Rizerie de Mandiana : Quand la propagande politique tente de se faire passer pour de la vérité technique (opinion)
Il y a des acteurs qui ne supportent pas de voir les choses avancer sans eux. Leur problème n’est pas forcément le développement de la Guinée, encore moins la transparence. Leur véritable problème, c’est d’avoir perdu leur place à la table des privilèges.
Alors, faute de pouvoir revenir par la grande porte, ils tentent de reconquérir une influence perdue à travers des publications incendiaires, des vidéos accusatrices et des révélations savamment mises en scène. Soudain, ils deviennent les défenseurs de la bonne gouvernance. Soudain, ils découvrent les difficultés du pays. Une indignation sélective, accompagnée d’une mémoire étrangement courte.
Mais dans le dossier des rizeries de Siguiri, Mandiana et Sinko, les émotions ne remplacent pas les faits. Les slogans ne remplacent pas les documents. Et les accusations contre le ministre de l’Agriculture ne remplacent certainement pas une analyse technique sérieuse.
Avant de condamner, encore faut-il comprendre. Avant d’accuser, encore faut-il démontrer.
UNE HISTOIRE QUI NE COMMENCE PAS EN 2024
Les rizeries concernées ont été acquises en 2017, sous le régime précédent, sans études de faisabilité préalables ni évaluation approfondie de leur viabilité industrielle.
Dès leur installation, les incohérences étaient nombreuses : équipements de fabricants différents, absence de service après-vente structuré, manque de pièces de rechange et incompatibilités entre certaines machines.
À cela s’ajoutaient des manques déterminants : séchoirs industriels, trieuses optiques, systèmes modernes d’étuvage et infrastructures complètes de stockage.
Autrement dit, on a installé des équipements sans réunir toutes les conditions nécessaires à une véritable industrie de transformation du riz.
L’étuvage reposait largement sur le travail manuel des groupements de femmes. Le séchage du paddy se faisait souvent au sol. Les conséquences sur la qualité, les rendements et les normes sanitaires étaient inévitables.
Malgré plusieurs tentatives de relance, ces insuffisances structurelles n’ont jamais été véritablement corrigées.
Il faut donc arrêter de raconter cette histoire comme si les difficultés étaient apparues par magie avec l’arrivée du ministre Félix Lamah.
CE QUE DISAIT DÉJÀ LA NOTE TECHNIQUE DU 29 MAI 2024
Le 29 mai 2024, la direction de la SIGUICODA indiquait que les deux rizeries étaient opérationnelles et évoquait plus de 1 000 tonnes de paddy en cours de transformation.
Mais cette même note reconnaissait la nécessité de mobiliser des financements pour l’achat du paddy, d’aménager environ 10 000 hectares par rizerie, d’installer des systèmes intégrés d’étuvage et de sécuriser durablement l’approvisionnement en matière première.
La réalité est donc claire : déclarer une usine opérationnelle ne signifie pas qu’elle dispose de toutes les conditions nécessaires pour fonctionner durablement.
L’échec de cette relance ne relève ni d’un mystère ni d’un sabotage. Il s’explique par des contraintes techniques, organisationnelles, commerciales et financières déjà identifiées.
La SIGUICODA elle-même évoquait des coûts d’exploitation élevés, une qualité de riz insuffisante, des stocks accumulés, des difficultés d’approvisionnement et une mauvaise maîtrise des achats de paddy.
Voilà les faits. Pas les fantasmes politiques.
LE RAPPORT DU 5 MAI 2025 : CE QUE LES ACCUSATEURS SEMBLENT OUBLIER
Le rapport préliminaire de constat technique établi le 5 mai 2025 dans le cadre du partenariat public-privé relatif à la rizerie de Mandiana est particulièrement éclairant.
Son chapitre 3 est explicite : dans sa configuration actuelle, la rizerie ne constitue pas une véritable unité industrielle intégrée de transformation du riz.
Les équipements existants permettent principalement le décorticage.
Or, décortiquer du riz ne suffit pas à faire fonctionner une industrie moderne.
Une chaîne industrielle performante doit assurer la réception du paddy, le nettoyage, le séchage, le stockage, l’usinage, le calibrage, l’étuvage, le conditionnement et le contrôle qualité.
C’est précisément sur ces maillons déterminants de la chaîne de valeur rizicole que le rapport relève de nombreuses insuffisances.
Comment peut-on accuser un ministre de bloquer une usine dont le rapport technique démontre qu’elle ne dispose pas de l’ensemble des équipements nécessaires à son fonctionnement industriel ?
La politique peut produire des discours. Elle ne peut pas faire apparaître les machines manquantes par un simple jeu de communication.
UN PARC INDUSTRIEL HÉTÉROGÈNE ET DIFFICILE À MAINTENIR
Le rapport souligne que les équipements proviennent d’au moins trois fabricants différents, avec des caractéristiques techniques parfois incompatibles.
Cela complique la maintenance, les réparations, l’identification des références, l’approvisionnement en pièces détachées et la formation du personnel.
Certaines machines présentent également des signes d’usure, des défectuosités ou des éléments manquants.
Les installations ne disposent pas d’étuveuses automatiques intégrées, de séchoirs industriels adaptés ni de systèmes modernes de tri optique permettant de garantir une qualité constante.
L’étuvage manuel ne pouvait raisonnablement pas soutenir durablement le rythme d’une usine censée transformer jusqu’à 100 tonnes par jour.
Une industrie alimentaire ne se construit pas avec des installations incomplètes. Elle exige une chaîne cohérente, fonctionnelle et performante.
LE VÉRITABLE PROBLÈME : LES ÉQUIPEMENTS QUI FONT DÉFAUT À LA CHAÎNE DE VALORISATION DU RIZ
Le rapport identifie plusieurs insuffisances majeures :
-Absence de silos et de systèmes de stockage structurés ;
-Absence de pont-bascule pleinement opérationnel ;
-Absence d’infrastructures de séchage adaptées ;
-Absence d’une chaîne complète de nettoyage et de tri du paddy ;
-Absence d’un dispositif intégré d’étuvage ;
-Absence d’un système moderne de conditionnement du riz fini.
Ces manques compromettent les maillons stratégiques de la chaîne de valorisation du riz.
Comment garantir une qualité constante sans séchage maîtrisé ?
Comment sécuriser les approvisionnements sans stockage adapté ?
Comment assurer la traçabilité des volumes sans système de pesée fiable ?
Comment commercialiser un produit compétitif sans conditionnement moderne ni contrôle qualité rigoureux ?
Voilà les véritables questions.
Mais certains préfèrent visiblement transformer un dossier technique complexe en bataille politique. C’est plus facile de désigner un coupable que d’expliquer les défaillances d’une infrastructure.
LE MINISTRE DOIT-IL CAUTIONNER LES INSUFFISANCES DU PASSÉ ?
Le rapport ne dit pas que la rizerie est irrécupérable. Au contraire, il estime que les installations existantes peuvent servir de base à une remise à niveau industrielle sérieuse.
Il préconise des investissements complémentaires, une modernisation progressive des équipements et une restructuration de l’organisation industrielle dans le cadre du partenariat public-privé.
La nuance est déterminante.
Pourquoi vouloir faire porter au ministre actuel la responsabilité de faiblesses techniques héritées de plusieurs années de gestion antérieure ?
Le rôle d’un ministre n’est pas de délivrer des certificats de conformité à des installations qui ne répondent pas aux exigences techniques.
Son rôle est de protéger les intérêts de l’État, d’exiger des résultats mesurables et de veiller au respect des engagements des partenaires.
Refuser de cautionner une infrastructure insuffisamment équipée n’est pas nécessairement un frein au développement. Cela peut être, au contraire, une condition de sa réussite.
Il convient également de rappeler que les dysfonctionnements relevés dans le rapport ainsi que les pratiques de gestion ayant conduit à cette situation sont antérieurs à la prise de fonction du ministre Félix Lamah en mars 2024.
La chronologie est claire. Les faits sont documentés.
ENTRE CRITIQUE ET VÉRITÉ
Personne ne prétend qu’un ministre doit être au-dessus de la critique. Personne ne soutient que l’action publique est parfaite.
Mais il existe une différence fondamentale entre une critique sérieuse et une accusation politique.
La critique sérieuse repose sur des faits.
On ne peut pas revendiquer la transparence tout en ignorant les rapports techniques.
On ne peut pas parler de souveraineté alimentaire tout en faisant abstraction des équipements qui conditionnent la valorisation industrielle de la production rizicole.
On ne peut pas accuser une administration de bloquer une usine sans examiner les conditions réelles de son fonctionnement.
La Guinée mérite un débat public exigeant, fondé sur les preuves, la cohérence et la responsabilité.
À ceux qui découvrent aujourd’hui une passion soudaine pour les affaires publiques, avec l’espoir à peine dissimulé de retrouver leur influence perdue, une question s’impose :
OÙ ÉTAIT VOTRE INDIGNATION LORSQUE CES INSUFFISANCES ÉTAIENT EN TRAIN DE S’INSTALLER ?
Pourquoi ce silence hier ? Pourquoi cette agitation aujourd’hui ?
La vérité n’a pas besoin de mise en scène. Elle a besoin de documents, de preuves, de cohérence et de courage.
Le rapport du 5 mai 2025 n’accorde aucun blanc-seing au ministre de l’Agriculture. Il impose néanmoins une exigence : replacer le débat sur le terrain des faits plutôt que sur celui des accusations.
Que les responsables rendent compte. Que les experts s’expriment. Que les engagements contractuels soient respectés.
Mais que personne ne prenne les Guinéens pour de simples spectateurs d’un théâtre politique où chacun joue son rôle dans l’espoir de récupérer son ancien fauteuil.
La Guinée n’est pas un fonds de commerce politique. La vérité n’est pas une marchandise que l’on vend au plus offrant.
OB, Expert agronome
Créé le 6 novembre 2026 19:08Nous vous proposons aussi
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