Madifing Diané : « Comment Sékou Touré est devenu le médiateur ultime de Khomeiny et Saddam… »

CONAKRY – Lors d’un hommage poignant rendu ce mardi 7 juillet 2026 à l’ancien Guide Suprême Ali Khamenei, l’ex-ministre de la Sécurité Madifing Diané a levé le voile sur une page glorieuse et méconnue de l’histoire guinéenne. Acteur clé des négociations sous Ahmed Sékou Touré, il a rappelé comment la Guinée, armée de sa seule crédibilité morale, est devenue en 1981 le médiateur indispensable choisi par Téhéran et Bagdad pour tenter de stopper la guerre irano-irakienne. Un témoignage magistral destiné à une jeunesse guinéenne invitée à préserver un héritage diplomatique d’exception.

Devant des diplomates, des responsables religieux, des cadres de l’administration et plusieurs autres invités, cet ancien ministre guinéen de la sécurité a présenté les condoléances du peuple guinéen au peuple iranien et a retracé les liens qu’il juge « exceptionnels » entre la Guinée et la République islamique d’Iran.

Ma présence ici relève avant tout de ma foi musulmane et non d’une quelconque appartenance politique ou confessionnelle a-t-il précisé à l’entame de son discours.

« Celui qui vous parle n’est ni Français, ni Arabe. Celui qui vous parle n’est ni sunnite, ni chiite. Celui qui vous parle n’est qu’un musulman, avec une conviction de musulman et une foi de musulman. C’est avec cette foi que je suis venu aujourd’hui à l’ambassade de la République islamique d’Iran pour présenter au peuple musulman d’Iran les condoléances les plus sincères du peuple de Guinée et des cadres dirigeants de notre pays. Nous sommes ici pour témoigner notre reconnaissance envers un peuple qui a honoré la Guinée à un moment décisif de l’histoire du monde musulman. »

L’ancien ministre est revenu sur ce qu’il considère comme l’un des plus grands moments diplomatiques de la Guinée sous le président Ahmed Sékou Touré. Selon lui, la confiance accordée à la Guinée par les autorités iraniennes et par plusieurs dirigeants musulmans avait permis au pays de jouer un rôle majeur dans la recherche d’une solution au conflit entre l’Iran et l’Irak.

« Beaucoup de jeunes ignorent cette page de notre histoire. Pourtant, en octobre 1981, sur l’esplanade de la Kaaba, à La Mecque, devant les plus grands dirigeants du monde musulman, le choix a été porté sur le président Ahmed Sékou Touré pour présider le Comité islamique de paix. Aux côtés du général Zia-ul-Haq du Pakistan, de Yasser Arafat, de Dawda Jawara de Gambie, d’Abdou Diouf du Sénégal et d’autres grandes personnalités, la Guinée a reçu une responsabilité immense. Là où certains pensaient que l’Iran allait refuser cette médiation, les autorités iraniennes ont déclaré sans hésiter : « Sans la Guinée, il n’y aura pas de médiation entre l’Iran et l’Irak. » Voilà pourquoi je dis que le peuple iranien a honoré notre pays. »

Madifing Diané a également expliqué les origines du conflit irano-irakien, évoquant les accords signés par Saddam Hussein avant son accession au pouvoir, le retour triomphal de l’imam Rouhollah Khomeiny en Iran en 1979 ainsi que les tensions géopolitiques qui ont suivi la révolution islamique.

« La révolution islamique est arrivée dans un monde profondément bouleversé. Pour beaucoup de puissances, elle représentait une menace politique, stratégique et idéologique. La seule voie pour freiner cette révolution passait alors par l’Irak. C’est dans ce contexte qu’est née cette guerre terrible. Et lorsque le moment est venu de rechercher la paix, c’est vers la Guinée que les regards se sont tournés. Notre pays, malgré sa taille modeste, s’est retrouvé au centre d’un dossier qui concernait toute la communauté musulmane. Nous devons en être fiers, car c’est une histoire que notre jeunesse doit connaître. »

Sékou Touré, premier président de la Guinée
Sékou Touré, premier président de la Guinée

L’ancien ministre a affirmé avoir participé personnellement à plusieurs missions diplomatiques entre Téhéran et Bagdad. « J’ai eu le privilège de me rendre à neuf reprises en Iran et de rencontrer neuf fois Saddam Hussein dans le cadre des négociations de paix. Nous avons parcouru un long chemin pour rapprocher les positions. L’Iran exigeait trois choses : que l’Irak reconnaisse avoir été l’agresseur, qu’il accepte le principe des réparations humaines et matérielles et qu’il assume sa responsabilité devant l’histoire. Ces conditions étaient difficiles, mais nous avons continué à dialoguer avec patience, convaincus que seule la parole pouvait vaincre les armes. »

Saddam Hussein

L’un des passages les plus marquants de son intervention a été le récit de la rencontre entre Ahmed Sékou Touré et l’imam Khomeiny.

« Je n’oublierai jamais cette audience. Ahmed Sékou Touré s’est adressé à l’imam Khomeiny avec des mots qui ont profondément marqué l’assistance. Il lui a rappelé que les peuples d’Afrique avaient accepté l’islam parce qu’on leur avait enseigné qu’il n’existait qu’une seule communauté de croyants et que tous les musulmans étaient frères. Il lui a demandé comment deux peuples musulmans pouvaient continuer à s’entretuer alors que cette fraternité constitue le fondement même de notre religion. Dans la salle, quinze dignitaires étaient présents. Chacun répondit : « Nous avons entendu. » Puis l’imam Khomeiny conclut lui-même : « La réponse vous parviendra. » Ce fut un moment historique que je n’oublierai jamais. »

L’ayatollah Khomeini en mars 1987, Iran. (Crédit photo AFP)

Pour Madifing Diané, cette médiation demeure une source de fierté nationale. « C’est sans doute la seule guerre d’une telle ampleur où un petit pays africain et musulman a pu convaincre deux grandes puissances régionales de poursuivre le dialogue. Nous n’avions ni armée pour imposer la paix, ni richesse pour acheter des consciences. Notre seule arme était la parole, la foi et la confiance que ces peuples plaçaient au président Ahmed Sékou Touré. »

L’ancien ministre a lancé un message à la jeunesse guinéenne, l’invitant à préserver les relations entre Conakry et Téhéran. « Je le dis à la jeunesse guinéenne : n’oubliez jamais cette histoire. Le peuple iranien nous a honorés dans les moments les plus difficiles. Il nous a accompagnés dans plusieurs réalisations, notamment dans la formation de nos étudiants, dans la coopération technique et dans différents projets de développement. Nous devons préserver cette amitié fondée sur le respect et la reconnaissance mutuelle. Qu’Allah bénisse le peuple iranien, qu’Allah bénisse la Guinée et qu’Il nous guide tous sur le chemin de la paix. »

Mamadou Yaya Bah 

Pour Africaguinee.com 

Créé le 9 juillet 2026 09:00

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