Nfamara Yemoriba Camara: le maître-charpentier guinéen qui s’impose sur les toits d’Europe
PARIS – Né à Conakry, Nfamara Camara a grandi dans le quartier de Koloma avant de poursuivre ses études supérieures en économie-gestion à l’Université de Sonfonia. En 2007, il s’envole pour la France pour intégrer l’Université Paris 8. Diplôme en poche, là où beaucoup s’orientent vers la finance ou la technologie, Nfamara choisit une voie singulière : celle de charpentier couvreur en ardoise. Un métier de passion et de rigueur qui lui ouvre aujourd’hui les portes des chantiers les plus prestigieux d’Europe. Portrait d’un artisan au parcours atypique.

“Je suis né à Conakry et j’ai grandi dans le quartier de Koloma. C’est là que j’ai fait mes études élémentaires à l’école Patrice Lumumba, où j’ai obtenu mon certificat d’études primaires en 1998. J’ai poursuivi mon collège à Koloma (BEPC en 2002) avant de rejoindre le lycée de Lambanyi pour mon baccalauréat en 2005. Ma promotion fut la dernière à passer le concours d’accès à l’université. J’ai été orienté en Économie et Gestion à l’Université de Sonfonia. En 2006, alors que j’étais déjà à l’université, mon père m’a fait venir en France. À l’époque, j’ignorais totalement que mon destin serait lié au métier de charpentier”, entame-t-il.
Un destin forgé par la rigueur
C’est le hasard, lors d’un salon de l’emploi à Paris, qui le mène vers l’ardoiserie. Alors que les stands des grandes banques et d’Air France sont pris d’assaut, Nfamara s’arrête devant celui de la charpente, où une recruteuse lui prédit un avenir sans chômage. Il s’engage alors dans un apprentissage exigeant.

« En France, j’ai continué mes études en Économie et Gestion à l’Université Paris 8. Une fois ma licence validée, le hasard m’a conduit vers la charpente. Alors que mes camarades cherchaient leur voie dans les banques ou les bureaux, on m’a conseillé ce métier en m’assurant que je ne le regretterais pas.
J’ai intégré le centre de formation d’une entreprise spécialisée. En Afrique, quand on vous confie à quelqu’un, vous l’appelez « maître » et vous l’honorez. Le maître peut même être très dur. Cette éducation a été une chance par rapport aux jeunes Européens.

On m’a confié à une entreprise de toiture dirigée par des maîtres très rigoureux, Thierry et David, que beaucoup évitaient à cause de leur sévérité. J’ai accepté leur rigueur sans broncher, car je savais que c’était pour mon bien. Cinq ans plus tard, je suis devenu une fierté de l’entreprise : j’ai dépassé des apprenants qui étaient là depuis dix ans pour devenir Maître.
J’ai obéi là où les autres n’acceptaient pas cela. En Afrique, le maître peut frapper l’apprenti ; cet héritage culturel a été un atout pour moi », se souvient-il.

Ce courage, il le puise dans les conseils de son père : « Mon père m’avait dit : « tu vas et tu reviens ». Cela signifiait ne pas errer, mais acquérir des compétences pour être utile au pays. Ce message, livré sur le tarmac de l’aéroport, ne m’a jamais quitté. »
Depuis 2016, Nfamara est sollicité bien au-delà des frontières françaises. Du Luxembourg à la Suisse, ses compétences en « mathématiques pures » appliquées à la toiture font de lui un expert recherché dans un secteur en pénurie de main-d’œuvre.

« À la fin de mon cursus, je voyais des aînés guinéens en Master « Marché des Institutions financières » en grande difficulté. Je me suis demandé quel serait mon avenir si même les diplômés de haut niveau souffraient. Au Salon de l’Emploi de Paris, les files d’attente étaient interminables devant les stands d’Air France, des banques ou de l’armée. Mais devant le stand de la charpente, il n’y avait personne. La recruteuse, Anne Claire, m’a dit : « Vous avez choisi un métier d’avenir. Si vous obtenez votre diplôme, jamais vous n’allez chômer ». J’ai obtenu mon diplôme en 2015 et ce choix s’est avéré payant« , confie le maître charpentier.

Un savoir-faire rare au cœur de l’Europe
«De 2016 à 2022, j’ai multiplié les chantiers à Paris, puis au Luxembourg, où j’ai travaillé sur un bâtiment public de l’Union européenne. Aujourd’hui, je travaille jusqu’en Suisse. La charpente ardoisière manque cruellement de main-d’œuvre qualifiée : pour 20 départs à la retraite, il n’y a parfois que deux jeunes pour prendre la relève. C’est un métier difficile à cause de la hauteur, mais très gratifiant. Dès que tu envoies un CV en charpente-ardoise, on t’appelle le lendemain. J’ai même travaillé sur des bâtiments publics de l’Union européenne et participé à la réfection du toit du ministère français de l’Éducation nationale. »

La charpente en ardoise, c’est avant tout de la précision. En formation, on passe deux semaines en classe pour apprendre les plans, les normes et les règles fondamentales, puis un mois sur le chantier pour la pratique. « Si je prends un toit en ardoise, il faut des calculs précis. Par exemple, pour des ardoises de format 32×22 posées avec des crochets de 9, il faut savoir exactement combien d’ardoises poser, calculer l’alignement et les liaisons. C’est l’application directe des mathématiques sur le chantier », détaille-t-il.
L’ardoise de Labé, une mine d’or inexploitée
Le grand rêve de Nfamara est désormais de mettre son expertise au service de la Guinée. En découvrant que son pays natal possède l’une des meilleures qualités d’ardoise au monde, notamment à Labé, il plaide pour une relance de cette filière.

«Actuellement, le marché européen est dominé par l’Espagne et le Brésil, car les carrières françaises d’Angers sont en rupture. Pourtant, l’ardoise de Labé est supérieure. C’est une véritable mine d’or. J’ai découvert son existence lors d’un séjour à Dubréka, grâce à un ingénieur qui m’a montré des échantillons. J’ai été surpris et fier de voir que la matière première est chez nous.
L’ardoise guinéenne est meilleure que celle commercialisée à travers le monde. Les bâtiments de Labé et Dalaba, coiffés par l’administration coloniale, résistent depuis plus d’un siècle. Celle d’Europe ne tient pas aussi longtemps. », explique-t-il.

Nfamara Camara appelle l’État guinéen à s’inspirer de modèles comme celui de la Tanzanie pour former la jeunesse locale.
« L’État devrait penser au retour des toits en ardoise. Nous pourrions créer des centres professionnels pour mouler des jeunes guinéens. C’est une source d’emplois énorme, de la carrière jusqu’à la pose. Imaginez si tous nos bâtiments publics étaient couverts d’ardoise locale. Aujourd’hui, on utilise parfois ces plaques précieuses pour de simples dalles de toilettes ou du transport artisanal. C’est un gâchis de matière première. Il est paradoxal de constater ça en Guinée, alors qu’à Paris, elles couvrent l’Élysée, les ministères et les églises », souligne-t-il.

Transmettre pour mieux revenir
Malgré les sollicitations en Europe, l’artisan garde les yeux rivés sur l’horizon guinéen. S’il travaille déjà ponctuellement pour des particuliers à Dubréka ou Kindia, il souhaite une structuration nationale de la profession.
« Mon but est de transmettre mon savoir-faire. En Europe, je travaille souvent avec des Belges ou un jeune Sénégalais, mais rarement avec des Guinéens. Souvent, on se perd dans les débats politiques au lieu de se concentrer sur la perfection du métier. Une fois que ce travail sera valorisé en Guinée, je rentrerai tranquillement exercer au pays, comme mon père me l’avait instruit », indique l’expert artisan.
À travers son parcours, Nfamara Yemoriba Camara prouve que les métiers manuels, souvent délaissés, constituent des passerelles d’excellence et des leviers de développement indispensables pour la « Nouvelle République » qu’il appelle de ses vœux.

« En Europe, le besoin est immense. J’ai travaillé sur la réfection du toit du Ministère de l’Éducation nationale à Paris. Malheureusement, je trouve peu de Guinéens dans ce métier. Souvent, mes compatriotes préfèrent débattre de politique au travail plutôt que de se concentrer sur la maîtrise de l’art. Un ministre guinéen m’a déjà contacté après avoir vu mes réalisations sur les réseaux sociaux. J’encourage l’État à intégrer l’ardoise dans les écoles professionnelles. Une fois que ce secteur sera valorisé au pays, je rentrerai définitivement exercer en Guinée, comme mon père me l’avait instruit. Pour l’instant, je continue mes interventions ponctuelles, comme je l’ai fait récemment à Dubréka et Kindia ».

Entre deux chantiers prestigieux en Suisse ou au Luxembourg, Nfamara Camara garde les yeux rivés sur l’horizon guinéen. Pour ce maître-artisan, la réussite ne sera totale que le jour où le savoir-faire acquis en Europe servira à valoriser l’ardoise de Labé. Plus qu’un métier, c’est une mission de transmission qu’il s’assigne désormais, pour que la jeunesse de son pays ne voie plus l’ardoise comme un simple débris de carrière, mais comme le matériau noble sur lequel bâtir la Guinée de demain.

Alpha Ousmane Bah
Pour Africaguinee.com
Tel : (+224) 664 93 45 45
Créé le 14 janvier 2026 12:15Nous vous proposons aussi
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