Bangaly Kaba, vice-président des sculpteurs: « Les artistes chanteurs sont mieux considérés que nous… »
CONAKRY- La sculpture et de l’artisanat d’art traversent à rude épreuve en Guinée. Entre baisse des ventes, manque de soutien institutionnel, difficultés liées à l’approvisionnement en bois et le vieillissement des acteurs, les artisans se plaignent d’une situation préoccupante.
Kaba Bangaly, vice-président des sculpteurs et antiquaires de la Camayenne, tire la sonnette d’alarme. Selon lui, l’activité commerciale a fortement ralenti ces dernières années, notamment depuis les crises sanitaires liées à Ebola et à la Covid-19. Il déplore également le manque d’accompagnement de l’État, notamment pour le rapatriement de conteneurs des œuvres d’art exposées au Japon.
Dans cet entretien, il revient sur les difficultés du secteur, l’impact du Branding national Nimba, les problèmes rencontrés au port autonome de Conakry et appelle les autorités à agir pour éviter la disparition de ce métier considéré comme une partie du patrimoine culturel guinéen.
AFRICAGUINEE.COM : Comment se porte actuellement votre activité commerciale ?
Kaba Bangaly : Actuellement, il y a un ralentissement au niveau de nos activités commerciales. Nous ne vendons pas nos œuvres comme avant. L’avènement d’Ebola et de la Covid-19 a sérieusement joué sur nos activités commerciales.
A l’arrivée du nouveau gouvernement, on espérait également des changements, notamment avec le projet Branding Guinée et l’évolution de la culture en Guinée. Hélas, la situation reste difficile.
Le Branding national autour du Nimba a-t-il eu un impact sur vos activités ?
Oui, avec l’avènement du Branding national, cela a quand même changé un peu les choses. Avant, les Guinéens ne s’intéressaient pas tellement à nos œuvres. Mais depuis que le Nimba est devenu un symbole du Branding national, on constate que certains directeurs et responsables du gouvernement commencent à s’y intéresser.
Il arrive que certains responsables passent des commandes. Des personnes qui viennent en Guinée passent également des commandes. Mais cela reste encore très limité. Ce n’est pas suffisant pour faire fonctionner normalement notre activité.
Quelles sont aujourd’hui vos principales difficultés ?
Nos difficultés sont très nombreuses. Nous ne recevons pas de subventions de la part de l’État. Aujourd’hui encore, nous sommes en difficulté avec nos conteneurs qui sont revenus du Japon.
Nous avons participé à l’Exposition universelle d’Osaka, au Japon. Malheureusement, cela n’a pas marché comme nous l’espérions. Nos conteneurs sont actuellement au port autonome de Conakry et ils y dorment depuis plusieurs mois.
Nous avons demandé un appui institutionnel afin que l’État nous aide à les faire sortir, mais jusqu’à présent, nous n’avons pas obtenu de suite favorable.
Qu’est-ce qui bloque exactement le retour de ces conteneurs ?
C’est effectivement le retour de nos œuvres qui pose problème. Avec l’événement international qui s’est tenu à Osaka, au Japon, nous avons envoyé nos œuvres pour l’exposition, mais comme nous n’avons pas réalisé suffisamment de ventes, nous n’avons pas les moyens financiers nécessaires pour sortir les conteneurs du port.Cela fait presque huit mois qu’ils sont là.
Nous avons tendu la main à l’État pour qu’il nous vienne en aide, mais jusqu’à présent, nous n’avons pas obtenu de fonds pour débloquer cette situation.
Que fabriquez-vous exactement dans vos ateliers ?
Nous fabriquons beaucoup de choses. Comme vous pouvez le constater dans la boutique, nous avons différentes œuvres : des animaux, des girafes, des éléphants, mais aussi le Nimba, qui est aujourd’hui associé au Branding national.
Nous fabriquons beaucoup d’objets qui représentent notre culture et notre patrimoine.
Le Nimba est-il aujourd’hui l’œuvre qui se vend le mieux ?
Pratiquement, oui. Depuis que l’État a lancé le Branding national autour du Nimba, cette œuvre attire davantage l’attention. Beaucoup d’expatriés et d’étrangers sont curieux. Ils demandent même ce que signifie le Nimba. Nous leur expliquons qu’il représente notamment la fécondité et la maternité dans la culture traditionnelle.
Comment se passaient les ventes avant ?
Avant, il y avait beaucoup plus d’acheteurs. Aujourd’hui, parmi les clients particuliers, nous avons surtout les Chinois. Les autres étrangers s’intéressent moins à nos œuvres. Et il y a un autre problème : la production elle-même n’est plus comme avant. Il n’y a presque plus d’apprentissage. Le métier risque de disparaître parce que nous ne recevons plus d’apprentis. Ceux qui travaillent aujourd’hui sont pour la plupart âgés. Une partie de la jeunesse s’oriente vers d’autres activités, notamment la mototaxi.
Vous estimez donc que l’État abandonne progressivement ce métier ?
Pratiquement, oui. Nous avons l’impression que ce métier est laissé pour compte. Nous avons un ministère de la Culture et des Arts qui doit jouer pleinement son rôle. Lorsque nous avons des problèmes, le ministère doit s’impliquer activement pour nous aider. Notre constat est vraiment amer. Nous avons parfois l’impression que les artistes chanteurs sont mieux considérés que nous. Pourtant, nous aussi, nous représentons la culture guinéenne.
Nous cherchons à exporter nos produits et à les présenter à l’étranger lors de différents événements. Mais nous avons besoin de l’accompagnement de l’État. Dans beaucoup d’autres pays, l’État subventionne et accompagne les artisans et les artistes pour leur permettre de représenter leur pays à l’extérieur. Nous demandons simplement que la Guinée fasse la même chose.
Vous avez donc le sentiment que le soutien de l’État est davantage orienté vers la musique ?
C’est ce que nous constatons. Lorsqu’un artiste tombe malade, il arrive que des appels au secours soient lancés et que l’État intervienne. Pendant ce temps, nos conteneurs sont au port autonome de Conakry depuis près de huit mois. Nous avons demandé de l’aide, mais jusqu’à présent, nous n’avons pas eu de suite favorable.
Comment faites-vous pour vous procurer du bois nécessaire à la confection de vos œuvres ?
C’est une question très importante. Nous utilisons essentiellement du bois mort. Nous ne voulons pas contribuer à la destruction de nos forêts. Mais même pour obtenir du bois mort, nous rencontrons des difficultés avec les services de l’Environnement et les éco-gardes présents dans les zones forestières. Nous utilisons notamment certains types de bois pour nos sculptures. D’autres matériaux que nous utilisons proviennent également de pays voisins, notamment du Mali. Et aujourd’hui, il n’est pas facile de les obtenir.
La fabrication d’une œuvre demande-t-elle beaucoup de temps ?
Oui. La fabrication prend énormément de temps. Par exemple, cela fait une semaine que je travaille sur une dizaine d’éléphants et je n’arrive toujours pas à terminer. Lorsqu’une œuvre est grande, cela demande encore plus de temps. Il faut être concentré et travailler correctement pour obtenir une œuvre représentative et capable d’attirer les clients.
Les clients que nous avons aujourd’hui, notamment les Chinois, sont très exigeants. Ils regardent l’authenticité et la valeur de l’œuvre. Il faut donc bien travailler. Certains estiment que vos œuvres sont trop chères.
Est-ce une raison de la baisse des ventes ?
Non, ce n’est pas à cause du prix. Nous vendons nos œuvres à des prix qui correspondent au travail fait. Il faut aussi penser à la manière dont l’artisan doit vivre. La fabrication demande beaucoup de temps et d’efforts. Si nous ne valorisons pas notre travail, comment allons-nous vivre ? En ce moment, nous pouvons faire une à deux semaines sans qu’un objet ne soit acheté.
Vous avez également évoqué des difficultés avec les douanes et la sortie des œuvres. Qu’en est-il ?
Oui. Nous pensons que le musée national doit également jouer pleinement son rôle et nous accompagner. Lorsque nos clients, notamment les Chinois, achètent des œuvres et veulent repartir avec, il y a parfois des difficultés à l’aéroport.
Nous avons déjà rencontré des problèmes liés aux documents d’autorisation de sortie des objets. La douane nous a montré que certains papiers n’étaient pas correctement établis. Nous pensons donc qu’il faut une meilleure collaboration entre les sculpteurs, les antiquaires, le musée national et les services des douanes, afin que les clients qui achètent nos œuvres puissent les transporter légalement et sans difficultés.
Quel est finalement votre appel aux autorités guinéennes ?
Je lance un appel solennel à l’État pour qu’il vienne en aide à notre secteur afin que ce métier ne disparaisse pas. Je lance également un appel particulier au ministère de la Culture et des Arts pour qu’il nous accompagne et nous aide à débloquer nos conteneurs qui sont actuellement stockés au port autonome de Conakry.
Il faut éviter que nos œuvres périssent là-bas. Nous voulons que l’État considère véritablement les sculpteurs et les artisans d’art. Nous ne sommes pas seulement des commerçants : nous représentons une partie de la culture et de l’identité de la Guinée. Si rien n’est fait, le métier risque de disparaître avec notre génération, parce qu’il n’y a presque plus d’apprentis.
Pour nous, ce métier représente la fierté de la Guinée. Il faut donc que l’État s’implique pour qu’il puisse continuer à exister.
Vous avez également évoqué la nécessité d’une collaboration avec le musée national. Qu’attendez-vous concrètement de cette institution ?
Nous sommes prêts à collaborer avec le musée national. D’ailleurs, le musée doit essayer de nous accompagner, parce qu’aujourd’hui, nous rencontrons des difficultés avec la sortie de nos œuvres du territoire.
Nous avons eu des cas avec des clients chinois à l’aéroport. Lors de nos déplacements, nous sommes nous-mêmes allés chercher les documents nécessaires auprès des services concernés pour obtenir les autorisations de sortie des objets.
Mais une fois à la douane, on nous a montré que certains documents n’étaient pas correctement établis. Cela crée des problèmes pour nos clients qui ont pourtant acheté nos œuvres légalement. Si le problème concerne la douane, il faut que les services des douanes puissent intervenir.
S’il concerne les autorisations ou les documents liés à la sortie des objets d’art, les services compétents doivent également jouer leur rôle. Alors, si le musée national existe, il faut qu’il puisse pleinement jouer son rôle dans ce domaine. Nous souhaitons qu’il y ait une véritable collaboration entre le musée, les artisans, les antiquaires et les services de l’État, afin que nos clients qui achètent nos œuvres puissent repartir avec leurs objets en toute tranquillité et dans le respect des procédures. C’est l’appel que je peux lancer : que le musée national nous accompagne véritablement et contribue à faciliter la valorisation et la circulation légale de nos œuvres.
Entretien réalisé par Yayè Aicha Barry
Pour Africaguinee.com
Créé le 9 août 2026 15:25









