Fodé Idrissa Kallo : « Les activités minières ont un impact fortement négatif sur le secteur de la pêche… »

CONAKRY- La capitale guinéenne Conakry fait face à une raréfaction du poisson sur les marchés, provoquant une hausse des prix sur les faibles quantités disponibles. Dans cet entretien exclusif, Fodé Idrissa Kallo, responsable des relations extérieures, de la communication et de l’information de la Fédération nationale de la pêche artisanale de Guinée, explique les véritables causes de cette pénurie. Il met en cause les navires minéraliers, sans écarter les effets du changement climatique.

AFRICAGUINEE.COM : Ces derniers temps, des femmes rencontrées dans les marchés de Conakry nous ont confié leurs difficultés à se procurer du poisson, évoquant une rareté du produit. Avez-vous fait le même constat en tant qu’acteur de la pêche artisanale ?

FODÉ IDRISSA KALLO : Effectivement, la rareté des espèces halieutiques est aujourd’hui une réalité. Il ne faut pas se le cacher, c’est un fait indéniable. Mais il faut comprendre que cette situation a plusieurs causes. Nous vivons actuellement les conséquences du changement climatique, dont les effets sont néfastes sur les ressources halieutiques. Cependant, dans le cas précis de la Guinée, il est important de rappeler que notre mer et notre plateau continental sont naturellement favorables à la reproduction des espèces marines. Cela veut dire que nous avons, en principe, une grande diversité de poissons.

Mais aujourd’hui, les activités minières ont un impact fortement négatif sur le secteur de la pêche. C’est pourquoi la question mérite une attention particulière. Certes, la Guinée tire une grande partie de ses revenus de la bauxite et du fer, mais son avenir ne doit pas se limiter à l’exploitation minière. Il faut aussi investir dans d’autres secteurs, notamment celui de la pêche artisanale. Actuellement, notre espace maritime, qui s’étend sur plus de 300 kilomètres de côte du nord au sud, compte environ vingt ports miniers enregistrés par la Fédération de la pêche artisanale. À raison d’un port minier tous les quinze kilomètres, cela compromet sérieusement les activités de pêche.

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Il faut savoir qu’il y a bel et bien du poisson dans nos eaux. Les espèces continuent de se reproduire. Mais si leur cycle de reproduction est perturbé par les activités humaines, cela crée un déséquilibre et explique la rareté que nous observons aujourd’hui. Sur près de 300 kilomètres de côte, une vingtaine de ports miniers sont déjà en activité, et d’autres sont encore en projet. Ces ports servent principalement à l’exportation de la bauxite. Cela signifie qu’il faut transporter cette bauxite vers la mer.

Les navires qui quittent la Chine pour venir en Guinée arrivent généralement vides. Ce sont de gros bateaux, et pour assurer leur stabilité durant le trajet, ils remplissent leurs cales d’eau de mer — c’est ce qu’on appelle le « brassage ». En arrivant dans nos eaux, ces navires doivent normalement se débarrasser de cette eau de ballast en haute mer, avant d’entrer dans notre zone économique exclusive (ZEE). Mais dans la pratique, cela ne se fait pas toujours dans les règles.

Ce phénomène, répété à grande échelle, a des conséquences graves sur notre environnement marin. C’est pourquoi nous voulons attirer l’attention des autorités : ouvrir nos côtes à autant de navires minéraliers présente des dangers réels pour les ressources halieutiques. Le ministère des Transports y voit peut-être une opportunité économique — faciliter les exportations, écouler les produits miniers — mais, du point de vue de la pêche artisanale, cette situation est préoccupante et comporte de sérieux risques pour notre écosystème.

En quoi l’arrivée de ces navires représente-t-elle un danger ?

Lorsqu’ils arrivent, ces navires occupent de vastes zones de transbordement, c’est-à-dire les endroits où s’effectuent les transferts de cargaisons entre petits et grands bateaux. Ces gros navires, en raison de leur taille, ne peuvent pas accoster directement dans les ports miniers. La plupart de ces ports sont situés dans des bras de mer, entourés de mangroves. Ce sont des zones écologiquement sensibles, qui jouent un rôle essentiel dans la reproduction des poissons.

Or, lorsque ces navires stationnent dans ces espaces pour effectuer leurs opérations, ils perturbent l’équilibre de ces milieux naturels. Imaginez une dizaine de navires de grande taille amarrés dans ces zones : cela suffit à troubler considérablement l’écosystème marin.

En quoi la présence de ces navires dans nos côtes a-t-elle des conséquences sur la pêche artisanale ?

La zone qu’ils occupent devient immédiatement interdite d’accès pour les pêcheurs. Ceux-ci ne peuvent plus y jeter leurs filets ni exercer leurs activités. Ensuite, l’eau contenue dans les cales des navires — celle qu’ils utilisent pour se stabiliser — est souvent rejetée à la mer. Avant de la relâcher, ces bateaux procèdent au nettoyage de leurs cuves avec des produits chimiques. Normalement, cette opération devrait se faire bien au-delà de notre zone économique exclusive, c’est-à-dire à plus de 200 milles nautiques de nos côtes. Mais dans la réalité, beaucoup d’entre eux le font à seulement 12 milles nautiques, soit dans les zones mêmes où nos pêcheurs artisanaux travaillent.

Ce rejet d’eau polluée provoque des irritations cutanées chez les pêcheurs, lorsqu’ils y sont exposés directement. Certains parlent de démangeaisons ou de brûlures après avoir été en contact avec cette eau. Cela affecte aussi les poissons, qui s’éloignent de ces zones contaminées. C’est le premier impact négatif sur la pêche.

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De plus, ces gros navires sont assistés par des barges qui assurent le transport de la bauxite entre les ports miniers et les zones de transbordement. Ces barges naviguent jour et nuit, 24 heures sur 24, pour charger les navires-mères. Le va-et-vient constant de ces embarcations perturbe encore davantage la faune marine. Certaines espèces halieutiques, surtout celles qui se déplacent la nuit, sont ainsi dérangées ou piégées. C’est un peu comme en forêt : il existe des animaux qui ne sortent qu’à la tombée de la nuit. En mer, c’est la même chose — certaines espèces ne se déplacent que dans l’obscurité. Et leurs cycles sont aujourd’hui bouleversés par toutes ces activités humaines.

Ces espèces marines jouent un rôle essentiel dans la reproduction d’autres espèces. Mais aujourd’hui, elles sont piégées par la lumière constante des gros navires. Ces bateaux éclairent la mer toute la nuit, et les poissons, trompés par cette luminosité, croient qu’il fait jour. Résultat : ils ne se déplacent plus vers leurs zones naturelles d’accouplement. Cela perturbe totalement leur cycle de reproduction. Et quand la reproduction est bloquée, le manque de poissons devient inévitable — c’est ce que nous constatons déjà aujourd’hui. À cela s’ajoute un autre danger : le chavirement des barges transportant la bauxite. Tout le monde sait que la bauxite contient des matières qui ne sont pas compatibles avec la vie marine. En cas de déversement accidentel, ces produits peuvent contaminer l’eau et nuire gravement aux poissons et aux autres espèces halieutiques.

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Pourtant, notre mer est naturellement très favorable à la vie marine. Nous bénéficions d’un vaste plateau continental et d’une richesse écologique unique. Quand la glace fond dans les régions polaires, une partie des courants marins traverse le Maroc, la Mauritanie, le Sénégal, la Guinée-Bissau et arrive jusqu’en Guinée. Ces courants transportent des nutriments qui nourrissent les espèces marines. C’est grâce à cela que nos eaux sont parmi les plus poissonneuses d’Afrique de l’Ouest.

La Guinée possède le plateau continental le plus vaste et le plus favorable à la reproduction des poissons. Contrairement à d’autres pays, ici, tout le littoral — du nord au sud — est couvert de forêts de mangroves. Or, ces mangroves sont aujourd’hui menacées par la construction d’hôtels, de ports miniers et par l’urbanisation galopante. Prenez l’exemple de la baie de Sangaréyah, à Dubréka. C’est une zone classée site Ramsar, c’est-à-dire une aire protégée que la Guinée s’est engagée à préserver. Pourtant, on y construit actuellement un grand port fluvial pour le transport du clinker, la matière première du ciment. Plus de dix hectares de mangrove ont été défrichés et remblayés avec de la terre rouge pour ce projet.

Le problème, c’est que les petits poissons, notamment les espèces pélagiques qui représentent environ 70 % des ressources halieutiques en Guinée, respirent grâce à leurs branchies. En cas de chavirement de barges transportant du clinker, la poussière de ciment, portée par le vent ou déversée dans la mer, obstrue ces branchies et provoque leur mort. Il faut savoir qu’à chaque reproduction, à peine 1 % des œufs de poissons survivent. Alors, si ce 1 % est lui aussi menacé par la pollution et la destruction des mangroves, que restera-t-il ? Pourra-t-on encore parler de pêche demain ? Voilà pourquoi je dis que l’avenir de la pêche artisanale est en danger.

Qu’est-ce qu’il faut faire pour éviter cela ?

Pour y remédier, il faut avant tout des décisions politiques courageuses. Il faut que l’État décide : soit on se contente de l’exploitation minière pour tracer l’avenir de la Guinée, en abandonnant totalement la pêche maritime, soit on cherche des mesures d’atténuation. Cela passe notamment par une meilleure planification portuaire : au lieu de laisser chaque société minière construire son propre port, il serait plus judicieux de regrouper ces infrastructures et de limiter leur nombre à trois ou quatre ports sur tout le littoral.

Aujourd’hui, un grand port est même en construction à Dobali, dans l’île de Christao, à la frontière entre la Guinée et la Guinée-Bissau. C’est pourtant une zone de grande reproduction des poissons. On y érige un port minier à proximité immédiate d’une aire marine protégée que la Guinée a elle-même reconnue. D’où cette question : quelle est réellement l’importance des études d’impact environnemental et social menées par le ministère de l’Environnement ? Et les spécialistes de ce ministère — docteurs et juristes de l’environnement — sont-ils véritablement conscients de l’avenir de la pêche dans notre pays ?

Vous l’avez évoqué tout à l’heure : ce manque de poisson peut aussi être lié à des facteurs climatiques. Pour le cas de la Guinée, quelle part ces changements climatiques représentent-ils dans la raréfaction des poissons ?

Effectivement, les changements climatiques peuvent contribuer à la rareté des espèces halieutiques. Mais pour le cas spécifique de la Guinée, j’en minimise l’impact. Nous avons ici des conditions naturelles qui peuvent atténuer les effets du changement climatique.

Quand on protège l’écosystème des mangroves, on préserve un véritable puits de carbone. Le palétuvier absorbe plusieurs fois plus de CO₂ qu’un arbre terrestre : certains estiment quatre fois plus, mais pour nous, c’est plutôt huit fois plus. C’est pourquoi la forêt de mangrove joue un rôle essentiel dans la régulation climatique.

Et si l’on considère uniquement les facteurs climatiques, comment peut-on expliquer la situation actuelle ?

À mon avis, leur impact reste limité. Mais on observe quand même certains effets : la montée du niveau de la mer, la modification des saisons pluvieuses — les pluies qui arrivaient normalement en mai ou en juin se décalent désormais jusqu’en août ou septembre. Tout cela perturbe le cycle de reproduction des poissons.

Par exemple, les petits pélagiques comme la bonga ont besoin, à certaines périodes, d’une eau moins salée pour se reproduire dans les estuaires. Ensuite, deux ou trois mois plus tard, ils recherchent une salinité plus forte et s’éloignent alors des côtes. Si les pluies tardent, la salinité reste trop élevée, ce qui compromet leur reproduction.

La Guinée a pourtant un environnement naturellement favorable : la pluie qui tombe sur le continent est drainée vers la mer en charriant des substances nutritives qui servent d’aliments à certaines espèces aquatiques. Quand ces pluies se font rares, c’est tout le cycle de reproduction qui s’en trouve perturbé.

Avez-vous interpellé les autorités au sujet de ces navires, qui semblent être la principale cause de la raréfaction du poisson, notamment sur le marché local ?

Oui, nous avons mené plusieurs batailles auprès de différents ministères. Nous avons interpellé le ministère de l’Environnement, celui de la Pêche, de l’Habitat, de la Décentralisation, des Transports, mais aussi le Conseil National de la Transition (CNT). Nous avons même demandé la création d’un fonds de compensation pour le secteur de la pêche, financé par le secteur minier. Parce que ce qui est en train d’arriver nécessite une véritable anticipation. Aujourd’hui, il faut comprendre que les emplois générés par la pêche sont en danger.

C’est pourquoi nous pensons qu’il faut désormais se tourner vers la pêche continentale et la pisciculture, c’est-à-dire l’élevage de poissons dans nos nombreux barrages et cours d’eau. Cela permettrait de compenser les pertes causées par la crise que traverse la pêche maritime, aujourd’hui menacée par l’expansion minière.

D’ailleurs, lors d’un récent discours, le directeur de cabinet de la Présidence a rappelé une confidence du président Mamadi Doumbouya : il a exhorté les cadres à s’assurer que tout projet soit réellement favorable à la Guinée et à ne pas agir dans la précipitation. Cela montre bien qu’il existe des volets environnementaux importants qui doivent être respectés dans tous les projets. Et malheureusement, ce n’est pas toujours le cas.

Je pense sincèrement que le ministère de l’Environnement porte une grande part de responsabilité dans ce qui arrive aujourd’hui au secteur de la pêche. Ce département compte pourtant des spécialistes qualifiés — des docteurs et juristes en environnement — chargés de réaliser les études d’impact environnemental. Ces études, censées prendre en compte les dimensions sociales, économiques et écologiques, sont toujours validées… mais jamais publiées. On ignore donc ce qui est réellement pris en compte, et ce qui ne l’est pas. Or, l’avenir du secteur de la pêche est en jeu.

Il faut alerter, parce que si les poissons ne peuvent plus se reproduire, la chaîne naturelle va se briser. Il ne faut pas croire que la ressource halieutique est inépuisable. Comme on le disait dans notre enfance, certains pensaient que les poissons « descendaient du ciel avec la pluie » — mais ce n’est qu’une croyance populaire. En réalité, les poissons se reproduisent dans des conditions précises. Et si nous n’y prenons pas garde, nous risquons d’avoir bientôt une mer sans poissons.

A suivre!

Entretien réalisé par Siddy Koundara Diallo

Pour Africaguinee.com

Créé le 19 novembre 2025 08:15

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