Dr Faya Millimouno: “Il faut un audit rigoureux du fichier électoral…”
CONAKRY – Les autorités de transition en Guinée ont dévoilé les statistiques provisoires du Registre national des personnes physiques (RNPP) et du fichier électoral biométrique, annonçant l’enrôlement de plus de 9 millions de Guinéens, dont 6,7 millions d’électeurs. Ces chiffres, qui placent la région de Kankan largement en tête avec plus de 2 millions d’inscrits, suscitent de vives réactions. Le Dr Faya Lansana Millimouno, président du Bloc Libéral, dénonce une « opération biaisée » et alerte sur les risques d’une crise politique si ce fichier est maintenu pour les prochaines échéances électorales. Dans cet entretien, il exprime ses craintes et appelle à un audit indépendant du processus.
AFRICAGUINEE.COM : Quelle analyse faites-vous des statistiques provisoires du Registre national des personnes physiques (RNPP) et du fichier électoral biométrique ?
DR FAYA LANSANA MILLIMOUNO : Ma première remarque, c’est de dire que la Guinée n’est pas gérée comme une République. Je ne suis pas du tout étonné par les chiffres publiés. Tout cela a été bien pensé pour qu’on en arrive là. Quand on annonce que désormais, la région administrative de Kankan compte plus d’électeurs que celle de Conakry… C’est quand même incroyable ! Regardez bien la région administrative de Conakry : elle n’est plus ce qu’elle était il y a quatre ans. À l’époque, elle se limitait à Kassa, Kaloum, Dixinn, Matam, Matoto et Ratoma. Aujourd’hui, on l’a élargie pour inclure l’ensemble de Manéyah, où deux nouvelles communes ont été créées, et on a aussi étendu jusqu’à Kagbelen. Malgré tout cela, Kankan reste devant. C’est clair : l’électorat du Foutah comme celui de la Forêt n’évolue pas. Pire, il diminue d’année en année, ce qui est totalement inverse à la réalité démographique. C’est grossier. Franchement, c’est grossier. Je le dis clairement : on est en train de blaguer avec la paix dans ce pays. Parce que si ce fichier-là est utilisé pour organiser les prochaines élections, j’ai peur pour mon pays.
Dr Millimouno, ne pensez-vous pas que le fait que Kankan soit une zone minière pourrait expliquer, au moins en partie, que son électorat soit plus élevé que dans les autres régions ?
Mais dans ce cas, Boké aussi est une région minière par excellence. Boké est une grande région minière. Pourtant, on n’observe pas le même phénomène. À un moment donné, avez-vous vu combien de personnes s’étaient déplacées vers Gaoual, lorsqu’on a découvert de l’or à Kounsitel ? Et pourtant, cela n’a pas entraîné une explosion du nombre d’électeurs là-bas. Donc non, ce n’est malheureusement pas l’exploitation minière qui explique cela.
Alors, selon vous, qu’est-ce qui explique ces chiffres ?
C’est une stratégie de fraude savamment orchestrée. Je vous le dis sans détour : au-delà de toutes les hypothèses qu’on peut avancer, si les élections étaient vraiment libres, transparentes, crédibles, avec un fichier électoral consensuel, même si – malgré l’opposition de tout le monde – on imposait la candidature de Mamadi Doumbouya, il n’aurait pas 10 % des voix. Ce qu’on voit là, c’est la construction délibérée d’un scénario. C’est trop grossier. Trop évident.
Qu’est-ce qui vous fait dire que c’est une fraude orchestrée, alors que le président Mamadi Doumbouya n’a pas annoncé officiellement sa candidature?
C’est un secret de polichinelle ! Il y a déjà des milliards qui ont été dépensés pour faire campagne en faveur d’une candidature non encore déclarée. Même les ministres qui sillonnent aujourd’hui l’intérieur du pays, sous prétexte de présenter l’avant-projet de Constitution, sont en campagne. Nous suivons en temps réel ce qu’ils font, ce qu’ils disent. Même les porte-parole de la Présidence et du Gouvernement l’ont dit : leur candidat, c’est Mamadi Doumbouya. Dans leur tête, tout est clair.
Que comptez-vous faire?
Il revient au peuple de Guinée de dire : « Ça ne va pas se faire. » Ce peuple, qui s’est toujours battu pour sa liberté — depuis avant même l’indépendance —, doit se montrer à la hauteur de son histoire. C’est au nom de cette liberté que nous avons dit non à la France en 1958. Et aujourd’hui encore, il revient au peuple guinéen de se rassembler pour dire : « Ce projet de confiscation ne passera pas. »
Le contexte a changé. Pensez-vous que le peuple soit encore capable d’adopter la même attitude que celle du 28 septembre 1958 ?
Oui, j’ai toujours foi en ce peuple. C’est vrai que le tonneau vide fait souvent beaucoup de bruit, et que la manipulation des images peut donner l’impression que tout le monde est devenu corruptible en Guinée. Mais ce n’est pas vrai : tout le monde n’est pas corruptible dans ce pays.
Aujourd’hui, tout semble indiquer que le référendum du 21 septembre, ainsi que les élections majeures à venir, se feront avec ce fichier électoral. Quelles pourraient être les conséquences si ce fichier est maintenu comme base du processus électoral ?
On prépare une crise, un retour à la case départ. Nous avons toujours eu le courage de dire les choses avant qu’elles ne se produisent. Souvenez-vous, lorsque Alpha Condé s’est entêté à vouloir un troisième mandat, nous avions tiré la sonnette d’alarme dès l’épisode des députés périmés. Nous avions dit que si cette Assemblée glissait, Alpha glisserait aussi, mais que c’est le peuple qui finirait par tomber. Eh bien, le peuple est tombé le 5 septembre. Donc, si ce fichier est celui avec lequel on veut organiser les élections, on s’achemine vers une crise grave. Ce sera un retour au point de départ.
Quel est alors votre appel aux autorités pour éviter qu’on en arrive à cela?
Le Bloc Libéral, qui est profondément attaché à la paix dans ce pays, a alerté dès le début. Bien avant que cette fraude n’atteigne le niveau où elle est aujourd’hui, nous avons produit un mémorandum, fait une déclaration, formulé des recommandations. Parmi ces recommandations, nous avons demandé un audit indépendant de cette phase du processus pour identifier toutes les irrégularités.
Et des irrégularités, il y en a ! Par exemple, dire que 1,55 % des électeurs sont à l’extérieur du pays, c’est absurde. Rien qu’au Sénégal, le nombre de Guinéens équivaut à celui qu’on trouve en Haute-Guinée ! Donc c’est une donnée totalement biaisée. Il faut qu’un audit indépendant soit mené, et que les recommandations issues de cet audit soient appliquées. S’il y a des corrections à faire, qu’on reprenne certaines phases, mais que cela soit fait par un organe neutre, comme la CENI, par exemple.
Parce que je ne comprends pas comment on peut croire qu’un général d’armée, nommé à la tête d’un ministère, puisse organiser des élections crédibles. Ce sont les mêmes autorités qui ont nommé tous les sous-préfets, gouverneurs et délégations spéciales. On ne peut pas sérieusement penser que les Guinéens n’ont pas de cerveau ! Ce qu’il faut, c’est un audit rigoureux, mené par une instance indépendante, dont les conclusions doivent être mises en œuvre, pour qu’à la fin on ait un fichier acceptable, qui puisse garantir des élections libres et apaisées.
Interview réalisée par Aboubacar Siddy Diallo
Pour Africaguinee.com
Créé le 25 juillet 2025 15:59Nous vous proposons aussi
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