Djibril Wagué, ingénieur informaticien : « La robotique doit devenir une priorité nationale en Guinée »
CONAKRY – Alors que l’intelligence artificielle s’impose progressivement dans le quotidien de nombreux Guinéens, les domaines du codage et de la robotique restent encore largement ignorés par les principaux décideurs du système éducatif et de la formation professionnelle.
À Conakry, le Club des jeunes scientifiques francophones de Guinée fait figure d’exception en mettant un accent particulier sur la formation en codage et en robotique. Fin juin, l’organisation a tenu la troisième édition du Salon de codage et de la robotique (SACORO).
Pour mieux comprendre ce secteur encore méconnu de nombreux diplômés guinéens, Africaguinee.com a rencontré Djibril Wagué, ingénieur informaticien et directeur exécutif du club. Entretien. ( Première partie).
AFRICAGUINEE.COM : Pouvez-vous vous présenter brièvement et nous parler du Club des jeunes scientifiques francophones de Guinée.

Je suis DJIBRIL WAGUE et Directeur exécutif Club Scientifique de Guinée autrefois appelé (Club des Jeunes Scientifiques de Guinée).
C’est un club qui existe depuis le 15 septembre 2015. Sa mission principale est de préparer les élèves d’aujourd’hui à devenir les acteurs de demain, notamment ceux de la quatrième révolution industrielle, celle du numérique, de l’intelligence artificielle, bref, de la révolution 4.0.
Le samedi 28 juin 2025, vous avez organisé la troisième édition du Salon de codage et de la robotique. Comment est née l’idée de promouvoir la robotique auprès des tout-petits ?
Cette idée est née d’une réflexion profonde, à partir d’un diagnostic que notre structure a mené sur le système éducatif guinéen. Nous avons constaté une inadéquation entre les contenus enseignés dans les écoles et les exigences actuelles du marché du travail, de l’entrepreneuriat et de l’innovation.
Face à ce constat, nous avons jugé nécessaire de mettre en place un processus continu qui vise à éveiller les consciences et à préparer les leaders de demain à travers des formations adaptées aux réalités du monde moderne.
C’est dans cette dynamique que s’inscrit le Salon de codage et de la robotique, SACORO. Il sert de vitrine pour valoriser les différentes formations que nous animons dans les établissements scolaires, ainsi qu’au sein de nos académies de codage et de robotique.
On parle de codage et de robotique. Quelle est la différence entre les deux ?
Très bonne question ! C’est d’ailleurs l’une des plus fréquentes que nous posent les parents : « Est-ce que mon enfant fait du codage ou bien de la robotique ? »
Je tiens à préciser que la base de la robotique, c’est justement le codage. Le robot, en réalité, est un objet ou un dispositif conçu pour exécuter des tâches spécifiques. Mais pour qu’il puisse les réaliser, il faut d’abord qu’il reçoive des instructions – et ces instructions, ce sont des lignes de code.
Autrement dit, le robot agit en fonction du programme qui lui a été transmis. C’est pourquoi codage et robotique vont indissociablement ensemble.
Donc, pour bien faire de la robotique, il faut d’abord savoir coder. Et pour bien coder, il faut maîtriser les bases des disciplines STEM. Le STEM, c’est l’acronyme de Sciences, Technologies, Ingénierie et Mathématiques (parfois on y ajoute l’Art, ce qui donne STEAM).
Quand un élève apprend les mathématiques à l’école, il acquiert déjà les fondements nécessaires pour devenir un acteur de la révolution 4.0.
On parle de plus en plus de robotique éducative à travers le monde. En quoi cela consiste-t-il concrètement ?
Effectivement, c’est un sujet qui fait beaucoup parler. Mais cela vient souvent d’une confusion entre la troisième et la quatrième révolution industrielle.
La troisième révolution industrielle, c’est celle de l’informatique. À ce stade, beaucoup pensent encore que faire de l’informatique, c’est maîtriser Word ou Excel. Mais ça, c’est de la bureautique, c’est déjà dépassé. C’était utile hier, mais ce n’est plus suffisant aujourd’hui.
Aujourd’hui, nous sommes en pleine quatrième révolution industrielle, qui est celle du numérique, de l’intelligence artificielle, du machine learning, de l’internet des objets, etc. Il s’agit de faire en sorte que les machines puissent apprendre, raisonner, et accomplir des tâches complexes, comme on le voit déjà dans de nombreux domaines.

Donc, il faut absolument que notre système éducatif s’adapte. Il existe désormais des outils puissants, accessibles, qui permettent d’articuler les cours de sciences dispensés à l’école avec des réalisations concrètes, tangibles, utiles à l’homme et à la société.
C’est cette adaptation qui donne un écho à la robotique éducative dans le monde. Et il faut souligner une chose : les deux révolutions – l’informatique et le numérique – se déroulent toutes les deux au XXIᵉ siècle.
Mais alors que l’informatique a émergé dès les premières années du siècle, la quatrième révolution, elle, s’est véritablement affirmée à partir de 2010, portée notamment par l’essor de l’IA.
Il faut aussi savoir que la recherche en intelligence artificielle a commencé bien avant cela, dès les années 1950. Ce qui veut dire que l’évolution actuelle est le fruit d’une longue préparation.
Et aujourd’hui, il est impératif de se mettre à jour pour anticiper les besoins du monde de demain.
Quels bénéfices concrets peut-on attendre de l’introduction de la robotique dans l’apprentissage dès le jeune âge ?
Le bénéfice est considérable, surtout pour nous, qui avons hérité d’un système éducatif dont une grande partie ne s’adapte pas aux réalités actuelles. Il faut avoir le courage de le dire : ce système a des lacunes. Bien qu’il y ait quelques aspects positifs, l’essentiel du contenu reste obsolète. C’est là que la robotique apporte une vraie valeur ajoutée.

Prenons un cas concret. Beaucoup d’enfants en Guinée arrêtent leur parcours scolaire après le CEP ou au CM2. À ce stade, ils savent à peine lire et écrire. Même après le BEPC, leur bagage pratique est limité. Ils n’ont pas d’outil concret, pas de compétences applicables.
Cela signifie que l’on peut passer plus de dix ans à l’école pour en ressortir sans savoir faire grand-chose. C’est un véritable danger.
À l’inverse, la robotique permet d’outiller l’enfant dès le bas âge, de l’initier à la conception, à la réalisation, à la matérialisation de ses idées. Il apprend à transformer une idée en projet concret : concevoir un prototype, programmer un bip sonore, fabriquer un objet simple ou même créer son propre jeu. L’enfant devient acteur, il donne forme à son imagination.
C’est une ouverture vers la créativité, mais aussi vers l’autonomie intellectuelle. Car tout ce que nous utilisons aujourd’hui – téléphone, stylo, ordinateur – a été pensé et réalisé par l’homme. Ces hommes et femmes ont simplement été outillés à temps et orientés vers la création.
La robotique joue donc un rôle clé dans l’éveil de cette créativité chez l’enfant. C’est un débouché prometteur.
Pourquoi est-il important, selon vous, d’initier les enfants guinéens à ces outils technologiques dès l’enfance ?
C’est plus qu’important, c’est impératif. Il faut oser le dire sans détour. Dans moins de dix ans, 80 % des métiers seront liés au numérique. Et cela concerne tous les domaines.
Si vous voulez être un bon médecin, un bon architecte, un bon journaliste, un bon dentiste… il vous faudra maîtriser les outils numériques. Même l’usage de l’intelligence artificielle, comme les prompts, deviendra indispensable dans certaines professions.
Face à cette réalité, notre priorité devrait être de réviser les contenus scolaires. Il faut supprimer certains enseignements obsolètes et les remplacer par des matières réellement porteuses, comme le codage et la robotique.

Mais ce n’est pas tout. Il faut aussi réinventer l’environnement éducatif. Aujourd’hui, l’école ressemble trop souvent à une prison morale pour les enfants. Pourquoi ? Parce que les espaces éducatifs sont rigides, figés, sans dimension ludique.
Or, les enfants apprennent mieux en jouant. C’est pourquoi nous avons intégré la logique du jeu dans notre approche, avec le club STEM et notre programme « Inspirez le futur ». L’idée, c’est de transformer l’école en un lieu d’épanouissement.
Nous avons testé cette méthode. Par exemple, avec une classe de CE2, nous avons pris un cours de science et l’avons animé via une activité de codage sur Scratch. Résultat : tous les enfants étaient concentrés, impliqués, et surtout fiers de produire quelque chose par eux-mêmes. Leur compréhension était bien meilleure, car l’apprentissage devenait concret, visuel, interactif.
C’est cette approche qu’il faut généraliser. Les décideurs doivent saisir cette opportunité pour intégrer durablement la robotique dans le parcours éducatif des enfants.
La robotique a-t-elle, selon vous, sa place dans le système éducatif guinéen actuel ?
Absolument, oui. Et ce, pour plusieurs raisons. Comme je l’ai dit plus tôt, il est temps de repenser sérieusement notre système éducatif. L’un de nos grands défis, c’est de produire du « Made in Guinea ». Cela commence dès l’école.
Il faut que nos enfants apprennent à fabriquer des objets simples : une pochette, un jeu, un petit outil électronique. C’est essentiel. Ailleurs dans le monde, ce sont les enfants eux-mêmes qui développent ce type de produits dès le bas âge.
La robotique peut être l’un des leviers de cette transformation. Elle permet de concrétiser les apprentissages, de rendre l’élève actif, créatif et productif. Et c’est ce qu’il nous faut pour construire une économie fondée sur l’innovation.
Par où faudrait-il commencer ? À quel âge l’initiation serait-elle la plus efficace ?
Aujourd’hui, dans le monde entier, on utilise déjà des outils ludiques basés sur le « no-code ». Ce sont des logiciels conçus pour initier les enfants à la logique algorithmique, sans écrire une seule ligne de code. Ils apprennent en jouant, mais ils apprennent vraiment.
Certains outils sont adaptés aux enfants dès l’âge de 3 ans : on les installe sur des tablettes, et les enfants peuvent manipuler des éléments logiques, résoudre des énigmes simples, comprendre la notion de cause à effet. Chez nous, nous avons développé une approche par niveau : un programme « junior » dès 5 ans, puis un programme « senior » plus avancé.
Mon slogan est simple : « Si on veut être champion, faisons ce que les champions font. » À partir de l’année prochaine, des pays comme les Émirats arabes unis, certains pays européens et la Chine vont enseigner l’intelligence artificielle dès la maternelle. Nous proposons donc d’intégrer le codage et la robotique dès la petite enfance, pour que cela devienne une composante normale du parcours scolaire.
Faut-il former les enseignants à ces nouvelles approches ?
C’est fondamental. Former les enseignants est même l’un des piliers les plus importants de cette transition. Il nous faut ce que j’appelle des enseignants « robotomanes », passionnés et compétents dans ces domaines.
Nous-mêmes, dans notre club, avons aujourd’hui huit enseignants, et nous savons à quel point il est difficile d’en trouver de bien formés. C’est pourquoi nous avons lancé une formation de formateurs, suivie d’un programme d’incubation. Les enseignants y apprennent à manipuler du matériel comme les imprimantes 3D, les découpeuses laser, ou encore les kits robotiques éducatifs.
Mais il faut aller plus loin. Il faut une campagne nationale de formation des enseignants sur les outils technologiques, y compris l’intelligence artificielle et les techniques de prompt. Pourquoi ? Parce que si un élève maîtrise ChatGPT, par exemple, il peut facilement défier un enseignant non formé, grâce à des informations plus à jour, plus détaillées et plus précises. Cela peut créer un conflit ou un déséquilibre pédagogique.
Il ne s’agit pas de dire que Word est inutile, mais il est dépassé si on le considère comme un aboutissement. Maîtriser Word ne suffit plus aujourd’hui. Il faut dépasser cette formation classique qui est la même depuis 20, 30 voire 40 ans.
Ce n’est pas normal qu’un élève suive le même schéma que son père ou son grand frère sans évolution. Il faut briser ce cycle de répétition et amener l’enseignant lui-même à aller vers les centres d’apprentissage du numérique, à se former en continu, à sortir du modèle éducatif figé.
Quels obstacles voyez-vous à l’intégration de la robotique dans le système éducatif public ?
L’un des principaux obstacles, c’est le manque d’information. Heureusement, les médias jouent un rôle important dans la sensibilisation, et je les remercie pour cela. Beaucoup de décideurs, notamment dans l’administration publique, ne sont tout simplement pas encore informés de ce qu’est réellement la robotique éducative.
Un autre frein majeur, c’est le manque d’implication de l’État. Il faut que les autorités acceptent d’écouter, d’échanger, de repenser le modèle éducatif. On ne peut plus continuer à enseigner comme dans les années 90. Le monde évolue, et nous devons évoluer avec lui.
De plus, la méconnaissance du contenu lié à la robotique freine son adoption. Certains responsables d’écoles, fondateurs ou administrateurs, pensent à tort qu’il faut attendre un certain âge pour initier les enfants à la robotique. C’est une erreur. Des outils adaptés existent dès la maternelle. S’ils ne prennent pas la peine de s’informer auprès des spécialistes, ils passeront à côté de cette révolution – et ce sont les enfants qui en paieront le prix.
Ils risquent de continuer à apprendre dans un système déconnecté des exigences du XXIᵉ siècle.
La robotique peut-elle contribuer à réduire les inégalités éducatives ?

Oui, absolument. La robotique et plus largement le numérique sont des outils puissants pour réduire la fracture éducative, à condition d’en faire un usage inclusif.
Aujourd’hui, grâce aux ressources en open source, un parent à Gaoual ou Koundara peut télécharger gratuitement une application éducative sur une tablette pour initier son enfant au codage. Il suffit que l’enfant sache différencier les couleurs – rouge, jaune, vert, bleu – pour commencer à interagir avec ces outils.
Cela veut dire que la localisation géographique ne devrait plus être un frein à l’apprentissage numérique.
Beaucoup de familles disposent déjà de téléphones, de tablettes ou d’ordinateurs. Il ne s’agit donc plus simplement d’acheter des terminaux, mais de leur donner un sens éducatif, de les utiliser comme leviers d’apprentissage.
Intégrer la robotique permettrait ainsi de combler l’écart entre zones urbaines et rurales, entre établissements bien dotés et ceux qui le sont moins. C’est une réponse directe aux inégalités scolaires.
Peut-on dire que la robotique prépare les enfants aux métiers du futur ?
Oui, et sans aucune hésitation. Les métiers du futur commencent déjà à émerger. Avec l’essor de l’intelligence artificielle, de nombreux emplois traditionnels sont appelés à disparaître, tout simplement parce que ceux qui ne s’adapteront pas seront exclus du système.
Cela n’a plus de sens de former un enfant à un métier déjà dépassé. Où va-t-il l’exercer ? À quoi cela lui servira-t-il ? Il faut préparer les enfants dès maintenant aux métiers de demain, à travers une formation basée sur la robotique, l’IA, le codage, et les compétences numériques.
Prenons un exemple : avec une bonne maîtrise des prompts d’IA, un élève peut assimiler en 30 minutes un contenu qui prendrait plusieurs heures dans un cadre classique. C’est un changement de paradigme.
Et attention : 15 % des métiers du futur n’existent même pas encore. Ils viendront, et ceux qui sauront s’adapter les comprendront et les occuperont. Ceux qui resteront figés dans l’ancien modèle seront laissés de côté.
C’est pourquoi nous insistons sur l’urgence d’agir. Nous sommes heureux de constater, après seulement deux ans d’existence de notre académie (le club, lui, date de 2015), que des enfants sont déjà capables de participer à des compétitions, de réaliser des petits projets codés, de fabriquer eux-mêmes un porte-clé à offrir, ou encore de donner vie à une idée concrète.
Même un élève de CP2 ou de CE1 peut aujourd’hui concevoir un objet simple, le personnaliser et être fier de le présenter. Cela prouve que la robotique n’est pas une affaire d’élite, mais une opportunité pour tous.
Nous y reviendrons
Entretien réalisé par Siddy Koundara Diallo
Pour Africaguinee.com
Créé le 11 juillet 2025 12:17Nous vous proposons aussi
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