est un pays historiquement connu pour sa forte pluviométrie, mais effectivement, cette année, on observe que cette pluviométrie a beaucoup baissé. Cela interroge les communautés guinéennes, les agriculteurs, et tout le monde. Cependant, il faut dire qu’on a eu, et qu’on a encore, de la pluie dans beaucoup de régions de la Guinée. Pourquoi ? Parce que, par exemple, le long de la côte, il y a la mousson qui souffle son vent vers les terres. Avec ce vent froid qui facilite les précipitations au niveau de Conakry.

Pour revenir à votre question, aujourd’hui, la solution pour résoudre ce problème réside dans la protection environnementale. La protection environnementale passe par plusieurs aspects : l’information, la sensibilisation et le reboisement. Et dans cet aspect de reboisement, il faut surtout penser aux solutions fondées sur la nature (SfN) pour préserver l’environnement et faire participer les communautés à la résolution de l’ensemble des problèmes auxquels nous sommes confrontés.

Lorsqu’on parle d’une saison des pluies déficitaire, s’agit-il nécessairement d’une baisse importante du volume des précipitations, ou faut-il prendre en compte également la répartition de l’espace ?

Il faut prendre en compte les deux. D’abord, il ne faut pas s’attendre à ce que la pluie soit uniforme au niveau de toute la Guinée, mais il faut voir la quantité de pluie par an au niveau de ce pays. Par exemple, en Guinée, quotidiennement dans la zone de Conakry, on a l’habitude d’enregistrer 3000 à 4000 millimètres de pluie par an, contrairement à l’intérieur vers Kankan, où on enregistre 1500 à 2000 millimètres de pluie. Donc, il faut tenir compte de ces aspects.

Lorsque nous avons interrogé le directeur général de la Météorologie, il nous a expliqué que le phénomène El Niño contribue au déficit pluviométrique en Guinée. Mais existe-t-il d’autres facteurs, propres à la Guinée ou à la sous-région, qui pourraient expliquer cette situation ?

Oui, effectivement, le phénomène ENSO se caractérise par deux phénomènes opposés : El Niño et La Niña. El Niño, c’est le vent chaud, l’augmentation de la température des océans, qui se produit dans l’océan Pacifique. Pour l’Afrique, c’est surtout l’Afrique de l’Est qui est la plus touchée par ce phénomène, mais il influence la pluviométrie au niveau mondial.

Cependant, en dehors de ce phénomène international, il y a des phénomènes au niveau local, tels que la déforestation, qui font partie des sérieux problèmes auxquels nos gouvernements et nous-mêmes devons faire face pour aider à réduire la hausse des températures et l’augmentation de la pluviométrie. Il y a aussi d’autres facteurs que chacun de nous a dans son quotidien : la production de gaz à effet de serre. Ce n’est pas seulement les pays du Nord qui le font, nous le faisons tous les jours à travers la consommation d’énergie, les véhicules, l’utilisation des ordinateurs, des groupes électrogènes et des motos.

La déforestation, aujourd’hui, si vous l’observez au niveau de la Guinée, elle est très importante. Même les forêts classées sont attaquées par les communautés à certains endroits. Cela impacte directement la pluviométrie et les températures.

Quelles pourraient être les conséquences d’une saison pluviométrique déficitaire sur les ressources en eau, l’agriculture et les populations ?

Les conséquences sont énormes. Si vous prenez l’agriculture, cela peut retarder les dates de semis. C’est-à-dire que si on avait l’habitude de semer à une date X, on est obligé de repousser la date. Cela peut aussi baisser la production et amener la famine au niveau des communautés. Au niveau environnemental, la baisse des pluies peut empêcher la recharge des puits, des marigots, des rivières, et même de la nappe phréatique. Cela diminue la quantité d’eau à différents endroits, et la végétation aura du mal à repousser.

Les forêts sont comme des pompes naturelles d’eau : l’arbre puise l’eau dans la terre et transmet cela à l’atmosphère à travers le phénomène d’évapotranspiration. Lorsqu’il y a moins d’eau du fait du manque de pluies, les arbres ne peuvent pas puiser suffisamment d’eau pour l’envoyer à l’atmosphère, et c’est cette eau transmise qui revient ensuite sous forme de pluie. C’est donc une conséquence très grave en cas de déficit pluviométrique sur les forêts. Au niveau communautaire, c’est la famine et les maladies hydriques qui peuvent s’ensuivre.

Mais il ne faut pas seulement parler de la rareté des pluies, il faut aussi penser à la sécheresse ou au fait qu’il pleuve sur une courte période une grande quantité d’eau. On l’observe très souvent : une quantité d’eau d’une heure ou de deux heures pourrait être équivalente à une quantité qui devait pleuvoir pendant une semaine. C’est aussi l’une des conséquences des changements climatiques auxquels nous faisons face actuellement.

Quelles sont les zones qui paraissent aujourd’hui les plus vulnérables en Guinée face à tous ces phénomènes ?

En Guinée, il y a d’abord la Haute-Guinée. C’est une zone très vulnérable parce que, lorsque la mousson souffle vers les terres, la première partie de la Guinée qui est touchée par ce vent, c’est la Basse-Guinée, et c’est ce qui fait qu’il pleut beaucoup ici, car c’est un air frais qui favorise la formation des nuages. Mais ce vent continue vers la Moyenne-Guinée. Il pleut beaucoup plus en Moyenne-Guinée aussi qu’en Basse-Guinée, parce que ce vent entre en contact avec le relief, créant des particules d’eau qui montent dans l’atmosphère et forment des nuages.

En Haute-Guinée, non seulement le vent arrive sec (car il n’est plus frais), ce qui diminue la pluviométrie, mais il y a aussi les facteurs humains. La Haute-Guinée est une zone où l’on produit beaucoup d’or, et récemment, vous vous souviendrez que le gouvernement a pris une mesure pour remplacer tous les directeurs préfectoraux de l’environnement, les sous-préfets, etc. C’est simplement parce que l’environnement est très impacté par l’exploitation minière illégale et quelque fois légale. Les sociétés minières qui s’installent dans cette zone provoquent une déforestation à grande échelle. La Haute-Guinée est donc aujourd’hui une zone de préoccupation majeure.

Cependant, la Guinée forestière est, par exemple, proche du Libéria et de la Sierra Leone, qui ne sont pas très éloignées. Le vent qui souffle dans ces pays arrive aussi dans cette partie de la Guinée et favorise la pluviométrie, en plus de l’abondance des forêts qui s’y trouvent.

Au regard de vos observations et de votre expérience, quels changements avez-vous constatés ces dernières années dans le régime des pluies en Guinée ?

Ce qu’on peut constater de façon globale, c’est la rareté des pluies dans certaines régions et l’intensité de ces pluies dans d’autres. On remarque aussi qu’il y a beaucoup d’inondations, des glissements de terrain par endroits, et, de façon globale, une sécheresse un peu plus allongée pendant l’année.

Dans quelle mesure la déforestation et la dégradation des bassins versants peuvent-elles aggraver les conséquences d’une saison de pluies déficitaires ?

Les forêts, comme je vous le disais, sont comme des pompes naturelles : ce sont les forêts qui favorisent la pluviométrie. Lorsque les forêts sont détruites, il faut s’attendre à des conséquences liées soit à une pluviométrie intense, soit à un manque de pluviométrie au niveau de notre pays. Globalement, les forêts sont les régulateurs naturels de cette pluviométrie.

Peut-on dire que protéger les forêts et les restaurer constitue une manière de préserver les ressources en eau ?

La meilleure manière de préserver les forêts, effectivement, c’est de les protéger et de les restaurer. Il faut vraiment avoir une surveillance continue — pas une surveillance périodique — de nos forêts et une restauration continue. Dans cette restauration, il faut surtout favoriser l’usage de ce qu’on a appelé les solutions fondées sur la nature, c’est-à-dire l’usage des espèces locales dans la restauration.

Parce que les espèces locales sont des espèces véritablement adaptées à nos réalités locales, à nos terres et à notre environnement. Lorsque nous utilisons très souvent des espèces exotiques, ce sont des espèces qui non seulement prennent du temps à s’adapter, mais qui ne sont pas aussi résistantes que les espèces locales. C’est vraiment demander au gouvernement d’aider à faire en sorte que nos forêts soient préservées. Beaucoup d’efforts sont en train d’être faits, mais il faut vraiment continuer à le faire.

Est-ce que vous disposez de statistiques ou de chiffres précis par rapport à nos forêts et à leur situation actuelle ?

Vous savez, il y a au niveau international des estimations qui existent, mais pour la Guinée particulièrement, les données manquent. C’est difficile d’avoir des données liées à la coupe du bois en Guinée. Lorsque vous interrogez le ministère de l’Environnement, ils ne vont pas vous donner de données statistiques actuelles. Mais il faut dire que cela se chiffre en millions de tonnes par an pour la destruction de la forêt, et en milliers d’hectares par an au niveau national.

Est-ce que vous disposez d’exemples en Guinée où la restauration ou la protection de l’écosystème a permis d’améliorer la résilience des communautés face aux aléas climatiques ?

Il y a eu des exemples. Il vous souviendra qu’il y a eu beaucoup de projets en Guinée, notamment la loi qu’on appelle la loi Fria qui proposait par exemple qu’à chaque fois qu’il y a une naissance, il faut planter un arbre. C’était vraiment une bonne pratique qu’il fallait pérenniser et continuer.

Mais très souvent, nous avons beaucoup critiqué la façon dont le reboisement se fait, parce qu’on utilise très souvent des espèces exotiques, et c’est ce que nous déplorons. Je ne peux pas vous citer tel ou tel endroit où un reboisement a véritablement réussi, mais je connais quand même des endroits où des reboisements ont été faits. Mais comme ces reboisements n’ont pas tenu compte de l’utilisation des espèces locales pour nous défenseurs de l’environnement, on pense que ce sont des choses qu’il faut revoir. On ne peut pas dire que ce sont des reboisements qui ont véritablement réussi.

Est-ce que vous interpellez le gouvernement dans ce sens-là ?

Oui, très souvent lors de différentes rencontres, lors de séminaires, on interpelle le gouvernement, on interpelle le ministère, vraiment pour dire d’utiliser les espèces locales à la place des espèces exotiques dans le cadre de la restauration environnementale. Et le gouvernement, il faut le dire, depuis quelques années a pris des mesures pour organiser des campagnes de restauration environnementale — des campagnes de reboisement, comme on les appelle souvent. Mais ces campagnes de reboisement, nous, on se pose des questions sur comment les endroits ont été identifiés, les endroits à reboiser, quelles sont les espèces qui ont été sélectionnées, comment on a sélectionné les organisations qui font ce travail, et quel est le suivi qui est fait derrière et pour quel résultat ?

Parce que très souvent, nous, on pense que le reboisement que le gouvernement fait ne réussit souvent pas, car reboiser ne se limite pas simplement à venir planter un arbre, mais c’est aussi faire le suivi pour s’assurer qu’un bon pourcentage des arbres plantés a survécu ou, en tout cas, a été remplacé s’ils n’ont pas pu survivre. Donc, on interpelle très souvent le gouvernement à cet effet, et je pense qu’ils nous écoutent et continuent chaque année de faire de vrais efforts, mais il reste beaucoup à faire encore.

En tant qu’ancien coordinateur du projet NBS face à une saison de pluies potentiellement déficitaire, quelles solutions fondées sur la nature peuvent-elles être mises en œuvre concrètement pour renforcer la résilience des populations ?

Les solutions fondées sur la nature consistent à utiliser la nature pour atteindre les objectifs de développement durable et, concrètement, à renforcer la résilience des populations. En tant qu’ancien coordinateur du projet NBS (c’était le projet NBS, mais je l’ai coordonné pendant plus de deux ans), il faut dire que les solutions fondées sur la nature que nous envisageons reposent sur l’utilisation des espèces locales dans la restauration environnementale, ainsi que sur l’implication des communautés. Vous savez, les solutions fondées sur la nature constituent toute une chaîne. Il y a vraiment des conditionnalités liées à cela : L’identification de la partie à restaurer ; l’implication des communautés ; le choix des espèces à utiliser ; le suivi qu’on en fait, etc. Tout cela pour faire en sorte que la solution soit non seulement durable, mais aussi très pratique.

Quelles recommandations formulez-vous aujourd’hui aux agriculteurs et aux communautés qui dépendent fortement de la pluie pour leurs activités ?

Nos recommandations principales sont :

  • D’utiliser des espèces mieux adaptées aux réalités du moment, notamment des espèces dont le cycle de production est court.
  • De se tourner vers les services techniques, en particulier la météo, pour disposer de prévisions climatiques afin de mieux se projeter dans la production.
  • D’apprendre la gestion de l’usage de l’eau. Cette gestion est très importante car elle permet de produire au-delà d’une saison, ou bien de pallier les problèmes de manque de pluie pour votre culture à un moment donné de la production.

Quelles mesures l’État guinéen doit-il prendre pour mieux anticiper les effets des régimes climatiques de plus en plus incertains ?

Au niveau de la Guinée, nous devons tout d’abord continuer à travailler sur les différentes politiques, notamment la Contribution Déterminée au Niveau National (CDN) et la politique nationale de lutte contre le changement climatique. La Guinée doit travailler intensément sur ces aspects. Ensuite, assurer la recherche de fonds, notamment à travers le Fonds vert pour le climat, afin d’accompagner ce changement climatique et de faire en sorte que les impacts soient amoindris pour nos paysans et notre communauté de manière globale.

Si vous deviez adresser un message ou un appel à l’ensemble des populations guinéennes face aux risques climatiques qui se profilent, quel serait-il ?

Je tiens à dire que chacun de nous est à la fois acteur et bénéficiaire des différents changements que nous allons apporter face au changement climatique, et que nous sommes tous concernés.

Chacun de nous contribue à sa manière à ce changement climatique et chacun de nous doit donc s’élever pour apporter son grain de sel dans la construction d’un environnement favorable à la lutte contre le changement climatique, afin que nous puissions continuer à vivre durablement chez nous et préserver notre environnement pour les générations futures.

Entretien réalisé par Siddy Koundara Diallo

Pour Africaguinee.com

Créé le 17 août 2026 07:53

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