Le fossé entre droit du travail et réalité en Guinée (Par Mathieu Kourouma)

En Guinée, où 80 % de la population a moins de 35 ans, la quasi-totalité des travailleurs évolue en dehors du cadre du droit du travail formel, selon une analyse du juriste – consultant Mathieu Moussa KOUROUMA. Le pays compte par ailleurs 727 000 personnes âgées de 65 ans et plus, soit 4,2 % de la population totale d’après la Banque mondiale et l’Institut National de la Statistique (INS), un vivier d’expertise que l’auteur appelle à mieux valoriser.

L’appareil institutionnel guinéen du travail affiche une clarté conceptuelle certaine, portée notamment par la récente création du Ministère de l’Emploi, du Travail et de la Protection Sociale (METPS). Mais sur le terrain, un fossé profond sépare l’ordre juridique formel du quotidien de la majorité des travailleurs.

En cause, un système réglementaire conçu pour un salariat structuré et formel, qui ne représente aujourd’hui qu’une frange minoritaire de la population active guinéenne.

Un droit taillé pour une minorité

L’efficacité d’un ministère ou d’un code du travail ne se mesure pas à la perfection de ses textes, mais à son taux de pénétration réel dans l’économie. C’est le constat que dresse Mathieu Moussa KOUROUMA  dans son analyse.

Sans une prise en compte pragmatique de l’économie informelle, largement documentée par un rapport de la Banque Africaine de Développement (BAD) sur la période 2024-2025, toute réforme de l’administration du travail risque de rester une illusion institutionnelle, prévient-il. Autrement dit, des lois modernes, appliquées à une minorité de travailleurs seulement.

Ce diagnostic rejoint les constats de l’Organisation Internationale du Travail (OIT), dont le profil national de sécurité et de santé au travail, établi conjointement avec notre pays sur 2025-2026 dans le cadre du Programme Accélérateur mondial pour l’emploi, documente-lui aussi les angles morts de la protection des travailleurs guinéens.

Tout pour l’embauche, rien pour la suite

Même les travailleurs qui ont la chance d’évoluer dans le secteur formel ne sont pas épargnés par cette fragilité. Leur parcours professionnel reste marqué par un sentiment de précarité et d’incomplétude, selon l’analyse.

Un déséquilibre se dégage, administrations et entreprises concentrent leur attention sur le recrutement et l’embauche, mais négligent les étapes suivantes du parcours professionnel, à savoir le déroulement de carrière, la formation continue et la préparation à la retraite. Un déficit d’accompagnement que confirme, en creux, le rapport 2026 du Ministère de l’Enseignement Technique et de la Formation Professionnelle sur l’insertion des diplômés, qui pointe déjà les difficultés d’entrée dans la vie active.

Or sans perspective claire de progression, ni garantie d’une retraite décente, le contrat de travail perd sa valeur d’engagement à long terme, selon cette lecture. La performance durable d’un système de travail suppose, au contraire, de sécuriser l’ensemble du cycle de vie professionnel d’un actif, de l’embauche jusqu’à la retraite.

727 000 seniors, un capital sous-exploité

Autre angle mort identifié par l’analyse, la place des aînés. La Guinée compte environ 727 000 personnes de 65 ans et plus. Un groupe démographiquement minoritaire dans un pays où 80 % de la population a moins de 35 ans, mais qui concentre des décennies de pratique professionnelle, de mémoire institutionnelle et de savoir-faire technique.

Abandonner ces compétences au moment du départ à la retraite, par une rupture brutale avec le monde du travail, constitue selon l’auteur un gaspillage économique et une perte irréparable de capital immatériel pour les organisations publiques comme privées. Ce savoir-faire, accumulé sur toute une carrière, pourrait au contraire accélérer le transfert de compétences vers une jeunesse guinéenne appelée à prendre le relais en nombre.

Vers une « troisième carrière »

La proposition avancée par le juriste-consultant consiste à créer un véritable statut de la « troisième carrière », qui transformerait la fin de parcours professionnel en levier d’encadrement, de mentorat et de renforcement des compétences nationales, plutôt qu’en simple sortie du marché du travail.

Un tel dispositif permettrait, selon Mathieu Moussa KOUROUMA, d’atténuer les conséquences sociales d’une fin de carrière souvent subie, tout en créant une passerelle intergénérationnelle où les seniors deviendraient catalyseurs de performance et de stabilité pour les jeunes actifs, plutôt que d’être écartés du monde du travail au moment où leur expérience serait la plus utile.

Reste à transformer cette ambition en politique publique concrète, un chantier qui, selon l’auteur, conditionnera la réussite de la modernisation du marché du travail guinéen.

Mathieu Moussa KOUROUMA
JURISTE
Manager Capital Humain

Créé le 15 août 2026 07:40

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