Bah Sadio, 50 ans après : les confidences de son compagnon de route (témoignage exclusif)
LABÉ- Ce 25 octobre 2026 marque un triste anniversaire : il y a cinquante ans jour pour jour, l’iconique artiste guinéen Bah Sadio, auteur du morceau intemporel « Jeere-Leele », s’éteignait à l’hôpital Bichat-Claude-Bernard à Paris. Un demi-siècle après cette disparition, les notes et les textes engagés du chantre de la musique pastorale continuent de résonner dans les mémoires. Pour honorer ce cinquantenaire, Africaguinee.com a rencontré Elhadj Mamadou Bano Diallo, 81 ans. Compagnon d’exil et tuteur de l’artiste à Dakar lors de sa traversée vers l’Europe, ce témoin privilégié brise le silence. Des ruelles de la capitale sénégalaise aux coulisses de son départ secret pour la Mauritanie, jusqu’à l’annonce douloureuse de sa mort, il livre un récit intime et inédit sur l’homme, le poète et le frère qu’était Bah Sadio.

De la fuite clandestine de Guinée en 1968 jusqu’au douloureux hommage immortalisé dans le morceau « 56 », son compagnon de route retrace le parcours, l’élégance et les derniers instants de mémoire d’un géant de la culture peule. Récit exceptionnel d’une amitié fraternelle.
Lire aussi- Sur les traces de Bah Sadio : L’auteur de la célèbre chanson « Djéré lêlé »…
« Je suis Elhadj Muhamadou Bano Diallo de Dougoutounny, dans la préfecture de Mali. Entre Sentou-Bhoundou-Tely chez Bah Sadio, dans la préfecture de Lélouma et chez nous à Doungoutounny, seule la rivière Komba fait frontière. Une fois la Komba traversée, les villages de Djayrou, Kolia et Kokouma mènent chez nous.

Mes relations avec Bah Sadio
Au départ, nous n’étions pas amis, mais nos familles s’aimaient et se respectaient. Nous nous croisions rarement. C’est par mon adresse qu’il m’a retrouvé à Dakar. Il me connaissait déjà dans la région grâce à mon métier de couturier. Nous nous étions vus une fois à Labé lors d’une rencontre culturelle : Bah Sadio jouait dans l’équipe de Thiaguelbori. Nous avons discuté par l’intermédiaire d’un ami commun, Bah Abdoulaye Manda, dont la famille réside au secteur Thiaghè, à Labé.
Tout a commencé là. Lorsqu’il a cherché à me joindre à Dakar, le musicien Petit Sooto, originaire de Sooto Yembering l’a guidé jusqu’à chez moi. Des liens très forts se sont tissés, malgré notre différence d’âge.
Une traversée à pied jusqu’au Sénégal en 1968
Bah Sadio a quitté son village de Thiaguelbori pour Koundara en évitant Sambailo et Sarebhoidho pour échapper aux arrestations, car à l’époque, les frontières étaient surveillées. Il s’est rendu dans la localité de Sounkoutou, composée des secteurs Sounkoutou Fulbhè et Sounkoutou Foulakounda. C’est seulement après la frontière que les voyageurs embarquent à bord de véhicules.
Bah Sadio voyageait avec mon neveu, Petit Saliou. Le jour du renversement de Modibo Keïta au Mali, j’étais avec lui dans mon logement de Tilel (Dakar), Rue 13 x Angle 20. Entre fin 1967 et début 1968, j’ai appris le décès de mon père en Guinée. J’ai marché de Koungheul (Sénégal) jusqu’à mon village de Dougountounny. C’est à mon retour à Dakar que Sadio est venu me trouver.

Le jour de son arrivée, Sadio portait un ensemble pantalon, une chemise blanche et sa guitare en bandoulière. C’était un homme grand, élégant, tiré à quatre épingles, ressemblant à feu Elhadj Ousmane Baldé Sans-Loi. Soigné dans son style, il ressemblait à un fonctionnaire ou à un bureaucrate.
Quelques jours après leur arrivée, j’ai acheté un lit d’une place pour l’installer dans la chambre, à côté du mien. Sadio occupait ce lit, tandis que mon neveu Saliou dormait avec moi. C’était la vie de jeunes aventuriers. Bah Sadio était un homme drôle, il aimait rire, mais traitait son art avec une grande rigueur.
Les débuts dans la nuit dakaroise
Une fois familiarisé avec Dakar, Sadio a commencé à jouer pour les guinéens lors de soirées. Il est allé à la rencontre des compatriotes. Notre intégration a été facilitée par un médecin en service à l’hôpital principal de Dakar, Docteur Yacine, ainsi que par notre sœur Djehè, installée à la Zone B et mariée à un préfet. Nous leur rendions visite après le travail. Feu Monsieur Souleymane Bah, fils de Thierno Habib Bah, résidait au Maroc mais séjournait souvent à Dakar. Ces personnalités nous offraient une protection précieuse. C’est à cette période que Bah Sadio a débuté ses animations aux côtés de Diallo Abdoulaye.

Un hommage inoubliable
Un soir, la communauté a organisé une veillée à la FAS. Il y avait de la foule. Dès mon entrée dans la salle, Bah Sadio m’a aperçu et s’est écrié : « Moƴƴanaaɓe men ɓen Dougountounny » (ce que l’on peut traduire par : Hommes de bien de Dougountounny). Cette dédicace m’a fait couler les larmes.
Bah Sadio était un artiste accompli et un homme digne. Cette phrase figure dans plusieurs de ses titres. Dans sa musique, il n’y a aucune place pour la débauche, l’injure ou les paroles inutiles. Il était très aimé. Malin dans son écriture, il préférait chanter les villages plutôt que de nommer directement les personnes. Cela lui permettait de toucher tout le monde. Les êtres humains passent, mais l’histoire d’un village ou d’une ville reste.

L’annonce du départ pour la France
Un jour, à la maison, alors que nous discutions sur nos lits, Sadio m’a dit : « Bano, j’ai une nouvelle qui ne va pas t’enchanter. Je compte partir demain. » À ma question sur sa destination, il a répondu : « En Mauritanie », sans avouer immédiatement son projet d’aller en France. Je lui ai demandé : « Tu vas me laisser ici ? » Il a rétorqué : « Si je dois m’attarder, je t’appellerai. » Je lui ai fourni des adresses à Nouadhibou, Nouakchott et Zouérate.
Beaucoup pensent qu’il est parti directement de Dakar pour la France. En réalité, il a séjourné en Mauritanie avant de s’envoler. Les voyageurs restaient discrets sur leurs itinéraires. Un parent basé en Mauritanie, Thierno Sané, m’a confirmé par la suite son départ pour la France. Voyager via la Mauritanie était plus accessible pour un citoyen ordinaire que les vols au départ de Dakar.
Il a tenu à me dire au revoir dans les règles. Soucieux de prendre de ses nouvelles, je me suis moi-même rendu en Mauritanie par la suite. Je ne crois pas à la version selon laquelle il serait revenu s’embarquer à Dakar. Plus tard, je suis rentré au Sénégal, puis en Guinée.
L’annonce du décès en 1976
En 1976, les téléphones étaient rares en Guinée, réservés à quelques familles. À Labé, seuls Elhadj Abdourahmane Bah, Elhadj Habib Bah et peu d’autres disposaient d’une ligne, et les liaisons restaient très instables. Ce jour-là, j’étais chez El Hadj Habib, auprès de ma sœur Hadja Aminatou. Un proche est venu nous annoncer la mort de Sadio à Paris. Ma sœur m’a pris la main : « Mon frère, ton ami est mort ? » J’ai marqué un temps de silence. Je n’ai pas pu fermer l’œil cette nuit. C’est ainsi que j’ai appris la disparition de Bah Sadio.

Le souhait d’un rapatriement de la dépouille
La sagesse et la sainteté s’expriment dans tous les domaines, religieux ou artistiques. Sadio a été un sage. Sa musique dispensait des enseignements accessibles aux enfants comme aux adultes. Son attitude reflétait cette même mesure. C’était un homme drôle mais exigeant dans son art. Le retour de sa dépouille reste un vœu cher à nos cœurs. Que Dieu nous accorde sa grâce et offre à Bah Sadio le repos éternel au paradis. »

Nous y reviendrons !
Alpha Ousmane Bah
Pour Africaguinee.com
Créé le 25 octobre 2026 11:50Nous vous proposons aussi
TAGS
étiquettes: Baldé Sadio









