Sabena ou le vol fatal: 26 ans après la mort de Yaguine et Fodé, des révélations qui secouent

CONAKRY- Vingt-six ans se sont écoulés depuis le 2 août 1999, date à laquelle les corps sans vie de Yaguine Koita, 14 ans, et Fodé Tounkara, 15 ans, ont été retrouvés dans le train d’atterrissage d’un avion de la compagnie aérienne Sabena à Bruxelles. Parti de Conakry, le vol 520 de la Sabena, un airbus a scellé le destin tragique de ces deux adolescents guinéens, dont le seul désir était de sortir leurs familles de la précarité. Aujourd’hui, leurs proches brisent le silence, révélant une douleur toujours aussi vive et des promesses jamais tenues.

Un  souvenir indélébile

Pour Sekou Tounkara, le grand frère de Fodé, le souvenir de son cadet reste celui d’un enfant « poli, sage, respectueux ». Fodé, élève en sixième année, rêvait d’un avenir meilleur, loin de la « précarité » qui rongeait sa famille. C’est cette misère intolérable qui a poussé Fodé et son ami Yaguine à tenter l’impensable : s’embarquer clandestinement dans cet avion.

Nous venons d’une famille très modeste. Il nous arrivait parfois de passer deux ou trois jours sans pouvoir préparer un repas. Face à cette précarité qu’il ne supportait plus, Fodé a tenté de voyager clandestinement avec son meilleur ami Yaguine Koita. C’est ainsi qu’ils ont tous les deux trouvé la mort, cachés dans le train d’atterrissage d’un avion de la compagnie aérienne Sabena. Fodé avait 15 ans et Yaguine, 14 ans”, raconte M. Tounkara, mécanicien marin.

Limane Koita, le père de Yaguine, décrit son fils comme un enfant « sage, studieux et profondément religieux« . La dernière nuit où Yaguine a dormi hors de la maison fut celle de son départ fatal, le jeudi 28 juillet 1999. “Yaguine n’a jamais dormi dehors ou dans un marché. Il n’a jamais découché de la maison. La seule et unique nuit où il a passé la nuit loin de chez lui fut celle de son départ fatal, le jeudi 28 juillet 1999”, raconte son père.

Ce jour-là, il avait dit à son papa qu’il allait rendre visite à son petit frère chez sa grand-mère. À 19h, ne le voyant pas rentrer, Limane Koita avait supposé qu’il était resté là-bas. Le lendemain matin, en allant les chercher, il a trouvé le petit frère, mais pas Yaguine. La grand-mère a suggéré qu’il était peut-être chez sa mère, où il n’était pas non plus. L’angoisse a commencé à monter.

Limane Koita

Le samedi matin, la vérité éclate. Le petit frère de Yaguine, fouillant ses affaires, découvre une lettre cachée dans un placard. Dans ce message bouleversant, Yaguine annonçait son départ, prétendant avoir été en contact avec quelqu’un à l’aéroport qui leur aurait donné 100 dollars à chacun, et qu’ils partaient sur un « bateau américain ». Un choc immense pour son père : « J’étais sous le choc. J’ai pris ma voiture et je suis allé vérifier en ville s’il y avait un bateau américain, sans succès. C’était un mensonge pour brouiller les pistes« , se souvient-il.

Limane Koita dit avoir continué à les chercher tout le week-end, l’espoir s’amenuisant à mesure que les jours passaient. Puis, leurs photos ont commencé à être diffusées sur TV5. Leurs noms étaient sur toutes les lèvres. C’est finalement un appel provenant de Paris, sur le téléphone fixe d’un voisin, qui a brisé la dernière lueur d’espoir. Limane Koita se souvient du choc, de son effondrement à l’annonce faite par téléphone depuis Paris. « On m’a annoncé que le corps de Yaguine avait été retrouvé dans un avion de Sabena. C’était un mardi. Je me suis effondré« , dit-il dans l’émoi.

Le lendemain, il était convoqué par la police des frontières, puis par la DPJ (direction de la police judiciaire). Des enquêtes ont été ouvertes, sans suite concrète, laissant les familles dans l’incertitude et la douleur.

Les circonstances des décès contestées

Les familles réfutent catégoriquement la version officielle selon laquelle les adolescents seraient morts dans le train d’atterrissage. Selon les révélations du père de Yaguine, les garçons ont en réalité été retrouvés dans la soute à bagages. L’enquête interne, à laquelle les familles semblent avoir eu accès à des éléments, aurait révélé que « des personnes les auraient aidés à monter dans les chariots à bagages. » La raison de leur décès ne serait donc pas l’écrasement mécanique mais l’asphyxie. « Malheureusement, ce jour-là, il n’y avait aucun animal dans la soute, donc elle n’était pas climatisée. Ils sont morts asphyxiés, privés d’oxygène. » Une précision qui change radicalement la compréhension de leur mort.

Arrivée à l’aéroport de Conakry des corps de Yaguine Koita, et Fodé Tounkara, le 7 aout 1999. Ici, la maman de Yaguine, Madame Saran Traore Doumbaya. Crédit photo (archive) Reporters

Un retour troublant

Le retour des corps en Guinée fut une épreuve supplémentaire. « Nous avons vu les cercueils vitrés, mais jamais les corps. Ils sont partis vivants, et nous ne les avons jamais revus« , dit le père de Yaguine. Fodé et son compagnon d’infortune ont été enterrés au cimetière de Cameroun, scellant ainsi la fin d’une vie trop courte et le début d’un deuil interminable pour leurs parents.

Les proches de Yaguine et Fodé le 6 août 1999 à Zaventem, se recueillent devant les dépouilles des deux adolescents. ©BELGAIMAGE

Des promesses non-tenues

Vingt-six ans après le drame, la tristesse des familles est toujours aussi « profonde » et palpable. Une ONG belge qui avait accompagné les corps, aurait également promis deux bourses pour chaque famille afin de permettre à deux enfants de chaque foyer d’aller étudier en Belgique, puis de revenir soutenir leurs parents. Ces bourses auraient été revendues à des tierses.

J’éprouve toujours une profonde tristesse. Après ce drame, toutes les promesses faites par les responsables de la compagnie Sabena à l’État guinéen n’ont jamais été tenues : aucune bourse d’études, aucun dédommagement pour les familles. Une ONG belge avait accompagné les corps et promis deux bourses pour chaque famille afin de permettre à deux enfants de chaque foyer d’aller étudier en Belgique, puis de revenir soutenir leurs parents. Nous avions même obtenu des passeports grâce à l’intervention du ministère de l’Intérieur. Mais à notre grande surprise, ces places ont été attribuées à des personnes qui ne faisaient pas partie des familles de Yaguine et Fodé. Elles ont été vendues à des inconnus. Nous avons tout essayé, sans succès. À chaque fois que je pense à Fodé et Yaguine, j’ai l’impression que le drame vient de se produire”, soupire le père Yaguine.

C’est seulement après la récupération des corps que les familles ont découvert les lettres laissées par les adolescents. Des courriers bouleversants où ils s’adressaient directement aux dirigeants européens, leur demandant de l’aide. Ils rêvaient d’aller étudier en Europe et de « revenir transformer la Guinée, comme l’Europe. » Fodé voulait devenir médecin, Yaguine, pilote. Des aspirations brisées par une fin tragique.

Ils ont préparé ce voyage en secret. Ce n’est qu’après la récupération de leurs corps que nous avons découvert les lettres qu’ils avaient laissées. Dans ces courriers, ils s’adressaient aux dirigeants européens, leur demandant de l’aide. Ils rêvaient d’aller étudier en Europe et de revenir transformer la Guinée, comme l’Europe. Fodé voulait devenir médecin, Yaguine, pilote”, se souvient Limane Koita.

Une quête de justice inaboutie

La tentative de porter plainte contre Sabena, à l’initiative d’Interpol, n’a également rien donné, ajoutant à leur sentiment d’impuissance. Le père de Yaguine raconte : “Interpol m’avait demandé si nous souhaitions porter plainte contre Sabena. J’ai accepté. On m’a demandé combien je souhaitais comme dédommagement. J’ai d’abord proposé 5 millions de dollars par famille, mais on m’a dit de ne pas demander une somme « modeste ». J’ai alors proposé 25 millions usd par famille. Nous avons signé la plainte dans le bureau du directeur adjoint de l’Interpol de l’époque. L’enquête a duré trois mois. Puis, une commission rogatoire a été envoyée en Belgique. Deux semaines plus tard, plus aucune nouvelle. Lorsqu’ils sont revenus, on ne m’a même pas rappelé. Quand j’ai enfin rencontré le directeur, il m’a dit que l’enquête n’avait pas abouti. Sabena aurait posé des conditions pour assumer sa responsabilité. Depuis ce jour, plus rien. Nous avions même tenté de créer une fondation « Yaguine et Fodé », mais nous n’avons jamais reçu d’aide. Nous avons fini par abandonner”, explique-t-il, peiné.

Un message d’espoir malgré Tout

Malgré l’absence totale de réparation, le manque de reconnaissance et la douleur persistante, les familles affirment que leur motivation principale est que la mémoire de Yaguine et Fodé soit « honorée », et que leur histoire serve d’exemple pour les jeunes générations. Elles reconnaissent qu’il sera impossible d’éradiquer « totalement l’immigration clandestine« , mais espèrent qu’elle « diminue. » Un message de résignation et d’espoir face à la tragédie qui marque à jamais leurs vies.

Yayé Aicha Barry

Pour Africaguinee.com

Créé le 4 août 2025 18:00

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