Effondrements d’immeubles à Conakry : causes, responsabilités et solutions, l’architecte Pascal Faber dit tout

CONAKRY- Ces dernières semaines, Conakry a été marquée par plusieurs cas d’effondrements d’immeubles, faisant une dizaine de morts. En juillet dernier, l’affaissement d’un immeuble de 9 étages à Démoudoula avait fait huit morts. Le lundi 11 août 2026, un autre immeuble en chantier de cinq étages s’est effondré à Hafia, faisant, selon le bilan provisoire, quatre morts.

Face à la récurrence de ces drames, Africaguinee.com est allé à la rencontre de l’architecte Pascal Faber, directeur général du Bureau africain d’Etudes et de Contrôle Plus, une structure spécialisée en architecture et en ingénierie. Dans cette interview , il explique les causes de ces drames répétitifs et préconise des pistes de solution. Entretien exclusif!!!

AFRICAGUINEE.COM : Plusieurs cas d’effondrement d’immeubles ont été enregistrés ces dernières semaines à Conakry, notamment à Démoudoula et à Hafia. En tant qu’architecte, quelles peuvent être, selon vous, les principales causes de ces effondrements ?

PASCAL FABER : Elle est simple : c’est le résultat du laxisme, tout simplement.

Du laxisme de la part de qui ? De l’État ?

Pas uniquement de l’État. L’État dispose-t-il des moyens techniques et matériels nécessaires pour inspecter tous les chantiers qui éclosent à droite et à gauche ? En principe, il devrait les avoir. Mais il y a aussi un laxisme flagrant de la part des usagers et des propriétaires. Dans trois quarts des sinistres immobiliers recensés en ville ou ailleurs, le problème vient du fait que les maîtres d’ouvrage ne respectent absolument pas les normes de construction. Ils cherchent systématiquement la prestation la moins chère. Or, en choisissant le moins cher, on obtient inévitablement un ouvrage moins solide et mal exécuté. Il n’est donc pas surprenant que de tels accidents surviennent.

Dans quelle mesure la nature du sol, les études géotechniques, la conception architecturale et le dimensionnement des structures peuvent-ils influer sur la solidité d’un bâtiment ?

Cela influe à 100 % ! Avant toute construction, il est indispensable de réaliser une étude géotechnique afin de vérifier si le terrain est en mesure de supporter la charge de l’ouvrage. Malheureusement, ces études sont négligées. Quand on observe la majorité des immeubles à plusieurs étages qui s’effondrent, on constate que leurs fondations se résument à de petits massifs de béton incapables de soutenir l’ensemble. On se contente d’une évaluation superficielle pour déclarer que le sol est praticable.

À cela s’ajoute une autre dérive : certains obtiennent un permis de construire pour trois niveaux (R+3), mais finissent par en ériger cinq ou six. Inévitablement, des désordres structurels finissent par apparaître. De plus, la quasi-totalité de ces édifices ne bénéficie d’aucune assurance, ni de la part du maître d’ouvrage, ni de la part de l’entrepreneur — quand il y en a un, car ces travaux sont souvent confiés à de simples tâcherons.

Au-delà des aspects techniques, quelles sont les principales étapes qui doivent être respectées avant et pendant la construction d’un immeuble à plusieurs niveaux ?

Qu’il s’agisse d’un simple rez-de-chaussée ou d’une tour de vingt étages (R+20), la règle fondamentale reste la réalisation d’études préalables : d’abord l’étude du sol, puis l’étude de la structure, et enfin l’évaluation de la sécurité des occupants. Je ne parle pas seulement du rôle de l’architecte qui conçoit le projet : il s’agit d’un travail d’équipe. En temps normal, un architecte et un ingénieur en structure ne débutent jamais leur travail sans les conclusions de l’étude géotechnique.

En tant qu’expert présent en Guinée depuis de nombreuses années, constatez-vous que ces procédures sont suivies sur le terrain ?

Notre cabinet existe depuis 1987. Nous avons suivi toute l’évolution du secteur du bâtiment et des travaux publics (BTP) dans le pays et dans la région.

Si vous deviez comparer la situation de la Guinée à celle des autres pays de la sous-région en matière de respect des normes, quel constat dresseriez-vous ?

En Côte d’Ivoire, au Sénégal, en Sierra Leone ou au Liberia, les normes de construction sont globalement appliquées. Concernant le Mali, je ne m’avancerai pas. En Guinée, en revanche, on privilégie trop souvent les raccourcis financiers. La responsabilité incombe en premier lieu aux maîtres d’ouvrage. Ce qui est paradoxal, c’est qu’après l’effondrement d’un édifice et les pertes humaines qui en découlent, certains se tournent vers les médias pour réclamer l’aide de l’État. L’État n’est pas responsable de leur négligence : c’était à eux de se conformer aux réglementations fixées par le ministère de l’Habitat et de l’Urbanisme.

Le contrôle des travaux et le respect des normes vous paraissent-ils suffisamment rigoureux aujourd’hui en Guinée ? Où se situent les principales défaillances ?

La défaillance majeure réside dans le contournement systématique des règles. Des propriétaires soucieux de faire des économies confient leurs chantiers à des tâcherons non qualifiés. Transformer un projet initial de deux étages (R+2) en un bâtiment de six étages (R+6) sur un terrain non étudié expose la structure à des risques majeurs. Dans ces conditions, une simple rafale de vent ou les surcharges d’occupation internes peuvent provoquer l’effondrement de l’immeuble. En revanche, vous constaterez que les édifices réalisés par de véritables entreprises du BTP et des maîtres d’ouvrage rigoureux résistent parfaitement dans le temps.

Ces drames auraient-ils pu être évités ? Si oui, quelles mesures préventives concrètes permettraient de réduire considérablement les risques d’effondrement ?

Il n’y a pas de secret : il faut appliquer la réglementation. Les normes ne sont pas conçues pour constituer une contrainte, mais pour garantir la sécurité de tous.

Quels sont les principaux signaux d’alerte qui doivent pousser les propriétaires, les ouvriers ou les occupants à interrompre immédiatement les travaux ou à évacuer un bâtiment ?

Des fissures superficielles sur les cloisons ne sont pas nécessairement inquiétantes. En revanche, l’apparition de fissures structurelles, l’effritement du béton sur un poteau ou une inclinaison visible du bâtiment sont des signaux critiques. Il ne faut jamais espérer qu’une déformation structurelle se stabilise d’elle-même : si le processus d’affaissement est engagé, il ira jusqu’au drame s’il n’est pas traité.

Quels conseils donneriez-vous à une personne qui souhaite construire un immeuble à plusieurs niveaux afin de garantir sa sécurité et sa conformité aux normes ?

La démarche est simple :

1. Réaliser impérativement une étude de sol ;

2. Obtenir un permis de construire en règle fondé sur des études techniques valides ;

3. Confier les travaux à une entreprise BTP qualifiée et non à des connaissances improvisées constructeurs ;

4. Souscrire à des assurances garantissant le chantier.

Bien que cette démarche exige un investissement initial légèrement plus élevé, elle garantit la pérennité et la rentabilité de l’ouvrage. Vouloir économiser quelques pourcents sur le coût global d’un projet expose le propriétaire à la perte totale de son investissement et à des poursuites dramatiques en cas de pertes humaines.

Enfin, quelles mesures urgentes les autorités devraient-elles prendre pour mieux encadrer les constructions à Conakry et prévenir de nouveaux effondrements ? Autrement dit, quel rôle l’État doit-il jouer pour faire respecter ce cadre ?

L’État dispose déjà du cadre juridique et réglementaire nécessaire. Il doit cependant renforcer les moyens d’action et d’inspection de ses agents sur le terrain. Apposer une croix rouge sur un chantier non conforme ne suffit pas si les travaux reprennent quelques jours plus tard. Les services de contrôle doivent disposer d’une réelle autorité de coercition et des moyens logistiques adaptés pour faire stopper les chantiers illégaux sur l’ensemble du territoire. La sécurité du public et la fiabilité du secteur du BTP en dépendent.

Interview réalisée par Dansa Camara DC

Pour Africaguinee.com

Créé le 13 août 2026 07:54

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