Notation de la Guinée par S&P: L’éclairage de l’Économiste Alhassane Makanéra Kaké

Dr Alhassane Makanéra Kaké

CONAKRY-L’économiste Dr Alhassane Makanéra Kaké livre une analyse sans concession sur la notation B+ attribuée à la Guinée par l’agence Standard & Poor’s. Bien que saluant cette reconnaissance internationale, l’universitaire met en garde contre les dangers de l’endettement et appelle la Guinée à une réorientation stratégique : privilégier la mobilisation des ressources internes pour devenir un pays qui prête, plutôt qu’un pays qui emprunte.

AFRICAGUINEE.COM : Comment interprétez-vous la notation inaugurale de B+ avec une perspective stable attribuée par Standard & Poor’s à la Guinée ?

Dr ALHASSANE MAKANÉRA KAKÉ : Il est nécessaire de savoir d’abord ce que signifient les notations souveraines. La note souveraine évalue la capacité et la volonté d’un État à rembourser sa dette. Les agences de notation attribuent des notes pour évaluer la capacité d’un État à rembourser sa dette. Ce qui signifie que cette note ou ces notes influent directement sur le coût de l’emprunt et la possibilité d’accès au marché financier, autrement dit, la possibilité de s’endetter. Donc concrètement, c’est au niveau de l’endettement.

Comment le mécanisme fonctionne-t-il ?

Lorsqu’un pays a une meilleure note, cela signifie pour les investisseurs que le risque est plus faible. Cela entraîne automatiquement l’endettement à un coût réduit. Vous avez l’endettement au taux de marché et l’endettement concessionnel. Maintenant, plus le risque est élevé, plus le taux de la dette est élevé. Parce que l’investisseur finance toujours le risque. L’exemple en Guinée, le taux d’emprunt est très élevé parce que c’est un pays très risqué. Ensuite, plus la note est mauvaise, plus le taux d’intérêt est élevé et ce pays est en difficulté d’accéder au marché financier. C’est-à-dire il trouve difficilement un pays ou une institution qui (lui) prête de l’argent. D’où l’importance des notes attribuées par les services de notation à un pays. Même les pays les plus développés se battent pour qu’ils donnent des meilleures notes. Cela leur permet de s’endetter à un taux faible.

Dr Alhassane Makanera Kaké

Maintenant, qu’est-ce qui signifie cette note B+. Je vous donne les trois grands éléments, de AA à AAA jusqu’à BB, BBB-, c’est les meilleures notes. On dit que ce pays est sûr, il n’y a aucun problème. Ce qui signifie que ce pays peut accéder à n’importe quel marché financier et à un coût réduit. Mais pratiquement, ce sont les pays européens qui se trouvent dans ce cadre. Maintenant, de BB, BB+, et en dessous de B, ça veut dire que le risque est élevé. Le risque est élevé.

Maintenant, de C à D, le risque est tellement important que le pays ne pourrait même pas rembourser sa dette. Ça veut dire ici, on n’est pas dans le dernier cas où quand un pays ou une institution nous donne de l’argent, il a un risque que le pays ne rembourse pas, il peut entraîner la faillite.

Mais B+ et en dessous de B+, cela veut tout simplement dire que le risque quand même est toujours élevé mais acceptable. Voici, on est au milieu. Ce qui signifie, si nous voulons aller vers l’endettement à taux d’intérêt faible et accéder au marché financier, que nous avons bien commencé, mais des efforts encore sont nécessaires.

J’aimerais dire, c’est comme au moment en Guinée où il y avait  Bac 1 et Bac 2. Pour accéder à l’université, nous avons eu le Bac 1. On est supérieur à celui qui n’a pas eu le Bac 1. Mais pour qu’on soit à l’université, il y a Bac 2 qui nous attend. Donc on a d’autres efforts à faire. C’est ce que cela signifie.

Mais maintenant, en tant que Guinéen, chargée des questions de réforme publique du premier ministre, je vous dirai plutôt, moi je ne suis plus favorable à l’endettement. Pour deux raisons. La première raison, elle est purement historique.

Dans les années 1980, exactement 1984, avec la prise de pouvoir par l’armée, avec le Colonel Lansana Conté à l’époque on nous disait que la Guinée était trop endettée. La dette ne faisait pas un milliard et demi de dollars. On nous dit qu’on va nous soumettre une mesure d’ajustement pour nous permettre de rembourser la dette. Dix ans après, la dette guinéenne a doublé. On a commencé ce mécanisme, aujourd’hui la dette atteint les 48% de notre PIB. Bien qu’on ait fait le rebasage.

Et moi je me pose la question, cette dette, on a fait quoi avec elle ? On a pris combien et on a remboursé combien ? Ça c’est la première raison, parce que moi je suis plus favorable à ce qu’on fasse d’efforts pour s’endetter.

Deuxième raison. À Séville, il y a eu un sommet mondial sur le financement du développement qui se fait tous les dix ans. Il a été constaté que le recours à l’emprunt extérieur est rare, très difficile. Et le sommet a encouragé à tous les Etats de faire des réformes internes pour mobiliser les ressources internes. Alors, faut-il se battre pour être dans A pour avoir un taux d’intérêt réduit, pour chercher quelque chose qui est rare ou qui n’existe pas, ou bien il faut se battre pour trouver ce qui existe?Parce que même si on a AA, on ne trouve pas l’argent. Pourquoi on va se battre pour avoir AAA+ ?

Les agences de notation avec l’économie mondiale et tout le changement que l’économie mondiale connait, elles-mêmes certainement connaîtront assez de difficultés, parce que les pays vont cesser de se battre pour être notés, et après il n’y a rien.

C’est comme si je me bats pour avoir mon Bac, mais il n’y a pas d’université. Pourquoi je vais me battre pour chercher le Bac il n’y a pas d’université ? Donc cette note restera sans objet. C’est pourquoi je demanderai en tant que citoyen simple, plutôt la Guinée doit se battre pour mobiliser davantage les ressources internes, pour qu’elle soit parmi les pays emprunteurs. Moi je préfère aujourd’hui que l’effort soit concentré pour que la Guinée elle-même puisse avoir suffisamment d’argent et soit parmi les pays qui prêtent aux autres pays. Mais qu’on ne se batte pas parce qu’on a les moyens, pour qu’on puisse taper la poitrine pour dire : nous sommes capables de nous endetter à un montant réduit. Je veux l’inverse, et celui qui suit réellement le discours du Président de la République, il s’inscrit dans ce cadre.

On a les moyens de mobiliser les ressources, on a les moyens que les pays viennent nous prendre de l’argent avec nos conditions que de faire un effort pour qu’on soit parmi des gens auxquels on a confiance, on peut les passer de l’argent. Parce qu’on a trop demandé de l’argent depuis notre indépendance. Alors qu’on a les moyens à ceux que les autres nous demandent de l’argent.

J’aimerais que ceux qui tiennent l’économie de notre pays se mettent à jour par rapport au sommet qui vient de se tenir à Séville, sur le financement du développement et les quintessences même du discours du Président de la République. Voici en tant que citoyen Guinéen, ma position sur cette notation. Elle est bonne, ça ne se discute pas. Mais on a un autre chemin qui est meilleur à ça.

La notation est « fortement influencée » par le projet Simandou. Dans quelle mesure un projet minier unique peut-il avoir un tel impact sur la note souveraine d’un pays ?

Vous savez, la dette est calculée par rapport au PIB. Je prends un exemple terre-à-terre. Je n’aime pas citer les gens, mais laissez-moi citer quelqu’un. Si on vous dit qu’un tiers est endettée de 10 milliards, et qu’on vous dise que Makanéra, enseignant est endettée de 200 millions, nous deux qui est-elle plus endettée ?

L’enseignant qui a peine 3 millions, traîne une dette de 100 millions. Un homme d’affaires qui traite de centaines de milliards, traîne avec une dette de 10 milliards. Qui est réellement endetté ? La dette est calculée en fonction du revenu.

Donc, du fait que Simandou va booster l’économie guinéenne, Simandou va créer de la richesse, le PIB sera élevé, mais automatiquement, notre capacité de rembourser est élevée. C’est totalement ça. Si j’ai 100 000 francs comme salaire, je consomme 99 000 francs, ma capacité de rembourser la dette est 1000 francs.

Celui qui a 1 million, il consomme 200 000. Sa capacité de rembourser la dette est 800 000. Donc, terre à terre, c’est comme ça au niveau des pays aussi. Donc, plus votre revenu national par rapport à la richesse créée, le pourcentage sur le PIB, ça vous permet de savoir si vous êtes capable de rembourser ou pas. Est-ce que votre dette est élevée ou pas ? Donc, on le mesure par rapport au revenu. Si on me dit que ma dette représente 70% de mon revenu, c’est sûr, je ne pourrais pas rembourser cette dette.

Donc, c’est par rapport au revenu du pays, et cela c’est le PIB, le revenu d’un travailleur sur son salaire. C’est pourquoi il faut aller très simple. Pour ceux qui ne sont pas bien outillés en économie, on dit économie simplifiée.

La projection de S&P mentionne que la croissance annuelle du PIB sera de 10% entre 2026 et 2028. Selon vous, est-ce qu’elle est réaliste et quels risques pourraient menacer cette croissance ?

Elle est réaliste, et sur cette période définie, il y a très peu de risques ou il n’y en a pas. Parce qu’on exploite le fer de Simandou. Le prix du fer ne fait qu’augmenter, le besoin du fer ne fera qu’augmenter à cause des risques stratégiques. Nous sommes en guerre, il faut le dire clairement. Le monde a renoué avec la guerre, et le fer est utilisé pour l’industrie d’armement. Ça signifie que le prix du fer va être boosté, donc il n’y a aucun risque. La guerre Ukraine-Russie, ce qui se passe à Gaza, vous pensez que c’est terminé ? L’humanité s’est mariée avec la guerre.

De 1989 jusqu’à maintenant, on a connu une stabilité relative en matière de conflits géostratégiques. Aujourd’hui, c’est ce conflit géostratégique qu’il reprend. Et les alliances sont en train de se reconstruire autour des pôles stratégiques. Ce qui signifie que le risque de conflits internationales et la psychose pousseront les pays à s’armer. Et nous, notre richesse sera demandée. Donc, je vous dis, pour le long terme, ce qui se passe en Iran, en Israël, et ainsi de suite, pousse chaque état à s’armer.

Et au-delà des armements, il y a aussi l’industrie automobile, voire même l’industrie électrique…

L’industrie automobile peut connaître, il peut y avoir un risque avec, comme Trump fait, les taux d’intérêt élevés, ainsi de suite, ça peut se freiner. C’est pourquoi j’ai pris un domaine où il n’y aura pas de frein. La guerre, chacun va se protéger. Tu peux dire, je ne vais pas payer la voiture américaine parce que le taux est élevé. Mais tu ne vas pas dire, je ne vais pas me protéger parce que le prix du fer est élevé. C’est ce que je veux dire. Je dis, pour moi, le conflit géostratégique qui est né, qu’on est en train d’entraîner depuis une dizaine d’années, ce conflit, qu’il se prolonge ou pas, va pousser à chaque Etat d’aller vers l’armement. Si vous regardez les commandes des différents pays, ça se chiffre par des milliards. Tous les pays savent.

Je dis, ce risque va continuer au moins sur dix ans. Donc, il n’y a aucun risque dans l’exploitation du Simandou qui fera que le prix du fer soit baissé. C’est arrivé au bon moment. Malheureusement, moi, je n’aime pas la guerre, mais c’est qui sûr, le Simandou est exploité au moment où on est sûr que le prix du fer ne va pas baisser. C’est ce que la géostratégie internationale dicte. Voici un peu mon raisonnement pour appuyer que cette perspective est réaliste et je serais même surpris si elle ne sera même pas dépassée. Il suffit que la Guinée fasse des réformes internes appropriées. Si on fait cela, les 10%, on va les dépasser, on va faire comme la Chine.

Les 10% sont mises sur des perspectives si l’État restait comme tel. Mais moi, je suis sûr, lorsque l’on finira avec la transition, des réformes sont obligatoires. Avec ces réformes internes obligatoires, on sera autour de plus de 12% ou 15%. Moi, je ne serais pas étonné. Le pays est immensément riche. On a juste un problème de contrôle de notre richesse. Si le gouvernement a la volonté de contrôler la richesse, c’est possible.

A suivre !

Entretien réalisé par Boubacar 1 DIALLO

Pour Africaguinee.com

Créé le 20 septembre 2025 14:50

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