Du journalisme à l’entrepreneuriat : Le parcours inspirant de Hadjiratou Bah, atteinte d’albinisme

LABE- C’est une dame au parcours atypique. Hadjiratou Bah est une journaliste convertie en entrepreneure. Cette jeune dame est atteinte d’Albinisme. A l’occasion de la 6eme Édition du festival des arts et du rire de Labé, Africaguinee.com l’a rencontrée dans son stand où elle revend des perles. Hadjiratou Bah a connu un parcours exceptionnel dans ses études et même dans le monde professionnel. En dépit des stigmatisations dont font l’objet les personnes atteintes d’albinisme (PAA), elle a réussi à se faire une place.

Journaliste pendant au moins 10 ans en Guinée, la quadragénaire arrête tout pour se lancer dans l’entreprenariat. Elle apprend le métier de perlage et de décor. Hadjiratou dénonce également le mépris de la société vis-à-vis des PAA (personnes atteintes d’albinisme (PAA), qui les approche pour des pratiques occultes, que ça soit le mariage, les sacrifices. Actuelle présidente de l’Union pour le bien-être des personnes atteintes d’Albinisme de Guinée, elle tient à départager la société de sa mauvaise perception de l’albinisme. Interview.

AFRICAGUINEE.COM : vous êtes journaliste de profession, vous décidez un bon matin d’arrêter alors que vous n’avez exercé que 10 ans.  Qu’est-ce qui explique cette décision ?

HADJIRATOU BAH : (Éclats de rire), je suis devenue entre-temps entrepreneure. C’est dû à un problème de santé. J’ai toujours des allergies quand je porte certains types de bijoux. Ça laisse des rougeurs sur le cou et sur les oreilles. Je pourrais passer des jours sans porter des boucles d’oreilles parce que ça faisait mal partout. Mon dermatologue a dit d’arrêter de porter tout ça. La vision aussi est perturbée parfois. Comme j’aime les bijoux, un jour j’ai regardé sur les réseaux sociaux une béninoise qui donne des formations en perlage. J’ai payé pour apprendre la base pendant 4 jours, c’est purement pratique. Après elle nous a donné des exercices, j’ai fait de mon mieux à la maison. Ce jour je n’ai pas dormi, je me suis exercée de 22h à 5h du matin.  Je tenais coute que coute à réussir parce que j’avais des difficultés lors de l’apprentissage. La formatrice a même dû remplacer les petites perles par de plus grosses à cause de mes yeux.  J’ai réussi enfin. J’ai envoyé et j’ai reçu mon attestation. J’ai appris ce métier de perlage parce que mon corps tolère les perles. J’ai voulu par ce métier maintenir un pacte qui est l’amour des bijoux pour moi, à défaut de les porter pourquoi ne pas travailler les perles, les façonner et vendre.

Hadiratou Bah et le journaliste AOB

D’un autre côté j’ai eu de sérieux problèmes cutanés dû aux rayons ultraviolets du soleil qui m’ont cloué pendant 3 mois à la maison. Donc je devais éviter de m’exposer aux heures chaudes. Cela m’a d’ailleurs poussé à arrêter les sorties sur le terrain pour des reportages. Et petit à petit le perlage a fini par remplacer le métier de journaliste. Entre-temps, la famille et les voisines ont commencé à découvrir mes articles pour effectuer des commandes. Pendant une année j’ai travaillé dans l’ombre pour me perfectionner, créer, partout il y a un blocage je retourne vers ma coach. Du temps, de la pratique et beaucoup de concentration. Finalement j’ai créé ma page sur les réseaux sociaux le 24 décembre 2021 pour publier les premiers articles que je fabrique chez moi. Tout l’argent que j’ai gagné au début, j’ai réinvesti dans l’achat du matériel. Je commence à faire mon petit chemin loin des micros et des caméras. Avec les abonnés, les gens commencent à s’intéresser à ce que je fais.  En 2022 j’ai commencé quelques expositions à Conakry dans les foires et beaucoup plus cette année. C’est là que Mamadou Thug m’a invité au festival des arts et du rire de Labé. Donc le journalisme c’est gardé d’abord.

Comment avez-vous réussi à surmonter toutes les difficultés que rencontrent les personnes atteintes d’albinisme dans notre société, notamment dans vos études, parlez-nous en ?

Hadjiratou Bah

Quand tu es atteint d’albinisme, tu le sens à bas âge. Même tes amis d’enfance dès que tu arrives ils t’indexent.  On tient des propos pas gentils voir outrageants à ton encontre. Étant enfant, ça te touche profondément. Un jour écœurée par ce que j’ai entendu, j’ai pleuré.  Mes parents m’ont dit ceci : « Ne tiens pas compte de ce qu’ils te disent, ils ne savent pas. Garde en toi le courage, tu as du potentiel, Dieu t’a créé comme tout le monde. Fixe-toi des objectifs et atteint les et fais en sorte que les gens te respectent par ton travail. Que ta tête leur plaise ou pas, il faut t’imposer par ton travail. » Cette phase est restée dans ma tête, de l’enfance à maintenant. Elle m’a aidé à résister parce que mes parents sont restés à mes côtés. Avant même d’aller à l’école mes parents m’ont donné les notions de base à la maison, quand mon père va au bureau, ma mère prend la relève. Je savais lire et compter un peu avant mes premiers pas à l’école, c’était à l’étranger. Après que mes parents m’aient inscrit, je n’avais pas le choix que d’étudier avec un suivi permanent à la maison. Mes parents étaient très stricts là-dessus « ou j’étudie, ou j’étudie ». Mes parents n’ont pas lésiné sur les moyens pour mon encadrement mais aussi pour protéger ma peau contre les rayons.

Ils ont toujours passé par leurs amis à l’étranger pour me trouver les produits nécessaires.  Au retour en Guinée, j’ai été inscrite à la Sainte-Marie. Là j’ai eu des camarades de promotion exceptionnels. Dans cette école il y avait diverses nationalités y compris les professeurs. J’ai senti toute la protection du monde. J’ai découvert que c’est un prolongement de l’école où j’étais avant, aucune différence. Ils ont compris que j’avais un problème de vision. Certains m’aidaient en dictant les mots que je ne voyais pas bien au tableau ou me disaient de regarder dans leurs cahiers. D’autres écrivaient même pour moi quand j’étais malade. La maîtresse m’autorisait aussi d’aller m’asseoir à son bureau pour être proche du tableau. J’étais à l’aise quand l’enseignant dictait les leçons parce que j’entends et je note facilement. J’ai résisté ainsi jusqu’à la fin du cycle. Dans la rue, les provocations ont continué mais je n’en tenais pas compte parce qu’à la maison je suis bien entourée ainsi qu’à l’école. Je suis restée derrière mes objectifs comme me l’ont conseillé mes parents.

Dans le cadre de recherche d’emploi, e tant que personne atteinte d’albinisme, comment avez-vous pu faire décrocher votre premier job, surtout dans le monde de la presse ?

C’est vrai le marché de l’emploi ce n’est pas facile. Des stages j’en ai fait, mais être employée il m’a fallu 8 ans pour décrocher un emploi. Le journalisme me tenait à cœur. Quand Familia a ouvert son centre, je suis allée me former sur place pendant 4 mois, parce que je suis allée vers la fin de l’année. J’ai essayé de rattraper les autres collègues. J’y ai fait un stage pendant un mois. Entre-temps Sabari Fm a ouvert ses portes, j’ai été engagée automatiquement là-bas. Je suis restée derrière mes formateurs notamment Zakaria Camara, correspondant de la VOA. Chaque fois que je finissais mes taches, je restais à côté de lui pour voir comment il fait ses articles, ses papiers, ses reportages pour la VOA. Je suis devenue touche à tout. Il m’envoie sur le terrain aussi. C’est comme ça que j’ai adoré les grands formats avec lui et surtout comment traiter les informations selon la nature de chaque sujet. Je me suis intéressée aux faits de société.

Même à Sabari pendant un an, je n’ai traité que des faits de société, c’est après qu’on m’a envoyé sur le terrain politique avec les forces vives de l’époque dont le feu Jean Maire Doré. J’ai compris que les faits de société te poussent à écrire. Tu sors tout ce qui est en toi contrairement aux ateliers ou tu viens tendre un micro. Je suis allée à Radio Mercure et je termine par évasion où j’ai passé plus de temps. Dans ces médias il y a un poste qui ne m’a jamais quitté, c’est celui de secrétaire de rédaction, je corrigeais pas mal d’articles et voilà, en 2017 j’ai arrêté ma carrière audiovisuelle. L’année suivante Maimouna, une amie a créé un site laguineenne.info. Elle a sollicité mon assistance dans la correction ce que je fais jusqu’à présent. J’ai aussi passé une année à FIM FM en tant qu’animatrice en langue locale. A part ça, comme je vous ai dit au début, j’ai voulu avoir mon propre business. Ce qui me traversait la tête avant c’est de créer un site spécialisé dans l’agriculture comme j’aime ce domaine, mais j’ai laissé tomber pour entreprendre dans le perlage qui me tient beaucoup à cœur.

Des associations pour la protection et la promotion des droits des personnes atteintes d’albinisme existent, quelle est votre partition dans leur fonctionnement ?

En 2010 j’ai rencontré le président de FONDASIA en faisant des interviews lors d’une rencontre des forces vives chez feu Jean Marie Doré. Il m’a dit: « j’ai une association des personnes atteintes d’albinisme, il faut que tu adhères ». Ce que j’ai fait en 2011. Je suis allée à son siège, il m’a tout expliqué, j’ai appris petit à petit. J’étais vraiment intéressée par ce combat. Quand je sortais sur le terrain, je voyais certaines choses et je voulais que ça change. Je me dis voilà, j’ai une opportunité de m’exprimer à travers mon micro, ma plume. Avec les émissions je peux sensibiliser sur la situation des personnes vivant avec l’albinisme. Je suis à ce niveau actuellement. J’ai été chargée de communication auprès de Docteur Morlaye pendant pas mal d’années avant d’intégrer l’union pour le bien-être des personnes atteintes d’albinisme de Guinée.  J’en suis l’actuelle présidente après que son fondateur soit nommé au CNT.

La Stigmatisation à outrance

 Récemment nous avons rencontré un homme atteint d’albinisme qui a évoqué les difficultés que les filles atteintes d’albinisme rencontrent pour se marier contrairement aux hommes alémaniques. Quel est le véritable problème que vous vivez à ce niveau?

C’est la stigmatisation. Les gens ont une mauvaise interprétation de l’albinisme. Même parmi ceux qui épousent les albinos, beaucoup ne le font pas par amour mais parce qu’un charlatan leur a dit si tu maries une personne atteinte d’albinisme tes problèmes seront résolus, tu auras de l’argent, le pouvoir. Les liens ou les relations ne viennent pas du fond du cœur avec certains hommes qui approchent les albinos. Certains pensent même qu’avoir des relations sexuelles avec des personnes atteintes d’albinisme les guérissent des MST alors c’est le contraire ils les contaminent. Ce n’est que des préjugés. C’est pourquoi beaucoup d’entre nous se réservent d’aller sur ce terrain.

Hadjiratou Bah

Imaginez quelqu’un qui te dit carrément je vais t’épouser parce que mon marabout m’a dit il me faut une femme albinos, est-ce que tu vas aller là-bas ? Le jour où il obtiendra ce qu’il veut ou ça ne marche pas, C’est sûr qu’il ne va pas rester avec toi. Ce n’est pas facile que ça soit pour les hommes ou les femmes atteintes d’albinisme. Quand tu veux te marier à un non albinos et vice versa, c’est la réaction des parents qui, dans beaucoup de cas freine la relation. Certains diront : « dans toute cette vie, tu n’as pas trouvé un cœur si ce n’est pas un albinos ” ? Dans notre monde il y a plein de PAA qui ont fait 2 voire 4 ans de fiançailles parce que de l’autre côté la famille est réticente. Il faut être mentalement fort pour résister à la famille et atteindre ton objectif.

Est-ce que vous avez eu particulièrement une histoire comme ça liée au mariage stratégique que vous rejetez parce que parfois c’est le côté rebelle qui est vu en vous ?

(Éclats de rire) En fait, je ne me laisse pas faire. Je calcule profondément et me fixe un objectif propre à moi-même ce qui est intéressant pour moi. Il ne faut pas se tordre pour des relations basées sur des mythes.  Le regard des autres ne m’affecte plus mais je me bats pour la jeune génération afin que la société change de regard envers elle.

Hadjiratou Bah

Ce que je ne comprends pas, c’est ce paradoxe de double regard sur les PAA. D’un côté vous rejetez ces personnes à cause de leur couleur de peau, mais de l’autre tu te fies aux dires d’un charlatan pour remettre tes sacrifices à une personne atteinte d’albinisme afin que ton affaire marche. Il faut réfléchir un peu, comment une personne que tu n’aimes pas peut faire ton bonheur à travers ce que tu lui donnes ? D’ailleurs c’est des choses que je n’accepte pas, dès que tu viens je te dis non sur le champ.

Vous avez abandonné le journalisme pour le perlage. Est-ce qu’il commence à vous faire vivre loin des regards de stigmatisation à l’image d’une entrepreneure indépendante ?

Pour le moment, c’est de là que je tire mon quotidien. C’est vrai qu’il y a des hauts et des bas dans toute entreprise. J’arrive à les surmonter, il faut se battre pour que ça marche. Je m’y donne cœur et âme. Je sais que j’ai beaucoup à apprendre car du journalisme à l’entreprenariat y a un grand fossé.  Je dois apprendre beaucoup de choses pas seulement comment améliorer mes accessoires, mais aussi mon propre marketing, comment aborder les gens… tout ça c’est nouveau pour moi, je m’y forme. Des amis m’accompagnent en termes de coaching, c’est comme des jeunes solidaires qui ont mis leur local à ma disposition à Conakry si j’ai des activités que je peux faire sur place. L’Etat aussi à travers l’office national de promotion de l’artisanat a commencé à m’appuyer lors des expositions. A Labé, Mamadou Thug m’a permis d’être là aujourd’hui, le FAR est à sa 6eme édition mais pour moi c’est ma première participation. Quand il m’a vu à mon stand à Banlieue Expo, il m’a dit que bientôt le FAR de Labé, je tiens à ce que tu sois là avec nous. Tout ça c’est des accompagnements ce n’est pas l’argent seulement mais c’est aussi te donner l’opportunité d’avoir de la visibilité.

Interview réalisée par

Alpha Ousmane Bah

Pour Africaguinee.com

Tel : (+224) 664 93 45 45

Créé le 15 juin 2023 14:26

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