Restitution du patrimoine guinéen : De Samory à Bah Sadjo, l’historien Maladho Siddy Baldé décrypte les grands enjeux…

CONAKRY- Alors que le gouvernement guinéen demande à la France de restituer son patrimoine spolié lors de la colonisation, le Professeur Maladho Siddy Baldé livre une analyse sur les enjeux de mémoire, de souveraineté et d’identité nationale de cette initiative. De la récupération du Coran de Samory au rapatriement souhaité de dépouilles d’artistes comme Bah Sadjo, du crane de Bocar Biro, en passant par le symbole d’Elhadj Oumar Tall entre la Guinée et le Sénégal, l’historien plaide pour une réappropriation globale du roman national guinéen. Entretien !!!

Dans la même lancée, le gouvernement guinéen souhaite également obtenir le rapatriement d’un manuscrit attribué à Samory Touré. Que représente ce document pour l’histoire de la Guinée et de l’Afrique de l’Ouest ?

Cela vient attester ce qui a toujours été dit au sujet de l’Almamy Samory. L’Almamy Samory était avant tout un religieux qui ne marchandait pas les principes fondamentaux de l’islam. On a même rapporté que lorsque — je crois que c’était le capitaine Gouraud, mais je ne me rappelle plus précisément le nom du militaire qui l’a rencontré à Guélemou en 1898 — celui-ci est arrivé le matin, l’Almamy Samory venait de terminer sa prière du matin et était en train de lire le Coran.

Ils ont trouvé devant lui des talibés en train de lire le Coran ouvert, avec le chapelet dans sa main droite. C’est d’ailleurs le pouvoir colonial lui-même qui atteste cette scène. Samory était donc d’abord un religieux. En voyant cette scène, on pouvait se demander qui était réellement cet homme, mais on constatait surtout qu’il s’agissait d’un fervent musulman : le Coran devant lui, les talibés autour de lui, les éléments liés à la prière et, à côté, sa lance. Tout cela exprimait authentiquement son statut d’Almamy. Donc, ce Coran a disparu. Et si nous pouvons le retrouver aujourd’hui, il n’y a qu’à saluer cette décision et ceux qui l’ont prise. Il faut vraiment saluer le gouvernement guinéen pour cette démarche.

Que sait-on précisément de ce manuscrit : son contenu et son origine ?

Le Coran ne souffre pas de mille définitions. C’est la parole de Dieu. Dans l’orthodoxie musulmane, il y a trois éléments que l’on ne peut pas séparer. Il y a Allah. Si vous niez l’existence d’Allah, vous n’êtes plus musulman. Si vous niez que le Coran est la parole d’Allah, vous n’êtes plus musulman. Et si vous niez que le prophète Mohammed, paix et salut sur lui, est l’envoyé authentique de Dieu, vous n’êtes plus musulman.

Vous n’avez même pas besoin de démontrer davantage : c’est ce qu’on appelle l’orthodoxie musulmane. Et si ce Coran fait partie de l’histoire de Samory, nous ne pouvons qu’être fiers de l’Almamy Samory et de ceux qui réclament aujourd’hui ce document. Nous souhaitons qu’il nous soit restitué dans de bonnes conditions.

Au-delà du manuscrit de Samory et des restes de Bocar Biro, la Guinée dispose-t-elle d’un inventaire précis de son patrimoine historique conservé à l’étranger ?

Qu’il existe ou non un inventaire précis, je pense que nous franchissons aujourd’hui une étape importante. Cela permettra non seulement de réclamer ce qui est déjà connu et qui fait actuellement l’objet de ces demandes de restitution, mais aussi d’aller plus loin, notamment au sein de la communauté des historiens.

Je me rappelle que lorsque nous sommes allés aux cérémonies du centenaire de Samory à Kérouané, nous avons parlé du tambour de Samory, du sabre de Soucy, du sabre des Sofa, entre autres. Je pense que le pouvoir colonial a certainement conservé beaucoup d’objets qui, petit à petit, pourront être identifiés. Le gouvernement guinéen pourra alors engager des démarches officielles pour les réclamer et les faire revenir en Guinée. Cela nous permettra d’enrichir encore une fois un grand pan de notre histoire nationale.

La restitution de ces biens historiques doit-elle être considérée comme une question strictement patrimoniale, ou également comme une question de mémoire et de souveraineté ?

C’est tout cela à la fois. Vous avez même peut-être manqué de mots, car il y en a d’autres. C’est l’ensemble de toutes ces dimensions qui fait qu’aujourd’hui, lorsqu’un gouvernement décide d’écrire à un autre gouvernement pour réclamer quelque chose, et que le peuple de Guinée salue cette démarche, tout comme la communauté intellectuelle et les historiens, c’est que cette initiative mérite certainement d’être saluée et encouragée.

Êtes-vous confiant quant à l’aboutissement de cette initiative ?

Je pense que le gouvernement ne fait rien au hasard. Il ne prend pas de décisions impulsives ou émotionnelles. Cette démarche repose, je suppose, sur une réflexion, une prise de position, une concertation et des dispositions pratiques qui ont déjà été prises avant que le gouvernement n’annonce à la communauté nationale et à l’opinion internationale sa volonté de réclamer ces biens auprès du gouvernement français. Et le gouvernement français n’en est d’ailleurs pas à sa première démarche de ce genre. D’autres nations ont déjà formulé des demandes similaires.

Je pense donc que c’est quelque chose d’objectif, d’historique, qu’il faut saluer et qui a été mûrement réfléchi. Le gouvernement a certainement pris toutes les dispositions nécessaires pour permettre le transfert, l’acceptation de la demande et l’obtention des biens réclamés, notamment dans les conditions permettant d’assurer leur conservation.

Professeur Maladho, Bah Sadjo, icône de la musique pastorale, est décédé en France, où se trouve encore sa dépouille. Pensez-vous que l’État devrait engager des démarches pour son rapatriement en Guinée ?

Moi, je ne suis pas là pour tordre la main au gouvernement. Je sais que le gouvernement actuel s’inscrit dans la continuité de ceux qui l’ont précédé. Je me rappelle que l’Almamy Samory lui-même, que son âme repose en paix, repose aujourd’hui sur la terre guinéenne. Alpha Yaya également a été rapatrié. Sory était ailleurs, Alpha Yaya était ailleurs, et c’est, je crois, le gouvernement de la Première République qui avait pris l’initiative de rapatrier leurs restes.

Si aujourd’hui nous accomplissons ce geste pour certaines figures historiques, je ne vois pas pourquoi demain nous ne pourrions pas faire la même chose pour Bah Sadjo et pour tant d’autres. Il n’y a pas que lui. Il y a bien d’autres personnalités dont les restes ne sont pas encore rapatriés et qu’il faudrait certainement ramener en Guinée.

Je pense, par exemple, à Ibrahima N’Dama. Je crois que lui aussi se trouve encore à l’extérieur. Il y a également un érudit de Pita, El Hadj Maladho, qui a effectué beaucoup de recherches sur cette question. Il serait même allé jusqu’à identifier, m’a-t-on dit, la tombe. C’est déjà un grand pas. Je suis convaincu qu’aujourd’hui, nous parlons des restes de Bocar Biro et du Coran de l’Almamy Samory. Demain, nous parlerons d’autre chose. Et je suis sûr que la Guinée sortira grandie de cette démarche.

Que pensez-vous du débat entre la Guinée et le Sénégal autour de la restitution des objets ayant appartenu à El Hadj Oumar Tall ?

D’abord, je ne suis pas le pouvoir colonial qui sait où commence le Sénégal et où s’arrête la Guinée. Pour moi, le Sénégal et la Guinée constituent deux poumons d’un même corps. Je ne pense pas que quelque chose qui fait la fierté des deux nations — El Hadj Oumar Tall faisant la fierté du Sénégal comme de la Guinée, et certainement de toute l’Afrique de l’Ouest et du monde — doive devenir une source de division.

Je ne vois donc pas pourquoi de petites mesquineries liées aux frontières coloniales pourraient entacher cette amitié naturelle entre le Sénégal et la Guinée. Je suis certain que nous avons affaire à deux gouvernements et à deux peuples majeurs, qui connaissent l’importance de la question qui se pose. Je suis donc convaincu qu’une solution heureuse sera trouvée à cette question que vous me posez.

Que faut-il faire pour que les jeunes générations connaissent davantage l’Almamy Bocar Biro Barry, Samory Touré et les autres figures de l’histoire guinéenne ?

Nous entendons souvent dire que les historiens ne font rien dans ce pays. Pourtant, nous faisons ce que nous pouvons. Moi, par exemple, voici un livre sur Bocar Biro. Avant moi, il y a eu le professeur et doyen Boubacar Barry, de l’Université Cheikh Anta Diop, qui a déjà publié un premier ouvrage sur Bocar Biro. Nous avons également participé au centenaire de Samory et publié un ouvrage qui existe toujours. Personnellement, j’y ai contribué avec un article consacré à l’homme, à l’Almamy, à l’empereur et à la conquête coloniale.

Nous faisons donc ce que nous pouvons. Nous sommes des enseignants-chercheurs, nous enseignons cette histoire et nous écrivons sur cette histoire. Peut-être que, jusqu’à présent, nous n’avons pas encore une histoire générale de la Guinée. Et je vous prie de me croire : les historiens ont fait ce qu’ils pouvaient faire. Nous avons conçu la maquette d’un projet qui, peut-être, est aujourd’hui aussi âgé que vous et qui circule encore, et nous gardons l’espoir de trouver une issue heureuse pour pouvoir écrire l’Histoire générale de la Guinée.

Professeur, si vous deviez expliquer en quelques mots à un jeune Guinéen pourquoi la restitution de la tête de Bocar Biro, du manuscrit de Samory Touré ou encore la question des restes de Bah Sadjo sont importantes. Que lui diriez-vous ?

Je lui dirais d’agir et d’utiliser tous les moyens disponibles : les moyens logistiques, sociaux, politiques et financiers, mais surtout de mener une bataille diplomatique qui doit aboutir à la restitution de ces biens et de ces restes. Aujourd’hui, tout le monde est fier d’entendre que la Guinée réclame ces éléments de son histoire. C’est notre droit de les réclamer. Il faut donc saluer cette démarche, la soutenir et en être fier.

Une fois rapatrié, pensez-vous que le manuscrit de l’Almamy Samory Touré sera conservé dans des conditions adéquates en Guinée, au regard de la gestion antérieure du patrimoine national ?

Encore une fois, je vais vous surprendre. Moi, je fais confiance à cette initiative. Cette initiative n’a que trop tardé. Si elle a finalement été engagée aujourd’hui, c’est que des dispositions et des préalables ont été pris à différents niveaux : sur les plans politique, juridique, social, technique et technologique. Je suppose que ce n’est pas par passion que nous avons formulé ces demandes. C’est l’aboutissement d’une longue démarche, qui a nécessité des concertations, des collaborations, des prises de décision et une véritable réflexion.

Je suppose qu’on ne peut pas réclamer aujourd’hui la tête de Bocar Biro sans avoir réfléchi à tous ces paramètres et à tous ces préalables. Je suis donc vraiment confiant et optimiste. Nous attendons le retour de ces éléments et, pour le reste, tout viendra, je l’espère, comme sur des roulettes.

Quel est votre dernier mot pour clore cet entretien ?

D’abord, je voudrais vous remercier et vous inviter, lorsqu’il y a un événement de ce genre, à venir rencontrer les personnes que vous souhaitez interviewer suffisamment à l’avance. Attendre la dernière minute pour dire : « Voilà, j’ai envie de vous rencontrer dans deux minutes », pose souvent problème.

Ensuite, j’ai franchement apprécié votre démarche. Habituellement, les gens viennent, me posent des questions et repartent. Ce n’est pas vraiment un débat. On pose une question, j’y réponds et cela dure quelques secondes ou une minute. Avec vous, nous avons eu de véritables échanges. Je ne sais pas ce que vous allez en extraire, mais je suppose que vous allez conserver une partie de ce que nous avons dit et que cela pourra vous servir à l’avenir.

Même si vous n’utilisez pas tout ce que nous avons dit ici, qu’il s’agisse du bon ou du moins bon, vous pourrez en conserver une trace et la transmettre à quelqu’un d’autre qui pourrait en avoir besoin. Je salue donc vraiment votre démarche et votre manière de faire.

Entretien réalisé Par Siddy Koundara Diallo

Pour Africaguinee.com

Créé le 10 août 2026 12:41

Nous vous proposons aussi

TAGS

étiquettes: ,