Éviction de ministres, lutte contre la corruption: Dr Faya réagit aux annonces du Chef de l’Etat (entretien)
CONAKRY— Réagissant aux récentes déclarations du président de la République sur la lutte contre la corruption et au limogeage des ministres Mory Condé et Mourana Soumah, le Dr Faya Lansana Millimouno appelle à passer des promesses aux actes. Renforcement des moyens de la CRIEF, dénonciation du manque de cohérence judiciaire, enrichissement illicite de cadres et futur rôle de l’Assemblée nationale : l’opposant et parlementaire livre une analyse sans concession.
AFRICAGUINEE.COM: À la suite du limogeage des ministres Mory Condé et Mourana Soumah, le chef de l’État a réaffirmé sa fermeté dans la lutte contre la corruption, déclarant notamment que « sa main ne tremblera pas » et « qu’aucun rang, aucune fonction ou proximité ne mettrait quiconque à l’abri de la rigueur républicaine ». Comment réagissez-vous face à cette déclaration ?
DR FAYA LANSANA MILLIMOUNO : On l’avait déjà entendue. Mais il y a eu des ministres que nous avons connus par le passé, qui ont quitté le gouvernement, puis qui ont pris la tête d’entités importantes. Malgré cela, et alors même que les lanceurs d’alerte nous disent toujours que, si telle personne est visée, c’est parce qu’elle a réellement fait ceci ou cela, ces personnes continuent encore à circuler sans aucun problème. Je veux qu’il y ait de la cohérence dans l’action publique.
La cohérence, c’est que, comme le dit le président Mamadi Doumbouya, sa main ne doit pas trembler, quelle que soit la personne concernée. Et il faut que cela soit véritablement le cas. Même s’il s’agit d’un proche, s’il a joué avec les fonds publics, nous voulons qu’il soit écarté. Quand quelqu’un détourne l’argent destiné à l’éducation des enfants, c’est un super-criminel. Aujourd’hui, nous avons des gens en prison qui n’ont parfois volé qu’une miche de pain. Celui qui vole l’avenir des Guinéens parce qu’il a détourné l’argent destiné à l’éducation des enfants est un super-criminel. Celui qui détourne l’argent qui devait servir à sauver la vie d’une mère à l’hôpital, au moment où elle doit donner naissance, est également un super-criminel.
Ce sont ces personnes-là qui mériteraient, par exemple, d’être en prison, et non des innocents comme Aliou Bah, qu’on a arrêtés et envoyés à Coyah. J’ai dit au président Mamadi Doumbouya que, lorsqu’il est arrivé au pouvoir, nous l’avions écouté. Nous nous souvenons comme si c’était hier de son passage à Bambéto. Il avait dit : « La justice doit être la boussole. » Elle ne l’est pas. Monsieur le Président, celui qui vous dit le contraire vous ment : la justice guinéenne n’est pas la boussole. Je ne savais même pas que le Conseil supérieur de la magistrature prenait des décisions. Nous avons transmis des dossiers, et on ne nous a même pas écrit pour nous dire que nos documents avaient été reçus.
Des militants ont été frappés à coups de machette pendant plus de neuf ans. La justice a fermé les yeux. Cela s’est passé à Lola. Lorsque nous en parlons, on nous répond qu’il s’agit simplement de paroles d’opposants. Monsieur le Président, la justice n’est pas la boussole. Elle ne l’est pas. Et aujourd’hui, la gouvernance dans notre pays n’est pas vertueuse.
Selon vous, quelles mesures concrètes devraient désormais accompagner ce discours ?
Il y a quelqu’un que j’apprécie particulièrement : Alphonse Charles Wright, procureur spécial de la Cour de répression des infractions économiques et financières (CRIEF). Je crois qu’il est plus utile à la Guinée en tant que procureur à la CRIEF qu’en tant que ministre. Si on lui laisse véritablement les coudées franches, ce qu’on peut simplement demander à Charles Wright, c’est de tenir compte de certains impératifs professionnels qui pourraient parfois donner l’impression qu’il y a de l’excès. Il faut éviter cela. Mais si on lui donne réellement les moyens de travailler, et renforcer la CRIEF -pas seulement en moyens matériels ou financiers, mais également en ressources humaines-, les choses iront mieux.
Pour enquêter sur certains dossiers concernant la dilapidation des deniers publics dans notre pays, nous avons parfois besoin d’une expertise étrangère. Parce que l’argent de la Guinée ne se trouve pas uniquement ici : il est aussi placé dans des paradis fiscaux. Pour retrouver certains avoirs, cela demande une véritable ingénierie financière et des compétences pointues en matière de lutte contre la corruption. Il ne suffit donc pas de créer une structure comme la CRIEF et de nommer un procureur, en l’occurrence Charles Wright. Il faut mettre les moyens nécessaires à sa disposition et lui donner les coudées franches pour travailler.
Même si la personne qu’il vise est notre propre jeune frère, il faut accepter la procédure. Il faut se dire que c’est la République qui va gagner. Pour l’instant, je le dis : les actes, nous les observons. Mais puisque nous avons l’habitude d’entendre ce genre de discours depuis maintenant cinq ans, nous devenons de plus en plus exigeants.
Quels devraient être, selon vous, les prochains indicateurs permettant de mesurer cette volonté politique au-delà des discours ?
Le jour où je verrai certaines têtes que tout le monde connaît, et dont on sait comment elles se sont enrichies en Guinée, répondre de leurs actes, je considérerai qu’il y a une véritable volonté politique. Il y en a à Conakry, dans chaque quartier, qui possèdent des immeubles. On sait qu’ils ne sont pas héritiers de grandes fortunes. Pas du tout. Ils n’ont même pas de compétences professionnelles avérées. Leur seule expérience, c’est dans la gestion publique. Quand un fonctionnaire devient riche dans de telles conditions, il faut avoir le courage de se poser des questions sur l’origine de sa richesse. Celui qui veut s’enrichir honnêtement doit emprunter une voie : l’entrepreneuriat.
Malheureusement, le système guinéen, le système public, constituent aujourd’hui le premier concurrent et le premier destructeur de l’esprit entrepreneurial en Guinée. Pourtant, le génie entrepreneurial guinéen est fort. Des Guinéens ont fait leurs preuves à l’étranger. Certains ont même bâti des fortunes considérables en dehors du pays. Mais lorsqu’ils reviennent en Guinée, on dirait qu’ils ne retrouvent plus les conditions qui leur permettent d’exercer leur talent entrepreneurial.
Il faut donc que des actions fortes soient prises dans ce domaine. Ce n’est pas en s’attaquant à quelques personnes ou en adoptant un ton ferme que l’on va régler le problème. Non, Monsieur le Président, ce n’est plus suffisant. Ce que nous voulons, ce sont des mesures beaucoup plus fortes. Vous avez aujourd’hui la lourde responsabilité de diriger la Guinée. Vos discours ne seront plus jamais aussi attendus que ceux que vous avez prononcés au moment où vous êtes arrivé au pouvoir. Il n’y aura probablement pas, au cours des prochaines années, de discours plus marquant que ceux que vous avez tenus dans les premières heures et les premiers jours qui ont suivi votre arrivée au pouvoir, le 5 septembre 2021.
Mais au-delà des discours, certains actes ont tout de même été posés ces derniers jours. Le Premier ministre a notamment demandé à ses ministres de lui transmettre tous les contrats signés depuis le 5 septembre par leurs départements. Des initiatives sont également annoncées pour moderniser l’administration, notamment à travers la digitalisation. N’est-ce pas encourageant à vos yeux ?
Tout cela, pour moi, relève encore de l’annonce. Nous vivons en République de Guinée. Vous savez, je vais vous raconter l’histoire de celui qui, chaque fois qu’il se trouvait au bord d’une rivière, voulait tester si les gens l’aimaient ou non. Il criait que le caïman l’avait attrapé. Les gens abandonnaient leurs activités pour venir à son secours et le trouvaient assis sur un rocher. Il leur disait alors : « Ah, je pensais que vous n’alliez pas venir à mon secours. » Un jour, le caïman l’a effectivement attrapé. Il a crié, mais personne n’est venu.
La Guinée a tellement abusé de son peuple que, désormais, pour convaincre les Guinéens ou les impressionner, il ne faut plus des mots ni des annonces. Il faut des actes. Ce sont les actes qui comptent. On peut demander à tout le monde de transmettre des informations. Mais nous savons déjà qu’un premier rapport avait été publié sur les marchés publics et qu’il montrait que quasiment tous les marchés publics en Guinée étaient attribués de gré à gré. Quel effet cela a-t-il produit ? Rien. Ce n’était pourtant pas une simple annonce : c’était un rapport, ce qui signifie qu’un véritable travail d’enquête avait été réalisé.
C’est aussi dans ce pays qu’on nous a dit que 36 % des personnes ayant bénéficié de décrets avaient fabriqué elles-mêmes leurs diplômes. Quel effet cela a-t-il produit ? C’est pour cette raison que j’ai dit au peuple de Guinée : n’écoutez plus les discours, exigez des actes. Et pour l’instant, ces actes ne sont pas au rendez-vous. C’est vrai, il y a des annonces qui sont faites et dont on attend des effets. Mais, pour ma part, je suis désormais vacciné contre les effets d’annonce.
Mais au-delà du gouvernement, il y a aussi vous, les représentants du peuple à l’Assemblée nationale, qui pouvez agir dans le contrôle de l’action gouvernementale. Quelle sera votre partition ?
Cela va arriver très bientôt. Vous savez, nous avons été installés pendant les vacances. Ce que vous avez vu de cette Assemblée sera très différent de ce qui va suivre. Ce sera très, très différent, parce que nous allons jouer le rôle que le peuple nous a confié. J’ai été parmi les hommes politiques les plus critiques à l’égard de la gouvernance guinéenne.
Aujourd’hui, j’ai un instrument entre les mains. Ce que j’espère, c’est que mes collègues députés ne s’aligneront pas sur des lignes politiques, des maisons d’opposition ou autres, mais qu’ils regarderont le peuple de Guinée en face et essaieront de faire un travail qui permette à celui-ci de prendre conscience qu’il y a désormais des personnes qu’il a placées dans cet hémicycle pour effectivement contrôler l’action du gouvernement guinéen.
A suivre !
Interview réalisée par Siddy Koundara Diallo
Pour Africaguinee.com
Créé le 27 août 2026 12:59Nous vous proposons aussi
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