Port de Conakry : comment la congestion étouffe les importateurs?

CONAKRY – Entre retards de livraison, explosion des coûts logistiques et péremption de marchandises, la congestion persistante du Port autonome de Conakry étouffe les opérateurs économiques. Malgré la stabilisation des prix des denrées de première nécessité, cette crise portuaire fragilise la chaîne d’approvisionnement nationale et pèse lourdement sur les importateurs. Alors que ces derniers appellent à des mesures d’urgence pour alléger leurs charges, le Gouvernement assure travailler sur des solutions structurelles pour désengorger le poumon économique du pays. Enquête (Acte 1).

Interrogés par Africaguinee.com, plusieurs opérateurs économiques ont dressé un tableau préoccupant de la situation tout en formulant plusieurs propositions pour sortir de cette crise. De leur côté, les autorités assurent que des solutions structurelles sont en cours de mise en œuvre.

Une planification commerciale complètement perturbée

Interrogé par notre rédaction, le Président de la Chambre de commerce de Matam et Vice-président de la Chambre régionale de commerce de Conakry a expliqué que malgré les offerts fournies par le gouvernement et le chef de l’Etat en personne, la congestion du Port autonome de Conakry bouleverse aujourd’hui l’ensemble de la chaîne commerciale des opérateurs économiques

« Nous remercions le Chef de l’État, le Gouvernement ainsi que l’ensemble des opérateurs économiques pour les efforts consentis pour la signature d’un protocole d’accord qui a fixé les prix des denrées de première nécessité en Guinée. Depuis la signature de cet accord, nous avons constaté une baisse significative des prix de ces denrées sur le marché national, et les opérateurs économiques respectent scrupuleusement les engagements pris. Cependant, il faut noter qu’aujourd’hui la congestion du Port autonome de Conakry perturbe considérablement les activités des opérateurs économiques », explique Elhadj Saïkou Oumar Diallo.

En plus de cette situation, de nombreux opérateurs rencontrent des difficultés pour retirer leurs marchandises du port de Conakry, témoigne ce commerçant. « Il y a eu une accumulation importante des commandes, ce qui les empêche parfois de respecter leurs engagements vis-à-vis de leurs fournisseurs. Comme chacun le sait, les opérateurs économiques travaillent sur la base d’une planification établie avec leurs partenaires commerciaux. Or, la congestion du port perturbe cette planification et affecte sérieusement leurs activités », déplore-t-il.

Une flambée des coûts qui fragilise les importateurs

La congestion du port de Conakry entraîne également une hausse spectaculaire des coûts logistiques. Selon Elhadj Saïkou Oumar Diallo, les pénalités de congestion ont fortement augmenté les frais de transport maritime.

« Les opérateurs économiques planifient toujours leurs transactions commerciales. Lorsqu’un maillon de cette chaîne est perturbé, c’est l’ensemble du système qui en subit les conséquences. C’est précisément la situation que nous vivons aujourd’hui. C’est pourquoi nous continuons à plaider auprès de l’État afin qu’il accompagne davantage les opérateurs économiques dans leurs activités quotidiennes. La congestion du port a entraîné une augmentation des frais de transport à l’origine, ce que l’on appelle les pénalités de congestion portuaire. Pour certains conteneurs, le coût du transport est passé d’environ 4 000 dollars à 8 000, voire 9 000 dollars. Certes, cette tendance commence à s’atténuer progressivement, mais elle demeure un facteur de blocage important. En effet, l’ensemble des frais liés à l’achat, au transport et au dédouanement constitue le prix de revient des marchandises. C’est sur cette base que les opérateurs économiques fixent leurs prix afin de couvrir leurs charges », explique-t-il.

Face à cette situation, cet opérateur économique lance un appel au gouvernement guinéen : « Nous demandons notamment que la Banque centrale continue à mettre des devises à la disposition des banques commerciales afin que les opérateurs économiques disposant de francs guinéens puissent obtenir les devises nécessaires pour honorer leurs engagements envers leurs fournisseurs. Cela contribuerait à réduire les difficultés qui existent actuellement entre les opérateurs économiques et leurs partenaires commerciaux.

Au niveau du Port autonome de Conakry, nous demandons également aux autorités d’accompagner davantage la communauté portuaire, notamment sur la question des surestaries, afin de permettre aux opérateurs économiques qui disposent d’un grand nombre de conteneurs au port de les retirer rapidement et de les stocker dans des lieux sécurisés », a-t-il lancé.

Des navires bloqués pendant des mois

Même constat chez Mamadou Bhoye Barry, importateur de produits alimentaires. Selon lui, les difficultés commencent bien avant l’arrivée des marchandises à Conakry. « Certaines compagnies maritimes refusent désormais d’embarquer des marchandises destinées à la Guinée. Elles acceptent volontiers des cargaisons à destination de Dakar, Lomé ou Freetown, mais refusent celles destinées à Conakry. Conséquence : les délais de transport explosent. Au lieu de recevoir une cargaison dans un délai d’un mois et dix jours, il faut parfois attendre jusqu’à quatre mois avant de recevoir le premier lot », confie cet opérateur économique guinéen.

Selon lui, certaines marchandises destinées à la Guinée sont même débarquées dans d’autres ports africains ou européens. « C’est d’ailleurs pour cette raison que certaines marchandises destinées à des opérateurs économiques guinéens sont débarquées dans des ports comme Las Palmas, en Espagne, ou Lomé, au Togo, au lieu d’être acheminées directement vers Conakry », a explique cet opérateur économique.

Produits alimentaires périmés et pertes financières importantes

Pour les importateurs de produits alimentaires, les conséquences peuvent être dramatiques. « Nos marchandises qui devraient normalement arriver après un peu plus d’un mois de transport peuvent rester en mer pendant quatre, cinq voire six mois », affirme Mamadou Bhoye Barry.

Une situation particulièrement préoccupante pour les produits à durée de conservation limitée. « Imaginez un produit alimentaire dont la durée de conservation est d’un an. Si le navire reste six mois en mer, puis qu’il faut encore du temps pour le déchargement et le transport à l’intérieur du pays, il ne reste parfois que quatre ou cinq mois pour vendre la marchandise », explique-t-il.

Dans certains cas, les opérateurs découvrent même que leurs produits sont déjà arrivés à expiration au moment de leur sortie du port. « Il arrive même que certains commerçants découvrent que leurs produits ont déjà atteint leur date d’expiration au moment où ils sont enfin sortis du port. Dans ces conditions, ils sont contraints de jeter l’intégralité de leurs marchandises », regrette-t-il.

Parmi les problèmes auxquels sont confrontés les opérateurs économiques guinéens figure également le retard accusé par les navires avant le débarquement des marchandises.

« Les commerçants qui importent d’importants volumes de conteneurs travaillent toujours sur la base d’une planification avec leurs fournisseurs. Ils programment, par exemple, l’expédition de 100 ou 200 conteneurs par mois ou par semaine. Du côté des fournisseurs, les programmes d’embarquement sont généralement respectés. Cependant, même lorsque les marchandises arrivent à Conakry, leur déchargement n’est pas facile. Ainsi, au lieu de recevoir une cargaison dans un délai d’un mois et une dizaine de jours, il faut parfois attendre jusqu’à quatre mois avant de recevoir le premier lot. Les conteneurs que nous sommes en train de réceptionner actuellement, notamment pendant les mois de mai et juin, sont des marchandises embarquées depuis les mois d’octobre et de novembre 2025. Ce sont ces cargaisons qui arrivent seulement maintenant », indique cet opérateur économique.

Mamadou Bhoye Barry ajoute aussi : « Nos marchandises, qui devraient normalement arriver après un peu plus d’un mois de transport, peuvent rester en mer pendant quatre, cinq, voire six mois. Nous disposons de toutes les preuves nécessaires, notamment les factures, et les compagnies maritimes elles-mêmes peuvent en témoigner », affirme-t-il.

Selon lui, les problèmes de la congestion du port touchent aussi bien les compagnies maritimes que les opérateurs guinéens. « Les compagnies maritimes souffrent elles aussi des conséquences de la congestion du port. Leur mission consiste à transporter les marchandises jusqu’au port de Conakry, les débarquer puis repartir prendre d’autres commandes. Or, lorsqu’elles arrivent en Guinée, elles peuvent être contraintes de rester en mer pendant plusieurs semaines, voire plusieurs mois, avant de pouvoir décharger leurs cargaisons. Cela leur cause d’importantes pertes ».

Coûts de transports élevés

Avec ce goulot, le coût du transport maritime a connu une hausse spectaculaire. « Auparavant, le transport d’un conteneur de 40 pieds en provenance d’Asie coûtait environ 3 500 dollars. Aujourd’hui, à cause de la congestion du port, ce coût est passé à près de 9 000 dollars, ce qui affecte fortement les opérateurs économiques guinéens. Le fait que certaines marchandises soient débarquées dans les ports d’Abidjan, Dakar, Lomé, Banjul ou Freetown entraîne également des coûts supplémentaires très importants », explique-t-il.

À ces surcoûts s’ajoutent les frais de surestaries facturés lorsque les conteneurs restent trop longtemps au port. Selon les opérateurs économiques, ces charges supplémentaires réduisent considérablement leurs marges bénéficiaires et contraignent parfois certains commerçants à vendre leurs produits en dessous de leur prix de revient afin de préserver leurs relations avec leurs fournisseurs.

Une pression croissante sur les prix et l’approvisionnement

La congestion du port affecte également les circuits d’approvisionnement à l’échelle nationale. Les coûts du transport routier ont eux aussi augmenté, selon Mamadou Bhoye Barry cite notamment l’exemple du transport entre Conakry et Koundara. « Le coût d’un camion qui variait autrefois entre 25 et 28 millions de francs guinéens se situe aujourd’hui entre 45 et 50 millions de francs guinéens », indique-t-il.

Même si les prix des principales denrées restent encadrés par le protocole d’accord signé entre le Gouvernement et les opérateurs économiques, les acteurs du secteur redoutent que cette situation ne finisse par exercer une pression durable sur les coûts d’approvisionnement.

Les solutions proposées par les opérateurs économiques

Pour juguler la crise, les opérateurs économiques plaident pour plusieurs mesures d’urgence. Parmi les principales revendications figure l’allègement des surestaries afin de permettre aux importateurs de retirer plus rapidement leurs conteneurs. Autre piste évoquée : la construction d’entrepôts modernes de stockage. « Nous avons besoin davantage d’infrastructures de stockage afin de constituer des réserves stratégiques et éviter les ruptures d’approvisionnement, notamment pendant la saison des pluies », plaide Mamadou Bhoye Barry.

Des solutions structurelles en préparation, selon le Gouvernement

Dans un entretien accordé à Africaguinee.com, le ministre des Transports et porte-parole du Gouvernement, a reconnu l’existence de difficultés liées à la saturation des infrastructures portuaires actuelles, tout en défendant les mesures déjà engagées pour fluidifier le trafic des marchandises. Selon Ousmane Gaoual Diallo, le Port autonome de Conakry fait aujourd’hui face à des contraintes structurelles liées à sa capacité d’accueil, conséquence directe de l’accroissement rapide des flux commerciaux enregistrés ces dernières années.

« Le port de Conakry est aujourd’hui confronté à des limites structurelles liées à sa capacité. Pour résoudre durablement cette question, il est nécessaire de développer d’autres infrastructures portuaires et de nouveaux corridors logistiques », explique le ministre.

Mais pour répondre à la saturation des installations existantes, plusieurs projets sont déjà en cours, selon Ousmane Gaoual Diallo. Parmi eux figure notamment la mise en service d’un nouveau quai réalisé par la société Alport, ainsi que l’extension prochaine de la zone dédiée aux conteneurs.

Au-delà des mesures d’urgence, les autorités travaillent sur une réforme plus ambitieuse de la chaîne logistique nationale. L’idée consiste à faire du port de Conakry une plateforme centrale à partir de laquelle les marchandises seraient redistribuées vers d’autres zones portuaires du pays.

« Nous travaillons sur le développement de corridors logistiques. Les marchandises arrivant à Conakry pourraient ensuite être transportées par barges vers d’autres plateformes portuaires, notamment à Moribayah, Boké ou Dubréka », explique le ministre des transports.

Les opérations de dédouanement, de stockage et de distribution pourraient alors être réalisées dans ces différentes localités. Une stratégie qui permettrait, selon le gouvernement, de réduire considérablement la pression sur les infrastructures de Conakry tout en créant de nouveaux pôles économiques à l’intérieur du pays.

Une pression sur les prix reconnue par le gouvernement

Le ministre reconnaît toutefois que les difficultés actuelles ont des conséquences directes sur les coûts supportés par les consommateurs. « La congestion portuaire entraîne une légère hausse des prix pour les consommateurs, dans la mesure où les transporteurs internationaux répercutent souvent sur les coûts de transport les retards enregistrés dans nos ports », admet-il.

Selon lui, cette situation est également liée à la forte croissance économique que connaît actuellement la Guinée. « Une croissance de plus de 45 % sur un trimestre représente un défi considérable pour les infrastructures et les capacités logistiques », souligne-t-il.

Malgré les difficultés persistantes, le porte-parole du gouvernement estime que des progrès significatifs ont été enregistrés ces derniers mois. Au plus fort de la crise, entre 150 000 et 200 000 conteneurs destinés à la Guinée étaient immobilisés dans plusieurs ports d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale. « Aujourd’hui, ce chiffre est tombé à moins de 20 000 ou 25 000 conteneurs », affirme-t-il.

Le port de Dobali présenté comme la solution durable

Pour mettre définitivement fin aux difficultés de capacité du Port autonome de Conakry, le gouvernement mise également sur le futur port en eau profonde de Dobali. Selon le ministre, ce projet est actuellement à un stade avancé d’études et de préparation. « Une fois réalisé, il permettra de soulager considérablement le port commercial de Conakry », assure-t-il.

La réaction du gestionnaire du port à conteneurs, Conakry Terminal filial de Africa Global Logistics (AGL) sur cette situation fera l’objet d’un autre article qui sera publié très prochainement.

Dossier à suivre…

Oumar Bady Diallo

Pour Africaguinee.com

Créé le 23 juin 2026 08:22

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