Dalaba : À la rencontre des derniers gardiens du folklore peul à Kébaly

DALABA-Ils ont passé leur vie à faire vibrer les mélodies du Foutah, mais après eux, le silence ? À Kébaly, dans la préfecture de Dalaba, la troupe folklorique de Diaby Sané livre un combat désespéré contre l’oubli. Âgés de plus de soixante ans, kora, flûtes et castagnettes en mains, ces neuf derniers gardiens d’un art ancestral assistent impuissants au désintéressement de la jeunesse et à la lente extinction de leur patrimoine. Entre traditions menacées, manque de reconnaissance et appels poignants à la relève, plongée au cœur de la résistance de ces passionnés, entre ombre et lumière. Un reportage exclusif d’Africaguinee.com.

Dans les villages du Fouta, le silence gagne du terrain. À Kébaly, dans la préfecture de Dalaba, la vénérable troupe folklorique de Diaby Sané résiste tant bien que mal à l’épreuve du temps. Âgés de plus de soixante ans, ces neuf irréductibles gardiens de la tradition portent à bout de bras un art ancestral qui s’étiole. Entre désintérêt de la jeunesse, précarité grandissante et muséification forcée, le glas d’une génération d’artistes semble sonner. Plongée au cœur d’un patrimoine en sursis.

Des gardiens de la tradition au crépuscule d’une ère

Ils sont neuf. Neuf sexagénaires, usés par les années et les pesanteurs sociétales, mais portés par une même flamme : l’amour d’un art hérité de leurs ancêtres. À Kébaly, la troupe Diaby Sané incarne ce que le Fouta compte encore de plus authentique en matière de folklore peul. Pourtant, derrière la mélodie des castagnettes et des flûtes se cache une amère réalité : le vide générationnel.

Ici, aucun jeune ne se bouscule pour apprendre le métier. Les revenus s’amenuisent, la reconnaissance se fait rare, et les doyens dressent un constat implacable. Sans transmission, c’est des siècles d’histoire musicale qui s’apprêtent à disparaître.

« Je crains la disparition du folklore après notre génération »

À 67 ans, dont un demi-siècle passé sur scène, le chef de file Diaby Sané ne cache pas son amertume. Pour lui, le constat est sans appel :

« C’est la mort dans l’âme que nous prédisons la fin du folklore après notre génération. Les jeunes ne s’intéressent plus à ce métier que nous perpétuons depuis des décennies. Pour sauver cette tradition, il faut un accompagnement réel et une véritable relance du secteur. »

Celui qui a transformé la calebasse paternelle en castagnettes pointe du doigt l’indifférence générale, mais aussi ces contradictions qui frappent les artistes traditionnels, tour à tour sollicités pour des mariages et des baptêmes, ou tout simplement ignorés, voire dérangés.

« Nous avons besoin de personnes capables de faire entendre notre voix auprès des autorités. Tout doit commencer ici, à Kébaly », plaide-t-il.

La kora et la flûte : des héritages en péril

Pour Alseny Kouyaté, joueur de kora, l’instrument dépasse largement le cadre de la simple distraction : c’est le cordon ombilical qui le relie à son père griot et fait vivre sa large famille de onze enfants et ses épouses. Ancien boulanger revenu à la tradition par devoir familial, il garde l’espoir qu’un de ses descendants acceptera de porter le flambeau.

« À l’origine, j’étais boulanger. Mon père était griot. Après son décès, j’ai décidé de prendre la kora pour perpétuer son métier et rester proche du public. Dans notre tradition, suivre les pas de son père est une manière de préserver l’héritage familial. J’ai abandonné la boulangerie par crainte de voir la kora disparaître de notre famille. Cela fait une trentaine d’années que mon père est décédé, mais je continue à préserver jalousement cet instrument. Malheureusement, mes enfants refusent de suivre mes pas. Notre génération semble être la dernière à exercer ce métier. Certains nous encouragent même à abandonner cette profession héritée de nos parents.

Pourtant, cette kora me permet de faire vivre mes onze enfants et mes épouses. Jusqu’à présent, je ne me sens pas rejeté lors des cérémonies. Les gens m’acceptent et continuent de faire appel à moi. Le métier de griot doit résister au temps. J’ai beaucoup d’enfants et je garde espoir que l’un d’eux choisira de poursuivre cette tradition. Pour moi, faire le griot est compatible avec la religion. Mon souhait le plus cher est donc de voir mes enfants suivre mes traces. Lorsqu’un enfant voit son père exercer un métier qui fait vivre toute la famille, il devrait pouvoir comprendre l’importance de cet héritage et accepter de le poursuivre. La kora est un instrument précieux que je tiens à préserver ».

Pourtant, la menace ne vient pas seulement du désintérêt des jeunes, elle est parfois physique et institutionnelle. Mamadou Diouma Big-Man, flûtiste de la troupe, dénonce une dérive préoccupante lors des cérémonies :

« Dans certaines localités, lorsque nous arrivons pour une cérémonie, on nous empêche de jouer. On nous demande simplement de nous asseoir et d’écouter, en nous promettant de l’argent à condition de ne pas jouer. C’est une menace sérieuse contre notre art. »

Une frustration partagée par son compère Aliou Sané. Vingt ans de fidélité à la flûte, -cet instrument identitaire qui guidait autrefois les bergers et sauvait les voyageurs égarés-, réduits aujourd’hui à une portion congrue par la modernité et les déplacements à moto.

Quand les veillées d’antan raniment la nostalgie

Loin des grands projecteurs, la troupe trouve parfois refuge au coin d’une rue de Kébaly, le temps d’une veillée improvisée. Des moments suspendus où la parole sage et directe des artistes vient réchauffer les cœurs des nostalgiques, à l’image de Dioumayatou Kanté :

« Ce ne sont que des mots respectueux qu’ils prononcent. Des messages pertinents sont passés ici, mais beaucoup ne considèrent pas parce que c’est de la musique. Nous vivons un monde où tout est mélangé ; nous ne voulons pas la mort de nos traditions. »

Un cri du cœur que relaie Mariama Ciré Sow, attirée dans la nuit fraîche par les notes familières des instruments : « L’arrêt du travail par les artistes locaux entraînera un silence profond. Le mal, c’est qu’on ne peut plus raisonner les jeunes, tous animés par l’aventure dans les grandes villes. Dans quelques années, nous risquons d’oublier la tradition au profit des animations modernes. »

Alors que les nuits de Kébaly s’apprêtent à perdre leurs derniers échos mélodieux, la question de la sauvegarde de ce pan de l’identité culturelle guinéenne reste entière. Un signal d’alarme que ces neuf sages jettent, une dernière fois, face à l’histoire.

Alpha Ousmane Bah

Pour Africaguinee.com

Créé le 1 novembre 2026 10:32

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