Mutinerie et bombardement du Palais de Conté en février 1996 : 28 ans après, le colonel Yaya Sow dit sa part de vérité…

CONAKRY-Qui a bombardé le Palais du Général Lansana Conté en 1996 ? Comment la mutinerie des 2 et 3 février de cette année avait-t-elle éclaté ? 28 ans après ces incidents tragiques, le Colonel Yaya Sow a accepté de dire sa part de vérité sur ce qui s’était passé ce jour.

Dans une interview exclusive qu’il a accordée à Africaguinee.com, l’officier artilleur à la retraite « déconstruit » la légende qui s’est forgée autour de l’obus de char qui avait touché le Palais des Nations. Ce tir d’obus parti du Camp Alpha Yaya Diallo, la plus grande garnison militaire du pays avait failli mettre fin aux jours du Général président. Son pouvoir avait vacillé, mais a résisté.

Le commandant Yaya Sow alors accusé d’être l’un des instigateurs de cette mutinerie, avait été arrêté, jugé et condamné à dix ans de prison avec d’autres soldats, puis radiés des effectifs de l’armée en 1998. Il fut réintégré en 2010 par le Général Sékouba Konaté, alors président de la transition. C’est un homme serein qui a ouvert son cœur à votre quotidien électronique. Sur Africaguinee.com, le physicien revient sur cette autre cicatrice du passé tumultueux de la Guinée.

AFRICAGUINEE.COM : Mon Colonel ! Des bruits de bottes sont partis du camp Alpha Yaya en 1996. Vous aviez quel grade et vous occupiez quelle fonction ?

COLONEL YAYA SOW : En ce moment j’étais chef de bataillon et commandant l’artillerie guinéenne depuis 1990. Entre 1994-1995, j’étais au front en Sierra Leone comme commandant du quatrième contingent guinéen déployé sur place. C’est à mon retour en Guinée que les évènements des 2 et 3 février 1996 ont eu lieu.

Qu’est-ce qui était à la base de la mutinerie ?

En fait tout s’est déclenché à la suite de l’augmentation des salaires des policiers. Les militaires, surtout les jeunes de la promotion « 90 » ont estimé que l’armée est lésée. Ils ont alors commencé à manifester. En réalité, l’initiative était venue de ceux-là. Je ne le cache pas parce que nous étions des militaires recrutés sous le régime de Sékou Touré. Nous de la vieille classe on n’était pas assez audacieux pour aller contre l’institution, contre l’Etat. Les jeunes avaient le sang chaud peut-être ne comprenant pas toutes les réalités.

Du déroulement des évènements jusqu’à votre arrestation qu’est-qui s’était réellement passé ?

J’étais rentré du front en novembre 1995. Quand les jeunes se sont emparés des armes pour tirer dans la rue, certains officiers pris de panique, ont enlevé leur grade pour disparaître. Moi qui revenais du front, je dis Non, si j’enlève mes grades pour fuir les jeunes, je quitte par peur aujourd’hui, je ne reviendrais plus jamais dans l’armée. Les jeunes étaient fâchés contre tous les officiers. Ce qui avait fait que beaucoup se sont mis à couvert. C’est comme ça que je suis resté au camp. Un moment, des gens sont venus me rapporter qu’on avait tiré sur des hommes du camp Alpha Yaya au palais. Je me suis dit que c’est très sérieux, il fallait rester au camp pour gérer ça. Après je suis allé au palais des Nations pour vérifier. Sur place j’ai observé et je me suis rendu compte que ce n’était pas vrai, aucun soldat n’avait été touché. C’était de l’intox.

D’ailleurs c’est comme si les soldats du camp, partis au palais, avaient sympathisé avec la garde présidentielle là-bas. Aucune tension n’y était. Malheureusement c’était trop tard, tout le monde était mobilisé. Des coups étaient déjà partis en direction de Coronthie. Là, il fallait gérer jusqu’à ce que le calme revienne. Des gens avaient été envoyés vers le Président Conté afin qu’il accepte de venir au camp Alpha Yaya, il a systématiquement refusé. La situation a empiré, la seule solution c’était de l’arrêter et le faire venir au camp et rétablir le calme. Malheureusement, des officiers avaient entre temps fait des déclarations disant que la constitution est abolie, tout s’était apparenté à une prise du pouvoir finalement. Mais là c’était en dehors de mon cercle. J’ai retrouvé l’officier d’artillerie qui a lu la déclaration sans prendre aucun ordre. Il était très jeune. Il s’est exilé par après et n’est revenu qu’à la prise du pouvoir par Dadis.

Finalement tout le monde s’était focalisé sur le tir qui avait défiguré le palais des Nations. Dans quelle circonstances les tirs étaient partis et vous étiez où ?

En fait, j’étais au camp Alpha Yaya, je ne savais pas qu’il y a eu tir au début. On me l’a rapporté, dès que je fus informé, j’ai pris ma Jeep avec quelques hommes à bord direction Kaloum au palais des Nations. Je suis allé constater effectivement que le palais était à feu mais en ce moment je ne savais pas ce qui en était la cause.

Lorsque vous aviez vu le Palais en feu, vous aviez ressenti votre responsabilité dedans ou bien vous étiez gêné étant le commandant des artilleries ?

Je ne peux pas tellement me rappeler de mes sentiments à l’époque, mais je disais que la situation devient plus trouble. D’ailleurs, je ne me reprochais de rien c’est pourquoi j’avais eu le courage d’aller voir le palais déjà à feu. Ensuite il fallait que je comprenne ce qui se passe et que je sache qui a commis l’acte. Je suis revenu à Alpha Yaya mais ça signifie dans tous les cas que la crise avait atteint un point de non-retour. C’est ce qui avait inspiré beaucoup de gens à vouloir aller dans le sens d’un coup d’Etat militaire.

Général Lansana Conté

Il existe encore de vieilles images dans lesquelles le président Conté exhorte des mutins partis au palais de rentrer dans les casernes et de rendre les armes. Vous étiez de ce groupe ?

Je n’étais pas du groupe, ce n’était pas notre génération. Au contraire il y avait le lieutenant Mory Laye Kebé. Je l’ai vu sur char lui qui était artilleur. Je l’ai intimé l’ordre de descendre du char. J’ai compris donc que des soldats de toutes les armes, dans leur spontanéité, sont allés faire un premier tour en ville à bord du char. Kebé s’était même posé porte-parole des mutins. Pratiquement l’initiative des chars m’échappait ce n’était pas de moi, les chars ne relevaient pas de mon unité. Ils relèvent des Blindés.

Finalement le président Conté est déposé au camp Alpha Yaya. Là au moins vous étiez présent. Il se voyait en homme qui a perdu son pouvoir. Qu’est-ce qui avait permis sa reprise de contrôle de la situation pour repartir sainement ?

C’était simple, le salut est venu par le fait que les char-mans (des hommes qui relèvent du bataillon char NDLR) étaient complètement opposés à toute perspective de coup d l’Etat militaire.  C’est en ce moment que beaucoup d’autres hommes notamment des fantassins sont venus marquer leur opposition à la prise du pouvoir. La majorité avait dit que ce n’était pas un coup d’Etat mais une revendication salariale. Donc, pratiquement, personne ne s’était opposé à cet aspect-là. C’est ce qui a permis au président Conté de repartir sainement vers son camp en ville. Le calme est revenu comme ça. Certains officiers disparus ont réapparu.

Quand le calme est revenu, chacun a repris son travail. On vous avait demandé de faire un rapport ou bien vous-même en aviez déjà rédigé pour la hiérarchie militaire ?

Je n’avais pas eu le temps de faire un quelconque rapport parce que j’étais déjà arrêté. Personne n’est venu me chercher. Nous avons plutôt été convoqués à l’Etat-major pour une réunion. Mais je rappelle qu’avant d’aller à cette réunion, j’avais dit à un de mes officiers que c’est pour nous arrêter, il m’avait dit que ce n’était pas ça. Nous sommes partis effectivement, nous avons été arrêtés. L’officier auquel j’avais fait la confidence m’a rejoint plus tard. Je lui ai alors dit : « tu vois que j’avais raison »

Mon Colonel ! pourquoi vous n’aviez pas pris le large carrément comme l’avaient fait d’autres ?

Bon, je croyais un peu à la valeur de la démocratie naissante. Ensuite n’ayant joué aucun rôle subversif ou instruit à quelqu’un de faire quoi que ce soit dans les évènements des 2 et 3 février. Je pensais bénéficier d’un procès équitable pour me défendre tranquillement et expliquer au moins comment j’avais vécu la scène comme tout le monde. Et l’idée de quitter mon pays ne m’avait jamais traversé la tête. Malheureusement, j’ai été condamné pour tentative de coup d’Etat et destruction d’édifices publics avec d’autres.

Vous avez été trop fataliste….

Pas fataliste mais réaliste

Vous aviez eu droit à un avocat ?

Oui bien sûr, feu Me Bassirou Barry ancien ministre de la justice était mon avocat. Il s’était constitué volontiers pour être mon avocat à titre gratuit. Pour la petite histoire ; des liens sont nés entre ma famille et celle Me Bassirou Barry. Son père avait offert l’hospitalité à mon grand-père ancien canton interdit de séjour à Kébaly par le colon blanc. Nous avons gardé cette amitié. A mon tour, il m’a défendu au procès. Ça veut dire les Barry ont sauvé deux fois les Sow (éclats de rire).

Le président Conté s’était rendu, le ministre de la défense s’était fait capturer. Un comité de salut public avait dressé une liste de militaires considérés comme les Maîtres de Conakry. Une confusion était là. Est-ce que votre nom y figurait ?

Non pas du tout, mon nom n’y était pas. Je n’étais ni acteur ni meneur des évènements.

Vous étiez commandant lors des évènements des 2 et 3 Février 1996. Vous avez été tristement célèbre. Depuis, quand tu dis Yaya Sow, des cœurs tremblent. L’idée qui revient à tous, c’est le lanceur d’obus sur le palais des Nations. Comment vivez-vous cela 28 ans après ?

Bon ! de toutes les façons, ce que vous venez d’affirmer relève disons de la légende. Un procès a été fait dans ce sens, ceux qui avaient eu la chance d’être dans la salle d’audience avaient compris ce qui s’était passé. Malheureusement pour nous, ce procès n’était pas public. En fait, les débats ou ce qui se disait n’étaient pas reportés à la radio et à la télé. C’est pourquoi une bonne partie du public ignore encore ce qui s’était réellement passé. Pour mémoire à la barre, un certain Wanwaran (le nom d’un artilleur NDLR) avait déclaré que c’était lui le responsable du bombardement du palais. Je ne perds pas du temps à contredire la légende parce que si une légende est créée il est difficile de s’en défaire.

Un soldat sur les ruines du Palais, archive photo AFP

Quand le palais a été touché, Même le président Conté aurait dit : « ça c’est la main de Yaya Sow » Mon colonel ! 28 ans après est-ce que le commandant Yaya Sow, chef du groupement des artilleries n’avait pas manié des obus en direction de Coronthie et du palais où le président était retranché ? D’aucuns disaient à cette époque que Yaya Sow était le seul qui pouvait faire parler les artilleries lourdes au sein de l’armée ?

Non, le problème est très simple, quand on est conscient que la vérité existe, nous n’avons pas besoin de claironner sur les toits, avec le temps tout s’éclaircit, j’ose croire que c’est une vieille histoire. « Je me rappelle que même Conté disait que celui qui a détruit le palais va le reconstruire. A ceux qui me le disent, je réponds que le palais est reconstruit ».

Avez-vous rencontré Lansana Conté après vos 10 ans de prison pour tirer certaines choses au clair ?

J’avais essayé de le rencontrer après la prison par le biais d’un certain Yerim qui était très proche de lui, malheureusement je n’avais pas eu cette occasion jusqu’à son décès en 2008. Sinon ça me tenait à cœur de le rencontrer.

Vous aviez certainement un message pour le président Conté mais il n’est plus là aujourd’hui. Quel est ce message que le peuple de Guinée peut entendre aujourd’hui ?

C’est un court message et simple. Je tenais à lui dire que je suis désormais libre, je suis prêt à continuer à travailler pour le pays, pour la nation. Lui dire également que je n’ai aucune rancune contre lui. Pour preuve quand j’ai été à la Mecque en 2018 mes premières prières et bénédictions sont parties en direction de lui Lansana Conté. Les raisons sont simples, la puissance qu’il avait à l’époque et l’outrage qu’il avait subi lors des évènements des 2 et ou 3 février pouvaient justifier n’importe quelle sentence contre les accusés allant jusqu’à la peine capitale. Nous avons vu des gens seulement accusés de monter faux coup-d ’Etat sans coup de feu et qui ont été passés par les armes, ça s’est passé dans l’histoire de notre pays. Et Conté ne l’avait pas fait contre nous et j’ai trouvé ça respectable.

Donc vous trouvez vos 10 ans de prisons raisonnables alors que vous estimez de n’avoir rien fait ?

C’est trop dire, j’ai assumé ma condamnation à 10 ans de prison. C’est pourquoi j’ai dit que s’attaquer à un président de cette façon que je qualifie d’outrage pouvait justifier des peines plus lourdes. Il suffisait juste d’être cité coupable ou non dans une affaire de renversement de régime. Ils ont été moins sévères aux condamnations je pense. Je pense que plus de 90 militaires avaient été mis aux arrêts dans cette affaire, d’autres ont fui. C’est 35 qui ont été condamnés et parmi ces 35 tout le monde n’était pas coupable ou meneurs. Il faut dire que les peines n’étaient pas si lourdes, on pouvait être condamnés à mort ou à perpétuité, ce qui n’a pas été le cas.

Après la prison, est ce que, ce que vous appelez ‘’l’esprit du corps dans l’armée’’ a continué entre vous et les autres amis militaires bien que certains avaient témoigné à charge contre les accusés ?

Effectivement l’esprit de corps est resté entre nous. Même au procès certains étaient venus témoigner contre nous ; ça n’avait pas attisé la rancune entre nous. On se marrait plutôt entre nous. Tout s’était bien passé sans animosité aucune et jusqu’à maintenant. Les accusateurs après notre libération sont toujours restés des amis pour la simple bonne raison que nous partagions les mêmes repas au front. L’esprit de corps il y en a. D’ailleurs après notre condamnation nous avons été radiés de l’armée, après la prison en 2010, le général Sékouba Konaté nous avait réintégrés juste pour un an. En 2011 Alpha Condé nous a envoyés à la retraite. Au moins cette séquence nous a permis d’accéder à notre pension alimentaire.

Mon Colonel ! Est ce qu’il vous arrive de penser aux moments difficiles traversés avec vos collègues de l’armée suite aux évènements des 2 et 3 février et de regretter des choses ?

Pas du tout. Comme je vous l’ai dit, quand on détient la vérité ou on pense qu’on est dans le vrai, on ne peut pas avoir ces cas de conscience. Donc, en aucun moment je n’ai eu des cauchemars ou remis en cause l’évolution. C’est vrai qu’on peut se tromper, on peut s’égarer, mais si on garde le cap on remonte toujours à la surface.

En 2000, quand la Guinée a subi les agressions rebelles, il se disait partout que le président Conté était allé vers Yaya Sow et les autres pour solliciter auprès de vous d’aller combattre à la frontière. Mais vous auriez refusé en disant que vous étiez des prisonniers. Est-ce vrai ?

Là c’est encore la légende, mais je me rappelle mes codétenus et moi avions adressé une lettre par le biais du procureur que si on nous sollicitait, nous étions prêts à aller combattre les rebelles parce que nous les avons combattus en Sierra Leone. Nous connaissons les conséquences d’une rébellion. Les atrocités dont nous avons été témoins on était prêts à défendre le pays.

Vous avez oublié ou bien il vous revient à l’esprit que les vrais auteurs n’ont pas été inquiétés c’est vous autres qui payez les frais ?

Oubliez tout c’est trop dire aussi, mais dans tous les cas je ne perds pas mon temps à ramener le passé, je me tourne toujours vers l’avenir pour le temps qui me reste à vivre. L’autre pan, je ne me suis pas érigé en juge pour indexer tel ou tel autre. Je n’en veux à personne. Dans tous les cas, j’étais prêt à assumer ma part de responsabilité dans tout ce qui s’était passé. C’est pourquoi je n’ai pas voulu fuir. Je ne veux en vouloir à personne parce que quelque part il y a un Dieu qui veille à tout.

Colonel Yaya Sow, vous avez connu des moments difficiles dans votre vie mais vous êtes résilient, vous avez réintégré la société comme si rien ne s’était passé derrière. Pour d’autres après la prison, ils ne se rattrapent jamais, c’est quoi le secret ?

Si secret il y a, c’est juste d’avoir une dose d’optimisme et « oui » d’être convaincu que tout ce qui vous arrive précède d’une volonté supérieure qui dépasse celle des hommes. Ensuite il faut positiver parce que si vous vous laissez aller vous chavirez. Vous pouvez rester en prison, manger des Steaks, si le moral n’est pas bon vous ne survivrez pas. Donc il faut garder le moral et je n’oublierai pas le sens de l’humour à tel enseigne que j’ai écrit un livre que j’ai publié. Ce livre est intitulé ‘’Les bienfaits de la prison’’, dans ce livre j’ai parlé des aspects de la vie en prison et la façon dont je suis resté positif pour passer ces 10 ans en prison sans que je ne sois traumatisé.

Votre livre « les bienfaits de la prison » vous l’avez écrit en prison ou après ?

Je l’ai écrit après la prison, d’ailleurs c’est récemment qu’il a été publié ça fait 6 mois. Le contenu est une façon de positiver, partager mon expérience pour que chacun comprenne quand on est sensé être au plus profond de la misère, au plus profond de la détresse avec la volonté et le courage on peut remonter à la surface, on peut survivre, on peut même mieux faire après et c’est ce que je m’évertue de faire.

Dernière question, malgré votre âge 75 ans, on vous sent très rajeuni et endurant. Vous faites du sport pour vous maintenir ?

Je ne fais pas de sport actuellement. Comme exercice je ne fais que du Yoga. Le plus grand secret encore une fois c’est le moral, la foi et l’humour qui me font vivre.

Colonel Yaya Sow Merci beaucoup !

C’est à moi de vous remercier de m’avoir permis d’expliquer certains aspects plus ou moins sombres de ma vie.

Interview réalisée par Alpha Ousmane Bah

Pour Africaguinee.com

Tel : (+224) 664 93 45 45

Créé le 10 juin 2024 11:15

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