Dr Edouard Kpogohmou: “Tant que le Général ne dit rien, on peut supposer qu’il sera candidat…” (Interview)
CONAKRY-Le Dr Edouard Zotomou Kpogohmou, membre des forces vives de Guinée, s’est exprimé sur la situation politique actuelle en Guinée. Dans la seconde et dernière partie de l’interview qu’il nous a accordé, il aborde les raisons de l’absence des leaders politiques lors des manifestations, la détermination de son mouvement à défendre les droits des citoyens, le projet de nouvelle constitution et les intentions prêtées au général Mamadi Doumbouya. Cet acteur politique insiste sur le respect des dispositions légales et dénonce ce qu’il qualifie d’« acharnement » contre l’opposition.
AFRICAGUINEE.COM : L’un des reproches que l’on fait à votre coalition, c’est d’appeler à des manifestations, sauf que sur le terrain, on ne vous voit pas. Pourquoi ?
DR. EDOUARD ZOTOMOU KPOGHOMOU: Non, pas du tout. Il n’y a jamais eu d’appel pour demander aux enfants de sortir. Vous savez, les enfants sont caractérisés par la curiosité. Quand vous dites qu’il y a un événement quelque part, vous n’allez pas faire un tri pour dire : « Il n’y a que vous qui pouvez y aller. » Il y en a qui s’invitent aux activités sans y être invités. Alors, ceux qui disent que nous appelons les enfants des autres, d’abord, ils ont complètement faussé les prémices des raisons pour lesquelles les manifestations sont demandées. On ne demande pas aux jeunes de sortir pour aller commettre des dégâts.
Au-delà, pourquoi les leaders qui appellent à manifester ne rejoignent-ils pas la rue ?
Mais vous-même, vous le savez, à l’heure actuelle, tout le monde voit ce qui est en train de se faire. Nous avons déploré le fait que des leaders de la trempe de Sidya Touré et de Cellou Dalein Diallo n’aient pas pu être recensés. Nous avons constaté l’acharnement avec lequel les choses se font… On aurait pu attendre une décision de justice, par exemple, avant de démolir le bâtiment de Cellou, il faut quand même reconnaître que c’est grave, alors que le processus était en cours. Ce que l’on aurait dû faire, à notre avis, aurait été d’attendre le jugement de la justice avant de prendre toute autre action. Mais ça n’a pas été fait.
Cela nous dit clairement que les choses sont déjà orientées dans la direction de pouvoir museler les gens, ou alors de les harceler de façon à leur rendre la vie un peu difficile. Aujourd’hui, vous voyez l’acharnement avec lequel on poursuit les acteurs politiques simplement du fait qu’ils sont opposés à la manière dont la transition est conduite. Cela ne devrait pas faire l’objet de harcèlement. Parce que, encore une fois, si vous n’êtes pas d’accord, vous vous exprimez et vous résolvez toutes ces questions dans un cadre beaucoup plus légal. Mais ici, il semble qu’on ne prenne pas les dispositions pour respecter les lois. On le fait simplement parce qu’on est fort.
Dans la déclaration que vous avez publiée dimanche, il y a un passage où vous avez dit que les forces vives sont déterminées à défendre les droits des citoyens, à choisir leurs dirigeants « quoi qu’il en coûte ». Qu’avez-vous voulu dire par là ?

Vous savez, quand vous sortez pour manifester, vous êtes en train de défendre une position. Or, la défense de cette position ne peut pas être perçue de la même façon par l’autorité et par vous. Alors, ça va forcément créer des frictions. En voulant vous exprimer, vous allez provoquer, par exemple, une sorte de confrontation qui ne dit pas son nom.
Même si vous n’avez pas l’intention de provoquer la confrontation, il arrivera un moment où vous serez obligé, par exemple, de vous défendre, de faire valoir vos points de vue. Et cela peut être perçu différemment selon les personnes en présence. Alors, « quoi qu’il en coûte », ça peut coûter des arrestations ou des disparitions. Et malgré tout cela, nous disons que cela n’empêchera pas les gens d’aller dans le sens de leur conviction.
Comment envisagez-vous la suite des événements si le gouvernement ne répond pas à vos différentes revendications ?
Nous sommes des légalistes, nous ne sommes pas en train d’appeler les gens à une confrontation armée. Pas du tout. Si ça ne va pas, on porte plainte, comme on l’a dit. Il y a le système judiciaire qui est en place. Il suffit de porter ses griefs comme il se doit. Et dans ce cadre, il y aura peut-être une équipe de juristes qui sera chargée de cette question. C’est eux qui sauront comment le faire. L’important, c’est de ne pas désobéir aux dispositions légales.
Ce qui est certain, si on ne nous écoute pas, on ne nous associe pas, ce que nous envisageons, c’est certainement de ne pas participer. Parce que le caractère inclusif n’aura pas été au rendez-vous. Et dans ces conditions, c’est une discrimination planifiée.
Le Premier ministre a déclaré tout récemment que le projet constitutionnel n’empêche pas le Général Mamadi Doumbouya d’être candidat. Qu’avez-vous à lui répondre ?
La Constitution qui est en vigueur, c’est bien la charte. Et la charte de la transition dit très bien, dans ses articles 46, 55 et 65, que les personnes associées à la gestion de la transition ne devraient pas se présenter à n’importe quel poste électif. Ça inclut le général Doumbouya, on l’a dit. Parce que s’il le fait, ce sera un parjure. Et tant qu’il n’y a pas un nouveau texte, c’est cette charte qui va nous amener à une nouvelle réalité politique.
Entre-temps, il l’a dit, il l’a juré, pas une fois, pas deux fois, non seulement devant les institutions nationales, mais aussi devant toute la communauté internationale. Il n’a pas été forcé de le faire, mais il l’a quand même fait. Et dans ces conditions, nous disons que, s’il y a parjure, cela doit être combattu légalement.
Reconnaissez-vous quand même qu’il y a des points positifs dans le texte ?
Oui, mais cela ne devrait pas faire l’objet d’une nouvelle constitution. Qu’est-ce qui empêcherait ces points d’être inclus dans un projet de constitution qui avait déjà reçu l’assentiment de tout le monde ? Prenez la constitution de 2010.
Mais elle n’avait quand même pas été soumise au référendum ?
Oui, il faut les inclure. Rien n’empêche de proposer que ces nouvelles dispositions fassent partie d’un document qui avait déjà été accepté. Ce sont les amendements qu’on apporte aux constitutions. Si vous prenez, comme je le disais, la première constitution des États-Unis, le deuxième amendement qui est venu pour les armes ne faisait pas partie du texte original, mais cela n’a pas nécessité le changement du texte original. On n’a fait qu’ajouter.
C’est pourquoi, à présent, il y a près de 27 amendements au texte original. Donc, on pourrait faire la même chose. Une constitution est un document en évolution. Il n’y a pas de version finale, car les choses changent selon le mode de vie. Les circonstances changent. Et avec les circonstances, ce que l’on fait, c’est qu’on est obligé d’adapter la constitution à ces nouvelles réalités. C’est ce que nous disons. On ne peut pas simplement dire qu’on a déjà une constitution qui est immuable.
Et d’ailleurs, à ce propos, quand j’entends les gens dire que nous avons fait une constitution qui va résister au temps et aux hommes, moi, je trouve que c’est un peu absurde. Parce que dans un pays où les normes et les textes ne sont pas respectés sur le plan légal, n’importe qui peut, quelque part, être en train de fomenter quelque chose. Celui qui fait un coup d’État, par exemple, quand il arrive, il suspend la constitution. Qui êtes-vous pour dire non ?
Il y a quand même des verrous ?

Les verrous, c’est théorique. Quand vous avez un militaire qui prend le pouvoir, qui vient vous dire que la constitution que vous avez, il faut la jeter, qui êtes-vous pour dire non ? Quand on braque une kalachnikov sur votre tempe, vous ne pouvez pas. Donc, on ne peut pas verrouiller au point d’empêcher les gens de faire ce qu’ils veulent. Celui qui fait un coup d’État a déjà, par exemple, pensé à tout cela.
Donc, pour moi, pour nous autres, en tout cas, selon notre compréhension, c’est absurde de dire que nous avons un texte qui va résister au temps et aux hommes. Les hommes ont leur façon de penser, ont leur façon d’agir, et quand le moment vient, ils agissent comme ils l’entendent. Tout cela n’a même pas besoin d’être dans un texte. Ce sont des choses peut-être propagandistes pour simplement attirer la curiosité des uns et des autres. Sinon, en réalité, ça n’a aucun sens. Et ils le savent.
Vous n’excluez pas le boycott si vos revendications ne sont pas respectées. N’êtes-vous pas alors en train de donner un boulevard au Général Mamadi Doumbouya, bien qu’il n’ait pas encore officialisé sa candidature ?
Pour le moment, la question fondamentale, c’est le parjure. Tant que le Général ne dit rien, on peut supposer qu’il sera candidat.
Mais on peut supposer aussi qu’il ne sera pas candidat ?
Je suis d’accord. Mais pour nous, c’est une marge de sécurité. Quand vous pensez qu’il sera candidat, à ce moment-là, vous prenez des dispositions en ce sens. Nous savons que, sur un plan pratique, personne en Afrique qui est au pouvoir n’a organisé des élections qu’il a perdues. Cela veut simplement dire que c’est à vous de décider si vous irez contre le général aux élections, surtout dans un pays où l’on achète si visiblement les consciences. Dans un pays où l’on pousse les gens à aller voter d’une manière ou d’une autre.
Au référendum pour le troisième mandat, par exemple, il y avait dans les bureaux de vote, à côté des urnes, des gens qui ne faisaient pas partie du jeu électoral. Les donzos étaient là, par exemple. Alors, qu’est-ce qui empêche justement le régime de pouvoir faire la même chose ? Surtout que l’administration est militarisée : les préfets, les gouverneurs et tout le monde sont des gens qui relèvent des forces de l’ordre. Dans ces conditions, vous ne pouvez pas garantir la transparence de ce processus.
Quel est votre dernier message ?
Nous pensons que la Guinée appartient à tous les Guinéens. Et nous avons accueilli dès le départ, nous avons soutenu toutes les actions du CNRD. Nous avons fait une campagne active pour que les gens comprennent. Et même à l’international, il y a eu des efforts pour demander aux institutions de laisser la junte tranquille pour qu’elle puisse mettre en valeur ses idées ou sa vision du développement et de la gestion de la démocratie dans ce pays.
Mais lorsqu’on a vu que des groupes d’intérêt ont pris ce système en otage, on a commencé à voir cette déviation qui a conduit à ce que nous connaissons aujourd’hui. Et c’est la raison pour laquelle nous disons au général de ne pas se laisser influencer par les luttes de clans, les luttes d’intérêt que nous voyons présentement.
Ce fait n’augure rien de bon pour le pays. Parce que les élections, ce n’est pas simplement le fait d’aller voter quelque part. Les élections, c’est surtout le fait de faire accepter les résultats. À long terme, c’est ce qui va définir la quiétude dans la cité. S’il y a un consensus dès le départ, on élimine toutes ces possibilités de contestations. Nous disons au général, il avait dit clairement qu’on devait faire l’amour à la Guinée. On n’a pas oublié ça.
Alors, il ne faut pas qu’on ait l’impression qu’il est en train de forcer. Nous avons dit que, normalement, après sa gestion de la transition, la meilleure des choses aurait été pour lui de ne même pas parler de l’élection. Moi, je disais que la cote de popularité dans l’élection peut être parfois une courbe ascendante. Au moment où la courbe est en train de monter, c’est à ce moment-là qu’il faut arrêter et ne pas tomber dans les choix vers lesquels les uns et les autres sont en train de vous pousser en fonction de leurs intérêts.
Donc, nous pensons que le général a encore le temps, parce que le nœud de toute cette question est à son niveau. Ce n’est pas au niveau du CNRD, c’est lui le premier responsable. Donc, c’est lui que les gens sont en train de regarder. Alors, s’il a l’occasion de faire un petit calcul, ou de revoir ce qui est en train de se passer, il va corriger la trajectoire avant qu’il ne soit trop tard. Aujourd’hui, il peut prendre conscience et dire : « Bon, écoutez, moi, je suis un officier et je tiens à la parole donnée. La parole que j’ai donnée, je vais la respecter. »
À ce moment-là, ça va résoudre pratiquement toutes les questions. Et ce sera justement le dénouement probablement heureux, ou qu’on souhaite heureux, de toute cette crise. Donc, nous pensons que le général aura de meilleurs sentiments pour ne pas laisser les gens dans le flou.
Mais avec l’appui des organisations mises en place, avec l’appui des mouvements de soutien qui prolifèrent dans le pays, nous pensons qu’il y a de très fortes chances qu’il soit candidat, qu’on le pousse à être candidat, même s’il ne le veut pas. Donc, nous pensons que lui, en tant qu’officier, il va quand même faire un examen réel, prendre une bonne dose de réalisme et décider de la façon qui sera la moins nuisible à tous ceux qui sont indépendants dans ce processus.
Mamadou Yaya Bah
Pour Africaguinee.com
Créé le 15 août 2025 11:00Nous vous proposons aussi
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