Réchauffement climatique : Alerte, conseils et recommandations d’Abdoulaye Diallo…
KINDIA- Chaque année, des campagnes de reboisement sont lancées en Guinée, souvent avec un fort engouement institutionnel. Pourtant, les résultats concrets sur le terrain peinent à convaincre. Dans ce contexte, Abdoulaye Diallo, coordinateur national du projet NBS « Forêts guinéennes » piloté par le CECI-Guinée, pointe les lacunes des politiques actuelles et plaide pour un reboisement durable, fondé sur les espèces locales et une implication effective des communautés, notamment des femmes. Il est l’invité de ce numéro d’Africaguinee.com.
AFRICAGUINEE.COM : Quel regard portez-vous sur les efforts de reboisement menés en Guinée ces dernières années ?
ABDOULAYE DIALLO : Mon regard est plutôt mitigé quant à la politique environnementale de reboisement dans notre pays. Il l’est notamment parce que, dans la plupart des cas, le reboisement se fait avec des espèces exotiques au détriment des espèces locales. Cela dit, il faut reconnaître qu’il y a une volonté politique. Le gouvernement déploie des efforts pour faire du reboisement et de la restauration environnementale une réalité. Mais de nombreux manquements sont visibles sur le terrain et pourraient être corrigés.
Peut-on dire que ces campagnes ont eu un impact visible sur le terrain ?
Pas de manière significative. Comme je le soulignais, l’usage d’espèces exotiques ne favorise pas la biodiversité. De plus, ces campagnes sont souvent confiées à des structures peu spécialisées. Elles se contentent parfois de planter, sans assurer le suivi. Résultat : lorsqu’on revient quelques mois plus tard, plus de 80 % des plants ont disparu.
En tant qu’expert et activiste, quels sont selon vous les principaux obstacles à la mise en œuvre de ces initiatives ?
La principale difficulté, c’est la non-implication des communautés. Pour qu’une action soit durable, elle doit partir de la base. Comme le dit l’adage : « Aidez-moi sans moi, c’est contre moi. » Il faut impliquer les populations dans le choix des espèces, dans l’identification des zones à reboiser, et dans l’ensemble du processus. Il est également nécessaire d’associer nos institutions de recherche à la mise en place de pépinières d’espèces locales. Enfin, une politique cohérente et bien suivie s’impose, aussi bien par les communautés que par les partenaires et l’État. Or, aujourd’hui, ni l’implication communautaire ni le suivi ne sont suffisants, ce qui freine la réussite des actions.
Depuis l’arrivée du CNRD au pouvoir le 5 septembre, on parle de “refondation verte”. Quelle est votre compréhension de cette initiative ?
La “refondation verte” est une politique qui vise à restaurer l’environnement tout en assurant l’autosuffisance alimentaire. Elle se veut durable et respectueuse des équilibres naturels. Le CNRD affiche une volonté politique réelle. Des efforts ont été consentis, mais il faut aller au-delà des slogans. Une politique ne se limite pas à des discours : elle nécessite des ressources humaines qualifiées, des moyens financiers et techniques adaptés. Or, sur le terrain, certaines personnes en charge manquent d’expérience ou de moyens. Les politiques sont souvent mal définies, mal comprises ou peu connues des acteurs. Il est donc urgent de renforcer la coordination entre les différents acteurs : gouvernement, partenaires techniques et financiers, communautés. Chacun doit jouer son rôle pour que cette vision, que je trouve très noble, se concrétise.
La “refondation verte” est présentée comme une nouvelle approche. Y voyez-vous un changement par rapport aux initiatives antérieures ?

Honnêtement, non. Le fond reste le même. Les campagnes de reboisement ne datent pas d’hier, et malheureusement, on continue de reproduire les mêmes erreurs. On dit souvent que si un chemin vous mène à l’échec, il faut en changer. Mais ici, on persiste dans des pratiques inefficaces : reboisement avec des espèces inadaptées, recours à des structures non qualifiées, faible implication des communautés… Tant que ces éléments ne changent pas, il sera difficile d’obtenir des résultats durables. Il faut se réinventer si l’on veut progresser.
En parlant des initiatives du CNRD dans le domaine environnemental, vous avez salué la volonté politique, notamment à travers l’augmentation du budget alloué au ministère de l’Agriculture et de l’Élevage. En 2023, ce budget est passé de 380 à 1915 milliards de francs guinéens…
Oui, c’est un très bon pas dans la bonne direction. Comme je le disais, pour réussir une telle politique, il faut des moyens. Les ressources financières sont essentielles pour construire des infrastructures solides et renforcer les compétences des cadres chargés de mettre en œuvre les actions sur le terrain. Cette augmentation budgétaire est donc encourageante. Mais il ne faut pas oublier qu’en matière de développement, un budget reste une prévision. Ce que nous espérons maintenant, c’est que cette prévision soit effectivement exécutée. Cela permettrait de concrétiser cette politique ambitieuse du CNRD au bénéfice des communautés.
Le concept de “Refondation verte” vous semble-t-il porteur ou reste-t-il encore flou dans sa mise en œuvre ?
Je dirais qu’il est à la fois porteur et encore flou. Porteur, parce qu’il faut bien commencer quelque part. Les mots ont leur force : ce genre de slogan peut motiver les communautés et mobiliser les acteurs. Mais au-delà du discours, il faut passer à l’action. Il est impératif d’accompagner ce concept par des politiques concrètes, de former les cadres, de structurer les services techniques, et de mobiliser les institutions de recherche. Nous disposons en Guinée de plusieurs centres de recherche capables de proposer des solutions adaptées. Malheureusement, ils sont souvent exclus des processus décisionnels. Et même lorsqu’ils sont impliqués, il n’existe pas de dialogue structuré entre eux. Résultat : chacun travaille de son côté, ce qui empêche toute synergie. Cela freine les avancées concrètes vers les objectifs visés.
Selon vous, quels sont les principaux défis écologiques auxquels la Guinée est confrontée aujourd’hui ?
Les défis sont nombreux et préoccupants. Il suffit de regarder autour de nous : dans de nombreux villages, des cours d’eau qui existaient autrefois ont tout simplement disparu. Le réchauffement climatique est une réalité tangible, avec des conséquences graves sur les communautés et la biodiversité. Pour y faire face, il est crucial de définir une politique cohérente, de l’appliquer rigoureusement et de veiller à son suivi sur le terrain. Cela passe par l’implication des communautés, des bailleurs de fonds, et de toutes les parties prenantes. Les menaces touchent aussi bien la biodiversité aquatique que celle des insectes et des plantes. Ce sont des enjeux vastes qu’il serait intéressant d’explorer en profondeur, peut-être à travers une émission dédiée pour mieux éclairer vos lecteurs.
La déforestation progresse-t-elle malgré les efforts de reboisement ?
Oui, malheureusement. Toutes les études de terrain le confirment : la déforestation est en nette progression, notamment à cause de la carbonisation, de la coupe de bois pour le chauffage, les meubles ou la construction. Mais il ne s’agit pas de tout interdire. Les communautés ont des besoins réels en bois. Il s’agit plutôt de promouvoir une gestion durable et responsable des forêts. Cela implique, par exemple, la création de forêts communautaires ou la restauration systématique après exploitation. Malheureusement, sur le terrain, ce n’est pas ce qui se passe : on coupe dix arbres sans en replanter un seul. Cela explique la hausse des températures, les inondations dès la moindre pluie, la réduction des saisons pluvieuses… Ces signes doivent nous alerter. Il est temps que chacun se mobilise pour trouver des solutions durables.
Que faudrait-il faire pour que le reboisement soit durable et efficace ?
Pour que le reboisement soit durable et efficace, il faut avant tout définir des politiques adaptées et inclusives, qui prennent en compte les besoins des communautés locales, mais aussi ceux de la faune, de la flore et des espèces aquatiques. Dans plusieurs villages, on observe aujourd’hui des conflits entre les hommes et les animaux sauvages. Cela s’explique notamment par la pression exercée sur les forêts, qui réduit les habitats naturels. Il faut donc identifier et replanter des espèces locales ayant une valeur économique, médicinale ou nutritionnelle. C’est un moyen d’impliquer les communautés, de les inciter à préserver et à gérer durablement leur environnement.
Quel rôle peuvent jouer les communautés locales et la société civile dans cette dynamique ?
Les communautés ont un rôle fondamental dans la restauration de l’environnement. Une fois leur écosystème détruit, elles ne pourront plus vivre décemment sur place. Nous avons déjà en Guinée des cas de réfugiés climatiques. C’est dire à quel point les populations doivent s’impliquer activement dans la protection de leur cadre de vie. C’est à la fois un droit et un devoir. Car si rien n’est fait, les générations futures ne connaîtront plus la forêt, et nous serons contraints de quitter nos zones d’habitation. La société civile, pour sa part, a un rôle de sensibilisation, de plaidoyer auprès des autorités, mais aussi de mobilisation de financements. Elle peut accompagner les communautés pour qu’elles prennent en main la restauration de leur environnement, de manière autonome et durable.
Avez-vous des exemples concrets où l’implication des communautés a donné des résultats positifs ?

Oui, tout à fait. Dans le cadre de notre projet, nous avons organisé des ateliers qui ont réuni chercheurs, société civile, communautés locales et secteur privé, afin de construire une vision partagée. Aujourd’hui, dans notre zone d’intervention, ce sont des groupements de femmes qui ont identifié, avec nous, des espèces locales à fort potentiel économique : le néré, le petit cola, le tola, etc. Ces espèces sont non seulement utiles à l’alimentation et à la médecine traditionnelle, mais elles génèrent aussi des revenus. Ces femmes ont mis en place des pépinières locales. Certaines comptent plus de 5 000, 10 000, voire 50 000 plants — exclusivement constituées d’espèces locales, sans aucune variété exotique.
Elles sélectionnent elles-mêmes les zones à reboiser et assurent tout le processus, de la pépinière à la mise en terre. Aujourd’hui, dans notre zone d’action, on compte plus de 50 groupements communautaires impliqués dans ce type d’initiatives. Ce sont des exemples inspirants, qui montrent que lorsqu’on fait confiance aux communautés, elles savent s’organiser.
Comment convaincre d’autres communautés, notamment celles habituées aux cultures maraîchères, de s’impliquer dans le reboisement ?
Il faut faire preuve de pédagogie. Cela passe d’abord par la sensibilisation : expliquer l’importance du reboisement, les effets concrets du changement climatique, que chacun constate déjà dans sa vie quotidienne. Une fois que les populations sont conscientes de l’urgence, le reste suit. Nous leur faisons aussi comprendre que les pépinières peuvent être une source de revenus. À court terme, les plants peuvent être vendus ; à moyen et long terme, les arbres fourniront nourriture, médicaments, bois, etc.
Ce que nous faisons, c’est donc de dialoguer avec les communautés, de les écouter, de co-construire les actions avec elles. Et ça marche : elles s’impliquent sans difficulté. Il suffit de leur parler franchement, de les former et de les associer aux décisions. Quand on fait les choses avec les gens, on les réussit.
Chaque année, à l’occasion de la campagne de reboisement, les autorités se mobilisent sur le terrain. Pourtant, on peine à constater des résultats concrets, visibles et durables sur l’environnement local. Qu’en pensez-vous ?
Il faut reconnaître que la politique actuelle n’est pas la bonne. Comme je le disais, lorsqu’on utilise des espèces inadaptées aux réalités locales, on fait du reboisement inutile. C’est du gâchis. Ces espèces, souvent importées, n’encouragent pas la biodiversité. Prenez l’exemple des tecks : partout où ils ont été plantés, c’est quasiment un échec. Idem pour les mélinas. Ce sont des espèces qui ne tolèrent pas la présence d’autres plantes autour d’elles. Résultat : elles appauvrissent les sols et l’écosystème.
Il faut revenir à des espèces locales, adaptées à nos conditions. Malheureusement, beaucoup de ces espèces ont disparu. Et celles qui subsistent ne sont pas domestiquées : les communautés ne savent pas comment les multiplier en pépinières. C’est pourquoi il faut leur apprendre à le faire.
Il est aussi indispensable de créer des banques de gènes, aussi bien ex situ (dans des centres spécialisés) que in situ (dans les milieux naturels). Il faut pouvoir identifier, conserver et multiplier ces espèces. Aujourd’hui, il n’existe pratiquement pas de banques de gènes en Guinée. Quelques centres de recherche tentent d’identifier et de géolocaliser certaines espèces, mais ce n’est pas suffisant.
Il faut former des personnes capables de gérer ces espèces, afin de favoriser une restauration écologique durable. Sinon, les campagnes de reboisement que l’on voit actuellement sont vouées à l’échec. Si je devais leur attribuer une note, je mettrais 3 ou 4 sur 10. Pourquoi ? Parce qu’après la plantation, plus personne ne revient pour assurer le suivi. Un an plus tard, plus de 80 % des plants sont morts. Il n’y a pas d’entretien, pas d’accompagnement.
Êtes-vous tout de même optimiste pour l’avenir écologique de la Guinée ?
Oui, je suis optimiste, car il y a une volonté politique affichée, et des bailleurs de fonds qui s’intéressent à la question. Mais je reste aussi préoccupé, car la manière dont les choses sont mises en œuvre laisse à désirer. Trop souvent, ce sont des personnes non qualifiées ou des organisations sans expertise environnementale qui sont impliquées. Les communautés locales sont laissées de côté. Il manque une politique claire, cohérente et participative. Dans ces conditions, on ne peut pas réussir.
Quelle devrait être la place des femmes dans cette politique de reboisement ?

Les femmes ont un rôle central à jouer. Toute politique qui les exclut est vouée à l’échec. Elles détiennent un savoir précieux. Allez dans un village : pour se soigner, pour connaître les plantes médicinales, c’est vers les femmes que l’on se tourne. On se souvient tous de nos grand-mères et de leurs marmites pleines d’écorces et de feuilles pour soigner telle ou telle maladie.
Elles sont les premières victimes du changement climatique, mais aussi les moins impliquées dans les politiques d’adaptation. Il faut donc impérativement les inclure. C’est ce que nous faisons dans notre projet : plus de 50 % des bénéficiaires sont des femmes. Elles participent à la définition des politiques locales, au choix des espèces à planter, aux zones à reboiser. Cette année, sur plus de 1 260 hectares reboisés, plus de 70 % l’ont été par des femmes. Cela montre qu’avec leur implication, les résultats sont bien meilleurs.
Quel message adresseriez-vous aux autorités et à la jeunesse ?
À la jeunesse, je dirais : engagez-vous pour la protection de l’environnement. Comme le dit si bien un adage : l’environnement n’est pas un héritage, c’est un emprunt fait aux générations futures. Il faut le préserver, au minimum le maintenir tel qu’on l’a trouvé, sinon le bonifier.
Aux autorités, je recommande de mettre en place des politiques pertinentes, et surtout de renforcer les compétences des acteurs impliqués. Il ne sert à rien d’injecter de l’argent si les ressources humaines ne sont pas formées. Il ne sert à rien d’élaborer une stratégie si elle n’est pas portée par les spécialistes et les communautés. Il faut impliquer toutes les parties prenantes pour une restauration écologique réellement durable.
Merci.
C’est à moi de vous remercier Africaguinee.com
Entretien réalisé par Siddy Koundara Diallo
Pour Africaguinee.com
Créé le 12 mai 2025 10:03Nous vous proposons aussi
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étiquettes: Climat, Environnement









