« Il y a un piège tendu… »: pourquoi les pays du Golfe ne répliquent pas aux frappes de l’Iran
En visant en représailles les bases militaires américaines au Moyen-Orient, l’Iran a entraîné dans la guerre avec lui, et bien malgré eux, plusieurs pays de la région. Téhéran a notamment frappé des infrastructures civiles et énergétiques chez certains de ses voisins. Les autorités des pays du Golfe ont condamné les bombardements mais n’ont pas répliqué militairement.
« Le coût de la non-réponse est moins élevé que le coût de la réponse », analyse Hasni Abidi sur TV5. Malgré une guerre devenue régionale dans laquelle ils sont pris pour cible, les pays du Golfe continuent de miser sur la diplomatie. Après 7 jours de frappes iraniennes visant non seulement les bases américaines sur leur territoire mais aussi parfois des infrastructures civiles ou énergétiques, la réponse est restée la même chez tous les États du
Moyen-Orient concernés: condamnation et retenue.
« De telles attaques ne peuvent rester sans réponse », a bien réagi le Premier ministre et ministre des Affaires étrangères qatari Mohammed ben Abderrahmane Al-Thani, lors d’un appel avec le ministre des Affaires étrangères iranien, Abbas Araghchi, ce mercredi 4 mars. « L’aéroport international Hamad, des infrastructures vitales et des zones industrielles, notamment des installations liées à la production de gaz naturel liquéfié », ont été touchés par Téhéran, a affirmé le ministre, dans un communiqué revenant sur l’appel. En face, l’Iran tente d’assurer à son voisin que seuls les intérêts américains étaient visés dans le pays.
« Les pays du Golfe ont les moyens de se défendre »
À l’instar du Qatar, des centres névralgiques tels que des installations pétrolières ont été ciblés aux Émirats arabes unis ainsi qu’en Arabie saoudite, qui a pourtant refusé le survol de son espace aérien aux États-Unis dans cette guerre. En s’en prenant aux États du Golfe, les Gardiens de la révolution espèrent que leurs voisins mettent la pression aux États-Unis pour trouver une issue à la guerre, selon les experts.
Les ministres des Affaires étrangères membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG), comprenant le Bahreïn, l’Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats arabes unis, le Koweit et Oman, se sont réunis en visioconférence ce jeudi. Ils ont condamnés, de concert avec l’Union européenne (UE), des « attaques iraniennes injustifiables » menaçant « la sécurité régionale et mondiale ».
Au septième jour de la guerre, leur position ne s’infléchit pas. Hors de question pour eux d’entrer dans la guerre, en frappant en retour l’Iran. « Le coût de la non-réponse est moins élevé que le coût de réponse », analyse auprès de TV5MONDE Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (CERMAM).
« Jusqu’à quand les pays arabes du Golfe vont-ils supporter cette agression physique? », réagit au contraire le Général François Chauvancy, interrogé par TV5MONDE ce jeudi. « Ils ont les moyens de se défendre largement. D’ailleurs, les Émiratis l’ont fait, notamment en détruisant quelques missiles. Ils ont du matériel hyper moderne en termes de défense antimissile, ils en ont les capacités », estime le militaire.
« Partager les coûts de la guerre qui commencent à peser »
« Les pays du Golfe ne veulent pas être entraînés dans cette guerre, ils estiment qu’il y a un piège tendu à répondre militairement aux frappes iraniennes », explique Hasni Abidi. Le piège en question: celui tendu par Washington et Jérusalem, qui ne « veulent pas que ce conflit reste cantonné dans une relation tripartite entre Israël et les États-Unis d’un côté et l’Iran de l’autre », selon le politologue.
L’objectif des administrations américaine et israélienne serait le « partage des coûts de la guerre ». Ces derniers sont estimés à près de 900 millions de dollars par jour par un think tank américain et ils commenceraient déjà à « peser » sur les deux puissances ayant déclenché le conflit. Entraîner les pays du Golfe dans la guerre aurait également un autre but, selon le politologue. Celui de faire changer la perception du conflit, afin qu’il ne soit pas « perçu comme une guerre de croisade entre les pays chrétiens et le monde occidental contre le monde musulman, en l’occurrence l’Iran », affirme Hasni Abidi.
Une stratégie dont les pays arabes de la région sont conscients, selon le directeur du CERMAM. Dans cette situation, la réponse aux frappes iraniennes ne peut être que « limitée ». Tout doit être fait pour leur éviter de faire partie de la guerre, malgré leur évidente « vulnérabilité ».
Les pays du Golfe se sont sentis « abandonnés » par les États-Unis, affirme Hasni Abidi. Avant que la guerre ne se déclare, les États arabes de la région ont mis en garde les États-Unis des conséquences d’un conflit avec l’Iran. Ils « paient le prix fort » de l’embrasement de la région aujourd’hui, selon le politologue, fragilisés pour abriter des bases militaires américaines.
« Donald Trump a fait ses choix, ses priorités, c’est la protection de son allié Israël », estime Hasni Abidi. Une position qui pousse actuellement les États de la région à repenser à leur « autonomie », en matière de défense et de sécurité ainsi qu’à « mettre les divergences au sein des pays du Golfe de côté ».
Coupe du Monde de football, exposition universelle…
Derrière la crainte du « piège » américain et israélien, les États du Golfe cherchent aussi à ménager leur « géopolitique de voisinage ». Ces États qui ont bâti leur prospérité sur la « sécurité veulent la sécurité à tout prix », affirme le politologue. Coupe du monde en 2034 en Arabie Saoudite, exposition universelle à Ryad en 2030… Autant d’événements qui accueilleront des millions de visiteurs et qui ne pourront se tenir dans un climat instable. Entrer dans une guerre « ruinerait les projets d’avenirs » de ces pays, estime le politologue.
Leur stratégie repose donc sur la diplomatie. « Le système iranien est solide », affirme Hasni Abidi. Pour le chercheur, un changement de régime ne se fera pas sans « intervention au sol », ce à quoi ni les Américains ni les Israéliens ne semblent prêts.
« Il n’y aura pas de changement radical de régime, voilà l’impasse. Et lorsque l’on est dans une impasse, c’est là que l’on commence à trouver une sortie honorable pour tout le monde », affirme le politologue. Selon lui, la fin de l’embrasement du Moyen-Orient pourrait finalement reposer sur la reprise de la diplomatie omanaise, jusqu’à présent médiatrice entre les États-Unis et l’Iran.
TV5 Monde
Créé le 6 mars 2026 18:30









