« Habillons nos élèves en tissus traditionnels »: Le plaidoyer d’un tisserand auprès du Gouvernement
POPODARA – Dans le district de Njaareendi, le cliquetis des métiers à tisser est le battement de cœur du village depuis des générations. Mais derrière la tradition, l’inquiétude grandit. Maître Mamadou Bailo Diallo, figure emblématique du tissage local, interpelle le gouvernement : pour lui, la survie de cet héritage passe par une décision forte : instaurer le textile local comme tenue scolaire nationale.
Un héritage de père en fils menacé
À Njaareendi, on ne choisit pas de devenir tisserand, on naît tisserand. Ici, le métier n’est pas enseigné dans des centres de formation, mais se transmet dans l’intimité familiale, de génération en génération. Maître Bailo Diallo manie la navette depuis ses 17 ans. Sous son hangar, le geste est précis, presque méditatif, alors que ses pieds rythment la cadence sur les pédales pour donner vie à l’étoffe.

« Dès mon plus jeune âge, j’ai vu ma famille et tout le village filer le coton pour en faire des tissus. Avec le temps, le coton local a été délaissé au profit des fils importés. Mes grands-parents étaient tisserands, puis mon père et mes oncles ont pris la relève ; c’est donc tout naturellement que nous, les enfants, leur avons emboîté le pas. Nous n’avons pas eu besoin de maître : c’est un héritage familial que nous comptons perpétuer, pourvu que la demande soit à la hauteur de nos efforts.

Autrefois, le métier était plus pénible par manque de matières premières. Aujourd’hui, avec l’ouverture des marchés, tout est devenu plus rapide et accessible : on trouve des fils de toutes les couleurs et des métiers à tisser plus modernes. Des innovations permettent désormais de produire des étoffes plus larges. Le fil provient essentiellement du Mali et du Burkina Faso. Cette étape où les femmes passaient des journées entières à transformer le coton en fil appartient désormais au passé ; nous achetons aujourd’hui directement le fil pour confectionner nos étoffes”, explique l’artisan.

Le textile local comme levier économique
De nos jours, ce savoir-faire trentenaire vacille. Si les outils ont évolué — le fil importé du Mali et du Burkina Faso ayant remplacé le coton local autrefois filé par à la main — les revenus, eux, stagnent. Résultat : la jeunesse déserte les métiers à tisser pour le commerce, la maçonnerie ou la conduite d’engins en ville. Pour Maître Bailo, la solution pour enrayer ce déclin est politique. Il propose au gouvernement d’intégrer les motifs et tissus traditionnels (comme le Leppi) dans la confection des tenues scolaires guinéennes.

L’artisan ne cache pas sa satisfaction de voir les membres du gouvernement et le président de la République, le Général Mamadi Doumbouya, arborer régulièrement des tenues traditionnelles lors des cérémonies officielles.

« Depuis quelques années, l’intérêt pour le textile local renaît, et c’est un immense réconfort pour tous les artisans, du tisserand au teinturier. C’est vraiment encourageant, car à une certaine époque, nous avons failli tout abandonner pour nous lancer dans d’autres activités. Voir les membres du gouvernement porter des tenues traditionnelles à la télévision nous donne le sentiment que notre métier est enfin valorisé. Même s’ils n’achètent pas directement chez nous, savoir que notre savoir-faire contribue à habiller les plus hautes autorités du pays suffit à notre bonheur. C’est une reconnaissance de notre culture, de nos traditions et, surtout, de l’artisanat.
Cela me rappelle l’époque de la Révolution, où le président Sékou Touré valorisait déjà le boubou et les chaussures artisanales fabriquées par nos cordonniers. Le fait que le Lépi soit aujourd’hui reconnu à l’international prouve que tout ce que l’État soutient prend du sens”.

Toutefois, Maître Bailo pointe du doigt un obstacle majeur : le poids des intermédiaires. Selon lui, certains marchands font écran entre les fournisseurs de fil et les producteurs, captant la majeure partie des bénéfices. Il appelle l’État à structurer une véritable chaîne de valeur pour permettre aux artisans de vivre dignement de leur art.
“Certains marchands font écran entre nous et les fournisseurs de fil. Cela complique la production et réduit les bénéfices des artisans. Pour assurer la survie de notre métier, il faut établir un lien direct avec les fournisseurs. Si l’État structure cette chaîne de valeur, des milliers de Guinéens pourront vivre dignement du tissage. En tout cas, voir le président de la République en tenue traditionnelle est un véritable baume au cœur pour tous les artisans du pays.
Imaginez si les tenues scolaires étaient produites par nos artisans. Nous aurions des milliers de jeunes apprentis, car le revenu serait enfin attractif. Si nous habillons tous les élèves de Guinée en textile local, c’est une économie artisanale puissante qui naîtra. Nous travaillerions toute l’année sans arrêt, et l’identité de la Guinée rayonnerait davantage à travers l’école », explique Maître Bailo Diallo.

L’urgence de la transmission
Malgé l’optimisme, l’autre constat est sans appel : sans une politique de valorisation et de protection du secteur, le métier de tisserand pourrait devenir un souvenir.
« […] Il suffirait de définir une politique d’harmonisation pour composer ces tenues. Si le gouvernement s’y engage, le projet aboutira et chacun y trouvera son compte. Le chômage reculera fortement, car le besoin en main-d’œuvre explosera. C’est aussi un levier pour ramener vers l’établi les artisans découragés. Beaucoup ont abandonné le métier pour d’autres activités faute de commandes.
Il faut de telles initiatives pour ranimer le secteur. Nos enfants n’accepteront de pratiquer ce métier que s’il devient rentable ; sinon, ils préféreront toujours s’exiler. Ici, de nombreux jeunes refusent de prendre la relève car ils ne peuvent pas nourrir leur famille en étant artisans. Ils partent en ville pour devenir commerçants, chauffeurs, menuisiers ou maçons — des métiers jugés plus lucratifs. Vous voyez notre village ? Il tire son identité du tissage et de la teinture des femmes, mais cette âme s’effrite peu à peu.

Si le gouvernement accepte d’instaurer le textile local pour les tenues scolaires, les artisans de toutes les régions pourraient présenter des échantillons et les couturiers sauraient harmoniser les styles. C’est une proposition directe que j’adresse au gouvernement et au président Mamadi Doumbouya. Même au sein de l’administration, si les habits traditionnels devenaient obligatoires certains jours, je vous assure que nous prospérerions tous. L’artisan ne produit pas pour lui-même, il produit pour l’identité de son pays.
Nous avons connu des heures de gloire avec le Donkin Leppi, mais là aussi, des intermédiaires se sont interposés pour nuire aux tisserands. Nous sollicitons donc une meilleure orientation pour valoriser l’artisanat guinéen. Il faut encourager le secteur.

Vivement des journées d’expositions pour faire découvrir nos innovations ! Malgré les difficultés, le secteur s’est modernisé. À travers des expositions, le monde verrait l’ingéniosité de nos créateurs. Il y a quelques années, nos créations s’exportaient jusqu’en Finlande. Une dame, Mme Eyla, venait passer ses commandes à Mali Yembering. Elle apportait le fil, soutenait les teinturières et employait des couturiers pour tout emballer vers le nord de l’Europe. L’État pourrait organiser des concours pour distinguer les meilleurs artisans, c’est aussi simple que cela. C’est mon vœu le plus cher. À une époque, notre sous-préfecture de Popodara rayonnait dans toute la région pour son savoir-faire. Aujourd’hui, nous ne nous déplaçons plus, nous attendons que l’on vienne à nous. Il nous faut des rencontres, de grands rendez-vous pour échanger nos idées.

C’est une inquiétude profonde et légitime : sans accompagnement, le métier de tisserand risque de s’éteindre. Sans soutien, ce corps de métier s’affaissera et des pères de famille se retrouveront sans travail. Mais si la production augmente et que le marché s’enrichit, le décollage profitera à tous. Si notre génération s’en va sans une véritable politique de transmission, nos enfants délaisseront cet héritage. C’est un savoir-faire qui disparaîtra, et c’est ce que nous voulons éviter à tout prix. Si l’accompagnement est bien pensé, nos enfants et petits-enfants reprendront la navette, et le métier survivra. »

De la Finlande, où les créations s’exportaient autrefois, aux marchés locaux de Popodara, Maître Bailo Diallo continue de tisser l’espoir d’un renouveau de l’artisanat guinéen.
Alpha Ousmane Bah
Pour Africaguinee.com
Tel: (+224) 664 93 45 45
Créé le 21 février 2026 12:36Nous vous proposons aussi
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