Dr Ben Youssouf Keita: « Pourquoi j’ai renoncé à être candidat indépendant à la présidentielle »
CONAKRY – Alors qu’il avait annoncé son intention de se présenter à l’élection présidentielle du 28 décembre en tant que candidat indépendant, Dr Ben Youssouf Keïta est contraint de renoncer à son ambition politique au vu des dispositions du Code électoral relatives au parrainage.
L’ancien député de l’Union des Forces Démocratiques de Guinée (UFDG) dénonce un système verrouillé par un Code électoral qui, ne laisse, selon lui, aucune chance aux candidatures indépendantes ou issues de l’opposition.
À cela s’ajoutent le montant de la caution, fixé à 900 millions de francs guinéens, et le plafonnement des dépenses de campagne à 40 milliards de francs. Face à ce qu’il considère comme un blocage institutionnel, Dr Keïta affirme explorer un “plan B”, tout en mettant en garde ceux qui envisagent de se lancer dans une campagne électorale “vouée à l’échec dans un système déjà verrouillé”. (Interview)
AFRICAGUINEE.COM : Vous avez annoncé la dernière fois votre candidature à la présidentielle du 28 décembre 2025. Confirmez-vous cette annonce ?
DE. BEN YOUSSOUF KEITA : Notre candidature est d’actualité, parce que nous avons la ferme intention de nous mettre au service de notre peuple, de participer aux débats politiques et à la gestion du pays. Cette intention ne date pas d’aujourd’hui. Cela fait pratiquement trois ou quatre décennies que nous nous sommes fixé cet objectif à atteindre dans notre vie. Si l’opportunité nous est offerte, eh bien, nous essaierons.
Vous savez, quand on a demandé aux Guinéens habilités, selon les articles de la nouvelle Constitution, de candidater pour la présidentielle, nous, en tant que candidats indépendants, nous nous sommes présentés. Nous avons déposé notre lettre de candidature sur l’honneur et envoyé un représentant.
Mais, à l’époque, nous n’avions pas le Code électoral à disposition. Le délai était très court : il fallait répondre au plus urgent, c’est-à-dire être sur la liste. Quand le Code électoral a été rendu disponible, une semaine après le dépôt de notre candidature, nous nous sommes rendu compte qu’il y avait beaucoup d’obstacles, beaucoup de difficultés.
Normalement, l’article 248 dit que ce sont les maires qui doivent parrainer les candidats indépendants. Nous avons constaté qu’il n’y a pas de maires élus : ce sont des nommés. Mais l’article 341 donne une porte de sortie, puisqu’il précise bien que ce sont les présidents des délégations spéciales qui doivent parrainer les candidats indépendants. Et pour cela, il faut obtenir 30 % de ces présidents des délégations spéciales et 70 % de l’ensemble des communes.
Tout cela, évidemment, on s’était lancé dans la course. Mais, il y a à peine 48 heures, nous avons vu un communiqué dans vos colonnes indiquant que tous les maires et tous les présidents des délégations spéciales ont unanimement accordé leur soutien et leur parrainage au président de la République, le général Mamadi Doumbouya. Or, on ne peut pas parrainer deux candidats.
Cela signifie qu’en dehors du Général, aucun autre candidat indépendant ne pourra remplir la condition de parrainage. C’est un barrage pratiquement infranchissable pour ceux qui avaient l’intention de se porter candidats indépendants.
Face à cette situation, avez-vous un plan B pour maintenir votre candidature ou bien comptez-vous y renoncer ?
Devant les difficultés, l’homme ne doit pas reculer. Il y a deux manières de résoudre les problèmes qui se posent devant vous : soit vous les affrontez et vous passez, soit vous contournez l’obstacle pour atteindre votre objectif. Nous, en ce moment, nous ne pouvons pas affronter l’obstacle, parce que le Code électoral ne plaide pas en notre faveur — il est déjà voté. Mais nous allons essayer de le contourner, en explorant d’autres pistes.
Est-ce qu’il y a encore des partis politiques en règle qui pourraient nous faire confiance en nous portant candidats sous leur bannière ? Voilà une piste que nous sommes en train d’explorer. Nous irons jusqu’au bout, si Dieu le veut bien, parce que notre intention est là et elle demeure.
Cela veut-il dire que vous écartez définitivement l’option de la candidature indépendante ?
Oui, nous l’écartons. Il faut être pragmatique. Nous ne pouvons obtenir aujourd’hui le parrainage d’aucun président de délégation spéciale, à moins d’être hors la loi. Ils ont déjà donné leur parrainage et ne peuvent pas le faire pour deux personnes. Donc, c’est exclu.
Pour le candidat indépendant aujourd’hui, en dehors de celui qui a été choisi par les présidents des délégations spéciales — heureusement pour lui —, la voie est totalement fermée.
Selon certains, le Code électoral a été taillé sur mesure, juste pour permettre au général Mamadi Doumbouya de se présenter et de bloquer toutes les autres candidatures. Partagez-vous cet avis ?
Parlant de la candidature indépendante, au lieu que ce soit un parrainage citoyen, c’est devenu un parrainage institutionnel. C’est là qu’on peut dire que nous sommes tombés dans un piège. Parce qu’à partir du moment où le président lui-même est candidat, il est évident que, qu’on le veuille ou non, tous les présidents des délégations spéciales, les maires et les conseils communaux, qui ont été nommés, voteront ou apporteront leur soutien à celui qui a été leur bienfaiteur. Ça, c’est tout à fait logique. Dans ce cadre, oui, pour ceux qui critiquent, il y a effectivement matière à démontrer qu’ils ont raison.
Comment voyez-vous le décalage entre certains articles de la nouvelle Constitution et ceux du nouveau Code électoral, notamment en ce qui concerne l’âge des candidats ?
Ce qui est plus frappant, et qui heurte la conscience de tout intellectuel, c’est que cela montre peut-être un certain amateurisme de ceux qui ont rédigé le Code électoral, alors que ce sont les mêmes qui ont rédigé la nouvelle Constitution. Dans la Constitution adoptée le 21 septembre 2025, on parle de l’âge minimum et maximum pour se porter candidat à la présidentielle, entre les articles 75 et 77.
Il est clairement indiqué que cet âge est fixé de 40 à 80 ans. Normalement, le Code électoral devait être la copie conforme de ces dispositions, c’est-à-dire respecter l’âge de 40 à 80 ans. Mais dans le Code électoral, on parle de 44 ans comme âge minimum. Alors que ce Code devrait avoir pour référence la nouvelle Constitution. Là, il y a un décalage. Et je pense que c’est un certain amateurisme qui s’est manifesté là, ce qui montre le peu de sérieux de ceux qui ont laissé passer cette incohérence dans la rédaction du Code électoral.
Faut-il alors prendre en compte le Code électoral ou la Constitution ?
La Constitution étant la loi mère, c’est elle qui doit primer. Et c’est la même chose pour les personnes condamnées ou en conflit avec la justice. Bref, il y a un imbroglio qui ne devrait pas exister à ce niveau de démocratie, ni au sein d’un ministère de l’Administration du territoire truffé de personnalités compétentes et expérimentées. Que des choses pareilles glissent entre leurs mains, c’est tout simplement dommage.
L’autre chose, Docteur, c’est le plafonnement de la caution à 900 millions de francs guinéens et celui des dépenses de campagne à 40 milliards. Selon vous, ces montants sont-ils raisonnables ?
Cela dépend de la bourse de chaque candidat. Pour ma part, et au regard de la situation économique de notre pays, il faut reconnaître que pour ceux qui ont toujours vécu et travaillé ici en Guinée — qu’ils soient dans la fonction publique ou le secteur privé, mais en dehors du milieu lucratif —, ces montants sont excessifs. Ces citoyens veulent pourtant exercer leur droit légitime : se mettre au service de la Nation et participer à la gestion du pays.
Nous pensons donc que la caution de 900 millions est très élevée pour le commun des Guinéens. Peut-être que certains candidats, selon leurs moyens, la jugeront raisonnable, mais pour nous, ce n’est pas le cas. D’ailleurs, nous avions plaidé pour un plafond fixé à 500 millions de francs guinéens. Ce montant aurait permis aux candidats moins fortunés de bénéficier plus facilement du soutien de sponsors ou de citoyens désireux d’aider.
Concernant le plafonnement des dépenses de campagne à 40 milliards GNF, l’idée est pertinente, car elle évite que ceux disposant de fortunes colossales ne dominent outrageusement la compétition. Cependant, pour des candidats comme nous, qui n’avons pas de « trésor de guerre », ce montant reste encore trop élevé. Nous estimons qu’un seuil situé entre 20 et 25 milliards GNF aurait été plus réaliste.
Nous devons éviter de mettre l’argent au centre du jeu politique. L’essentiel est de permettre à tous ceux qui ont l’ambition, les compétences et la volonté de servir la Nation de pouvoir concourir dignement, dans le respect des lois et avec un véritable esprit patriotique.
Quelles sont vos chances de gagner cette élection si jamais le général Mamadi Doumbouya se présente?
Quand on s’engage dans une course ou une compétition, il faut y aller avec l’espoir et la volonté d’être sur le podium. Et sur le podium, la place la plus convoitée, c’est la première — la médaille d’or. Si vous ne l’obtenez pas, vous pouvez vous contenter de la médaille d’argent ou de bronze. Mais on ne commence jamais une course en se disant qu’on vise la deuxième ou la troisième place. Non, on se bat pour la médaille d’or. Et si, au final, on décroche l’argent ou le bronze, cela reste une satisfaction.
Certains estiment toutefois qu’il est illogique de dépenser 900 millions et des milliards pour une campagne perdue d’avance. Ils pensent qu’il vaudrait mieux investir cet argent ailleurs. Partagez-vous cet avis ?
Lorsqu’on pense qu’un combat est perdu d’avance, il ne faut pas l’engager. C’est aussi simple que cela. Si vous montez sur le ring, c’est parce que vous croyez en vos chances de victoire. Mais si, dès le départ, vous êtes convaincu que vous allez perdre, mieux vaut rester en dehors du ring. Dans ce cas précis, il ne faut pas faire de politique. Si votre objectif est seulement financier, orientez votre argent vers l’entrepreneuriat, investissez dans des activités productives et laissez la politique à ceux qui croient en leur cause.
Interview réalisée par Oumar Bady Diallo
Pour Africaguinee.com
Créé le 23 octobre 2025 13:00Nous vous proposons aussi
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