SIPAR de Labé : Détournements, manœuvres et spoliation…Ismaël Paraya Bah fait de nouvelles révélations

PARIS / LABÉ – L’histoire de la Société Industrielle de Production d’Huiles Essentielles (SIPAR) de Labé, véritable fleuron du patrimoine industriel guinéen hérité de la colonisation, s’enrichit d’un nouveau chapitre captivant. Longtemps resté dans l’ombre des procédures judiciaires et des conflits fonciers, le gérant de la SIFPAA (Société Industrielle de Production Agroalimentaire du Foutah), Ismaël Paraya Bah, accompagné de son associée française Mme Anne Lester, brise le silence. Entre détournements d’actifs, manœuvres litigieuses du syndic liquidateur et spoliation de domaines, le promoteur retrace le film d’un imbroglio qui a plongé l’usine dans un arrêt définitif, tout en lançant un appel vibrant pour sa revalorisation au profit des populations locales.

À la suite du décret de fermeture intervenu en 1985 et de près de deux décennies d’abandon total, l’État guinéen opte en 2002 pour une relance via une liquidation judiciaire (jugement n°106 du 11 avril 2002). C’est la SIFPAA, dirigée par M. Bah, qui remporte l’offre publique d’achat lancée conjointement par les ministères de l’Industrie et de la Justice. Le cahier des charges imposé dépassait pourtant le cadre traditionnel d’une liquidation judiciaire.

Pouvez-vous nous rappeler dans quelles conditions la SIFPAA a repris l’unité industrielle de la SIPAR de Labé au début des années 2000, et sur quoi portait exactement l’offre de rachat ?

Je suis Ismaël Paraya Bah. Je suis accompagné de mon associée, Mme Anne Lester. Je suis le gérant de la SIFPAA (Société Industrielle de Production Agroalimentaire du Foutah). La SIFPAA est la société qui a racheté l’unité industrielle lorsque la SOPAG (la société exploitante) a été mise en liquidation.

L’unité n’étant plus du tout fonctionnelle depuis 1986, le ministère de l’Industrie a souhaité relancer le site par le biais d’une liquidation judiciaire prononcée le 11 avril 2002 (jugement n° 106). Une offre publique d’achat, conforme aux procédures légales, a été lancée par le ministère de l’Industrie avec le concours du ministère de la Justice.

Cette offre comportait trois volets :

  • Rachat de l’actif : 15 595 000 GNF
  • Remboursement du passif social : 21 450 000 GNF
  • Remboursement des actionnaires guinéens : 231 905 000 GNF

(Soit un total de 268 950 000 GNF)

Cette offre dépassait largement le cadre classique d’une liquidation judiciaire, qui ne prend généralement en compte ni les arriérés de salaires, ni le remboursement des actionnaires. Malgré cela, nous tenions à nous engager sur ces points par égard pour les travailleurs et les acteurs locaux de la région de Labé.

Compte tenu de la lourdeur de la facture, un accord a été conclu avec le ministère de l’Industrie, le ministère de la Justice et l’Agent judiciaire de l’État pour un règlement en quatre échéances devant s’achever en novembre 2005. Elhadj Hajmalis Sylla, un expert-comptable basé à Conakry, a été désigné comme syndic chargé des opérations de liquidation de la SOPAG.

(Le syndic liquidateur ou liquidateur judiciaire est un mandataire désigné par le tribunal pour gérer la fermeture d’une entreprise en difficulté. Son rôle est de vendre les actifs, de licencier les salariés, de vérifier les dettes et de répartir les fonds entre les créanciers, NDLR).

Sur la valeur des actifs, il est important de préciser qu’ils se sont basés sur le bilan établi par la SOPAG lors de sa dernière année d’activité, en 1985. Or, en quinze ans d’abandon, l’état des plantations vieillissantes (âgées de 50 à 60 ans pour certaines) s’était considérablement détérioré. Certaines avaient même complètement disparu, ce qui réduisait fortement la valeur réelle de l’actif et les rendements escomptés.

Ce n’est qu’une fois arrivés à Labé que nous nous en sommes rendu compte. Le matériel roulant (tracteurs, équipements agricoles, véhicules) avait disparu du site. En circulant dans la ville, nous avons constaté que certains s’étaient simplement partagé les véhicules pour leur usage personnel. Malgré tout, motivés par la volonté de relancer cette usine à l’abandon, nous n’avons pas voulu ergoter sur ces points. »

Y a-t-il eu une activité entre la fermeture de 1985 et la reprise en 2003 ?

Non, zéro activité. Rien n’a été produit durant cette période. En revanche, dès que le jugement nous a attribué l’unité industrielle (le site de production et les domaines rattachés), et pendant toute la durée de l’échéancier, la SIFPAA a entamé les travaux de réhabilitation des plantations. Nous avons relancé les productions saisonnières d’huiles essentielles de Néroli, Petit-grain et Karokaroundé, selon les périodes de floraison. Tous les revenus issus de ces productions étaient immédiatement réinvestis dans la relance de l’usine, et les échéances de paiement étaient scrupuleusement respectées.

C’est au moment de régler la dernière échéance que j’ai rencontré des difficultés avec le liquidateur. Il était devenu très difficile à joindre par téléphone. Alors que je voulais verser le montant quelques jours avant la date limite, la Société Générale m’a informé de la fermeture du compte de liquidation.

Joint par la suite, M. Sylla m’a expliqué que ce compte n’avait plus lieu d’être avec la fin de la procédure, et qu’il allait me communiquer un RIB de la BICIGUI. Je lui ai rappelé que nous étions à trois jours du 15 novembre 2005, date de la dernière échéance. Sans nouvelle de sa part, j’ai dû passer par son fils pour réussir à le contacter. Lorsqu’il a appris que j’arrivais à Conakry, il m’a demandé de lui remettre l’argent directement en mains propres.

À mon arrivée, je me suis rendu chez M. Sylla. Il m’a demandé de ne pas faire le change et de lui remettre la somme en devises, me fournissant un reçu sur-le-champ. Nous nous sommes ensuite rendus à la banque. Quand je lui ai demandé comment nous allions procéder pour les actes de fin de liquidation et les titres de propriété, il m’a donné rendez-vous cinq jours plus tard, le temps de réunir le ministère de la Justice, le ministère de l’Industrie et les autres parties prenantes. Cela me paraissait tout à fait normal.

L’ordonnance d’annulation et la cession parallèle

Entre-temps, mon cousin, chargé de relever le courrier de l’usine à Labé, m’a informé de la réception d’une lettre d’huissier. Il s’agissait d’une ordonnance constatant le non-paiement de l’échéance du 15 novembre 2005. Cela n’avait aucun sens, d’autant plus que l’ordonnance était initialement datée du 11 novembre ! Par ailleurs, elle émanait d’un juge commissaire en poste à Kindia, territorialement incompétent. Réalisant l’incohérence de la date, ils ont émis une seconde ordonnance sous le même numéro d’enregistrement, rectifiée au 17 novembre 2005.

Lorsque je suis retourné voir M. Sylla, il m’a signalé une autre lettre venant du Tribunal de Première Instance de Kaloum. Je m’y suis rendu et ai rencontré le président du tribunal. Ce dernier m’a dit : « Monsieur Bah, vous n’avez pas payé la dernière échéance, vous êtes donc poursuivi. »

Je lui ai expliqué la situation, les manœuvres de M. Sylla, la fermeture du compte et le paiement effectué en devises. Le président m’a alors conseillé : « Dans ce cas, allez à Labé dire aux acteurs économiques de me contacter pour récupérer leur argent. Vous devriez porter plainte contre le syndic liquidateur, car j’ignorais complètement ces faits. »

Pendant ce temps, et à mon insu, M. Sylla positionnait d’autres acquéreurs de Labé pour remettre l’usine en vente. L’unité nous a ainsi été retirée. Nous avons porté plainte, mais lors du premier jugement à Kaloum, le juge a donné raison à M. Sylla au motif que nous n’aurions pas relancé l’usine — déplaçant le débat qui portait initialement sur le paiement.

Je suis tombé des nues. Ils avaient cédé le même patrimoine à deux groupes distincts en même temps, sans attendre la fin des procédures judiciaires engagées.

Des constats d’huissier biaisés

Pour justifier le retrait, ils ont brandi un constat d’huissier affirmant que l’usine était à l’arrêt. Mais ce constat a été dressé en décembre, une période d’inactivité naturelle ! L’extraction d’huiles essentielles est une activité saisonnière liée aux floraisons : le travail à plein temps à l’usine se déroule principalement en juin, juillet et août. Entre ces périodes, les équipes travaillent dans les plantations éloignées pour réhabiliter les sols et tester de nouvelles cultures afin de combler les périodes creuses.

Toutes nos productions étaient pré-vendues à la société SIRIUS-France, ce qui nous permettait de dégager des fonds réinvestis intégralement dans l’usine. Les factures et les preuves d’achat sont disponibles. Les femmes des villages environnants (comme Nadhel) ainsi que les gardiens du site peuvent témoigner que l’usine a fonctionné régulièrement entre 2003 et 2005.

Rétablis par la Cour d’Appel, mais bloqués sur le terrain

Nous avons interjeté appel du jugement. La Cour d’Appel de Conakry nous a rendu justice et a annulé la décision précédente. J’ai donc gagné le procès contre M. Sylla et l’acte de reprise a été exécuté. Malheureusement, de nouveaux blocages sont apparus. Les autorités locales ont refusé de faire appliquer la décision de la Cour d’Appel, arguant que le jugement ne visait que M. Sylla et que je devais porter plainte individuellement contre les trois nouveaux attribués. Or, ce n’était pas à moi d’engager des poursuites contre eux.

Pendant ce temps, l’usine a cessé toute activité. Certains se sont approprié les terres à des fins personnelles : des maisons ont été construites sur le domaine industriel, et d’autres y cultivent du maïs ou font du maraîchage en leur nom propre. L’outil industriel a été totalement délaissé.

Une volonté intacte de relancer l’industrie

L’année dernière, j’ai rencontré El Hadj Dansoko à Labé (les deux autres personnes associées étant malheureusement décédées, que leurs âmes reposent en paix). Notre vision demeure claire : nous voulons relancer l’usine, même si cela demandera aujourd’hui des moyens beaucoup plus importants. Presque tout est à refaire. Il faut replanter les essences végétales, attendre qu’elles grandissent et fleurissent, mobiliser à nouveau les populations, et former une nouvelle génération de travailleurs pour remplacer les anciens ouvriers aujourd’hui âgés ou malades. C’est un processus long, mais nous sommes convaincus d’y arriver par une entente à l’amiable.

Nous sommes prêts à nous asseoir autour d’une table en présence des autorités compétentes. J’ai investi mes propres ressources dans ce projet et je souhaite sincèrement récupérer l’unité industrielle ainsi qu’une partie des domaines. Concernant les parcelles bâties, ce sera à l’État de trancher avec les occupants.

Un projet déposé au ministère de l’Industrie

L’année dernière, nous avons soumis un projet de relance au ministère de l’Industrie. Il prévoit une forte implication des populations locales (femmes, jeunes et communautés villageoises) et une diversification des activités pour rendre l’usine rentable toute l’année :

  • Valorisation des productions traditionnelles du Fouta.
  • Formation des jeunes aux métiers agroalimentaires.
  • Activités génératrices de revenus pendant la période de repousse des nouvelles plantations d’essences parfumées (les anciennes plantations ayant été coupées).

Pour rappel, le montant exigé par l’État pour la liquidation en 2003 s’élevait à 268 950 000 GNF (15 595 000 GNF d’actif, 21 450 000 GNF de passif social et 231 905 000 GNF pour les actionnaires). Malgré les écarts constatés entre les inventaires sur papier et la réalité du terrain, notre détermination à valoriser les matières premières et le savoir-faire local reste intacte.

Propos recueillis par Alpha Ousmane Bah

Pour Africaguinee.com

Tél : (+224) 664 93 45 45

Créé le 25 juillet 2026 12:21

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