Réflexion sur des pistes pour éviter dans l’avenir des drames comme ceux vécus avec la décharge de Dar-es-Salam à Conakry
Il y a 30 ans de cela, en 1996, les États-Unis (à travers l’USAID) et la France (à travers l’AFD) avaient voulu aider la Guinée à résoudre de façon durable le problème de la gestion des ordures à Conakry. Deux projets avaient été mis en place pour commencer à exécuter les conventions signées entre l’État et les deux bailleurs de fonds.
Ces projets étaient portés du côté de l’USAID par une ONG américaine du nom d’AFRICARE, et du côté de l’AFD par une ONG française du nom d’AFVP (Association Française des Volontaires du Progrès). Ces deux ONG devaient travailler avec des ONG guinéennes pour créer, asseoir et consolider des mécanismes de gestion des ordures. Il s’agissait aussi de construire, de façon participative et durable, des infrastructures de gestion en collaboration avec les familles, les secteurs, les quartiers, les marchés, les communes et le gouvernorat de toute la capitale.
Il s’agissait de responsabiliser chacun à son niveau (collectivités, personnes physiques et morales) en mettant des moyens à la disposition des communes, des quartiers et des secteurs. Cela devait leur permettre de remplacer le SPTD, qui gérait seul et avec beaucoup de laxisme les ordures dans toute la capitale — et qui est remplacé de nos jours par l’ANASP (Agence Nationale d’Assainissement et de Salubrité Publique), qui centralise tout.
Les deux projets mis en place en 1996-1997 par Africare et l’AFVP, en collaboration avec les ONG locales sur financement de l’USAID et de l’AFD, ont été rapidement confrontés à des problèmes de jalousie, à des exigences de pots-de-vin de la part de commis de l’État (directeurs de service, gouverneur et même ministre), ainsi qu’à des blocages d’accès aux fonciers devant accueillir les infrastructures d’assainissement. Les tracasseries causées par des agents bien placés de l’État sur le terrain, au sein du gouvernorat et au Ministère de l’Urbanisme (partenaires étatiques des projets) ont fini par décourager les ONG et les deux bailleurs.
Tous ces facteurs ont conduit à l’arrêt précoce du processus, laissant Conakry continuer à gérer les ordures avec des méthodes qui ont provoqué deux catastrophes à la décharge de Dar-es-Salam :
- Celle du 22 août 2017 : 9 morts, des blessés et des personnes déplacées ;
- Celle du 22 août 2026 : plus de 30 morts, des blessés et de nombreuses familles déplacées en plein hivernage.
La délocalisation de la décharge de Dar-es-Salam vers Baritodé ou Fanyé Forêt (au pied du Mont Kakoulima dans Khouria) ne fera que déplacer le problème et ne saura apporter la solution adéquate. Cette zone autour du Kakoulima est d’ailleurs confrontée, de nos jours, à d’énormes problèmes de dégradation de l’environnement, souvent causes de catastrophes naturelles comme celle de Manéah en 2025 (qui a fait des dizaines de morts, des blessés et de nombreuses familles déplacées). On y note notamment :
- L’ouverture anarchique de carrières de terre de remblai : cette terre est massivement drainée vers Conakry pour remblayer la mer, construire des logements et aménager des routes. C’est cette triste situation qui a provoqué le glissement de terrain à Manéah en 2025.
- La présence de nombreux autres facteurs de dégradation de la nature : la carbonisation, l’occupation anarchique des lits de cours d’eau, etc.
Ces quelques problèmes, parmi tant d’autres, exposent déjà la zone à des risques élevés de glissements de terrain.
Mesures indispensables pour maîtriser les ordures à Conakry
Pour réussir la gestion des déchets, l’implication et la responsabilisation effectives de toutes les collectivités et de tous les citoyens sont indispensables. Cela passe par :
- La responsabilisation entière de chaque entité sur son propre espace : chaque commune, quartier, secteur, famille, administration de marché, gare routière, parc auto, parc d’animaux à vendre, service, propriétaire de magasin, hôtel, restaurant, usine, atelier, etc. Ces responsabilisations seront encadrées par les communes sur leur territoire respectif, avec des contrôles réguliers et rigoureux assortis d’amendes pour tous les défaillants.
- La responsabilisation des conducteurs : chaque conducteur de véhicule, de moto ou d’autre engin doit gérer les déchets générés dans son véhicule en circulation. À ce niveau, la sensibilisation et le suivi se feront par les syndicats de chauffeurs et de taxis-motos, en collaboration avec les communes et les quartiers.
- L’instauration du tri à la source via 4 poubelles obligatoires : obligation pour chaque famille, secteur, magasin, boutique, atelier ou usine de disposer de 4 poubelles distinctes :
- Plastique
- Métal
- Verre
- Biodégradable (feuilles d’arbres, morceaux de bois, paille, restes de nourriture, etc.)
Chaque entité ou personne physique/morale productrice d’ordures achètera ces 4 types de poubelles auprès des communes et des quartiers. Elle sera tenue de respecter strictement le tri. Cela facilitera l’orientation de chaque matériau vers sa filière de recyclage sans nuire à l’environnement. Les camions de ramassage communaux seront eux-mêmes répartis selon ces 4 catégories de déchets.
- La réorientation du rôle des Ministères : au lieu de maintenir des services nationaux d’assainissement lourds et laxistes, le Ministère en charge de l’Assainissement et celui de l’Administration du Territoire organiseront le contrôle périodique et rigoureux du travail des communes, et sanctionneront les entités défaillantes.
- La promotion des industries de recyclage : les ministères faciliteront et prendront des mesures d’appui à la création d’industries de recyclage pour les 4 types de déchets. Pour les déchets métalliques, par exemple, il existe déjà à Kenende Plateau (commune de Dubréka) les usines ODHAV qui récupèrent et transforment la ferraille du pays en fer à béton.
- La valorisation des déchets biodégradables : ils seront compostés et livrés aux agriculteurs pour amender les sols, ce qui réduira l’usage des engrais chimiques, coûteux et dangereux.
- La surveillance de l’espace public : faire surveiller les rues et les caniveaux par des agents communaux/de quartier ou par des caméras afin de verbaliser quiconque y jette des ordures. Les amendes alimenteront les caisses communales.
- Sanction de l’absence de matériel de tri : appliquer des amendes communales à tout producteur d’ordures qui ne se procurerait pas périodiquement les 4 poubelles ou qui ne respecterait pas le tri sélectif.
- Des points de regroupement organisés : indiquer dans chaque secteur de quartier, marché et gare routière des points de regroupement des poubelles par catégorie à des dates précises. Les déchets seront ensuite transportés vers les unités de recyclage ou de compostage. À titre d’exemple, le recyclage des plastiques permet de fabriquer des pavés, des arrosoirs, des bouilloires, des nattes de prière, des seaux, des bassines, des bols, etc.
- Une organisation communale sous supervision : il reviendra à chaque commune de mettre en place les structures et l’organisation adéquates pour appliquer ce schéma, sous le contrôle vigilant du Gouvernorat de la ville de Conakry, du Ministère de l’Assainissement et du Ministère de l’Administration du Territoire.
Réorganisation spatiale des sites de traitement
- Sur le site de la décharge de Dar-es-Salam : l’espace pourrait servir à installer deux unités de recyclage vers lesquelles les communes de Kaloum et d’autres communes proches pourraient drainer leurs ordures recyclables.
- Sur les sites de Baritodé ou de Fanyé Forêt (Khouria) : ils recevraient les centres de traitement des ordures biodégradables à composter, ainsi qu’une partie des déchets recyclables des communes issues du découpage des préfectures de Coyah et Dubréka (auxquelles s’ajouteraient ceux des anciennes communes de Ratoma et Matoto). Cela réduira les distances à parcourir pour les camions et évitera les pertes de temps dans les embouteillages entre Conakry et Khouria.
- Zones industrielles de Kagbelen et Mansayah (Dubréka) : des unités industrielles de recyclage pourraient également y être installées, ces zones étant beaucoup plus proches que Baritodé ou Fanyé Forêt.
Constats majeurs et conclusion
La sensibilisation seule ne suffit pas : sans sanctions pécuniaires fermement appliquées, la sensibilisation ne suffira pas à vaincre l’incivisme face au danger de l’insalubrité publique.
L’inefficacité des journées mensuelles d’assainissement : organisées avec beaucoup d’ostentation à la télévision nationale, elles n’ont pas prouvé leur efficacité depuis des années malgré les grands moyens engloutis. Pire, elles déresponsabilisent le citoyen qui se dit : « Si je salis, des directeurs et même des ministres viendront balayer la rue et curer les caniveaux à ma place. »
Voilà, à notre avis, quelques pistes qui pourraient nous permettre de rendre notre capitale propre tout en évitant de créer des décharges polluantes et mortelles comme celle de Dar-es-Salam.
Elhadj Ibrahima Diallo
Agent de Développement et de défense de l’environnement
Créé le 10 septembre 2026 14:12Nous vous proposons aussi
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