Des riverains du fleuve Niger face au périlleux passage en pirogue: « Nous en avons assez de jouer avec la mort à chaque traversée »

Sur les rives du fleuve Niger, à Siguiri, le quotidien des habitants semble suspendu au rythme lent des eaux. Pour rejoindre Damisakoura, Damisakoro, Kiebakoro ou d’autres hameaux disséminés le long du fleuve, il n’existe qu’une seule voie : l’eau. Et un seul moyen de transport : des pirogues traditionnelles, taillées dans des troncs d’arbres.


Ces embarcations, frêles et archaïques, transportent chaque jour un flot hétéroclite : hommes, femmes, enfants, motos, sacs de céréales, voire du bétail. Entassés les uns sur les autres, les passagers affrontent le fleuve sans aucune mesure de sécurité. Pas de gilet de sauvetage, pas de dispositif de secours. « Le calcul est simple : il faut que ça passe », lâche un riverain résigné.

Au bord de l’eau, un vieil homme observe une pirogue s’éloigner difficilement. « Nous transportons nos vies, nos biens, notre avenir dans ce qui n’est qu’un morceau de bois. Un vent trop fort, une vague imprévisible, et tout peut basculer », explique Doyen Magassouba Bangaly.


Lorsque la pluie s’invite, la traversée devient cauchemardesque. Aux alentours de 18 heures, sous un ciel menaçant, les passagers serrent les bordages avec inquiétude. Le piroguier, concentré, lutte contre un courant capricieux. Chaque goutte de pluie tombant sur le fleuve résonne comme une menace. Interrogé par notre correspondant dans la savane guinéenne, un piroguier relativise :

« Il ne faut pas avoir peur, nous allons traverser sans problème par la grâce de Dieu. Mais ce dont nous avons besoin, c’est qu’on nous aide à construire un vrai pont ici, ou qu’on nous donne au moins des gilets de sauvetage. Cela réduirait beaucoup de risques », explique Sidiki Camara.

Ce danger quotidien révèle une difficulté plus profonde : l’isolement de ces localités. En saison des pluies, les rares pistes deviennent impraticables, coupant l’accès aux marchés.

« Nos productions, surtout le riz, le maïs et l’arachide, pourrissent sur place. Comment vendre ? Comment nourrir nos familles si les acheteurs ne peuvent pas venir ? Les routes sont dégradées, et nous devons garder notre mal en patience », déplore Aminata Konaté, cultivatrice à Kiebakoro.


Même le chemin menant aux champs est une épreuve. Les habitants parcourent des kilomètres sur des sentiers abîmés, un trajet transformé en parcours du combattant par les traces laissées par l’orpaillage anarchique : trous béants, monticules de terre stérile, terrains accidentés.

Face à ces conditions de vie, la résignation laisse désormais place à la colère. L’appel des riverains est unanime : ils réclament la construction de ponts et la réhabilitation urgente des routes. « Nous en avons assez de jouer avec la mort à chaque traversée ou chaque voyage pour vendre nos récoltes. Le fleuve est notre mère, mais il devient notre tombeau parce que personne ne nous aide à le dompter », s’indigne Mamadi Camara, un jeune de Damisakoro.


Dans le crépuscule qui tombe sur le Niger, les pirogues se dessinent à l’horizon, frêles silhouettes ballotées par les flots. Elles incarnent à la fois la résilience et la fragilité d’une région riche en terres agricoles mais paralysée par le manque d’infrastructures.

À Siguiri, chaque traversée est une prière silencieuse, chaque saison des pluies, un rappel douloureux de l’indifférence des autorités. Les habitants attendent toujours le pont qui, pour eux, incarne l’espoir d’une vie plus sûre et plus digne.

Un reportage de Facély Sanoh
Correspondant régional d’Africaguinee.com
A Kankan

Créé le 24 septembre 2025 12:00

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