Dalaba : À la découverte du « Pont de Dieu », un joyau naturel en souffrance…

C’est un chef-d’œuvre de la nature, sculpté par des millénaires d’érosion. À Dalaba, le « Pont de Dieu » offre un spectacle géologique et une biodiversité uniques en Afrique de l’Ouest. Pourtant, ce sanctuaire naturel, -véritable pilier potentiel de l’écotourisme en Guinée-, se meurt en silence. Entre un accès devenu un parcours du combattant, un assèchement saisonnier accéléré par l’homme et l’aveu d’impuissance des autorités locales faute de moyens, plongée au cœur d’un patrimoine exceptionnel qui risque de disparaître avant même d’avoir été valorisé…si rien de concret n’est fait.

Situé à seulement 7 kilomètres du centre-ville de Dalaba, à la lisière des quartiers Tené Kenewil et Kawadou, le Pont de Dieu demeure l’un des secrets les mieux gardés du Fouta Djallon. Si sa beauté naturelle impressionne, le site souffre aujourd’hui d’un manque d’aménagement et de menaces environnementales persistantes.

Une découverte née de la passion des guides

Bien que les populations locales aient toujours côtoyé cette merveille géologique, sa reconnaissance internationale ne remonte qu’aux années 1990. Sous l’impulsion de pionniers du tourisme, le site est passé de l’ombre à la lumière. Mamadou Daymou Diallo, guide touristique basé à Dalaba, revient sur cette genèse :

« Ce sont les habitants de la zone qui connaissaient les lieux à l’origine. Mais, à partir des années 1995/1996, des guides touristiques formés sur place ont entrepris d’explorer davantage notre patrimoine. C’est ainsi que des précurseurs comme Patrick Madeleine, Djouma Fleurs ou Sekouba Bangoura ont véritablement mis au jour ce pont. Grâce à eux, le site a acquis un renom national et international. Aujourd’hui, nous veillons sur ce lieu avec prudence : il n’y a pas d’activités culturelles invasives car nous souhaitons maintenir le site dans son état brut. Nous évitons sciemment le tourisme de masse pour préserver la magie des roches sculptées par l’érosion. Sous le pont, la nature a fait un travail d’artiste ; il y a même une formation rocheuse qui ressemble à s’y méprendre à un serpent ouvrant la gueule. Nous l’appelons le gardien des lieux », explique-t-il.

Un sanctuaire de biodiversité unique

Le Pont de Dieu n’est pas qu’une curiosité géologique ; c’est aussi un réservoir de biodiversité qui attire chercheurs et botanistes. Tibou Sadiga Bah souligne la richesse exceptionnelle de la flore et de la faune environnantes. Il mentionne la présence d’une épice rare.

« Il existe derrière le pont une plante que l’on ne trouve qu’à Dalaba dans toute l’Afrique de l’Ouest : le poivre de Sichuan. C’est un produit extrêmement rare et prisé, dont le prix peut varier entre 60 et 70 euros le kilogramme. Son exploitation raisonnée pourrait créer de nombreux emplois pour les jeunes et les femmes de la région. On y trouve aussi de l’eucalyptus, de l’érable, et une espèce de caféier très spéciale, le Karoun Karoun Den, autrefois utilisé pour la parfumerie fine. Les touristes ne sont pas les seuls à venir ; nous recevons des scientifiques qui étudient les insectes, les papillons, ou encore la faune sauvage composée de singes, de chimpanzés et d’oiseaux divers. C’est un laboratoire à ciel ouvert qu’il nous faut protéger coûte que coûte », a-t-il confié.

Le cri d’alarme face au tarissement des eaux

Malgré ce tableau idyllique, le site est menacé. En saison sèche, le lit de la rivière s’assèche, une situation que les observateurs imputent à l’activité humaine incontrôlée. Tibou Sadiga Bah ne cache pas son inquiétude.

« Depuis que le Pont de Dieu a gagné en notoriété, nous constatons que les cours d’eau tarissent périodiquement de façon inquiétante. L’hivernage apporte de l’eau en abondance, mais le reste de l’année, la pression est trop forte. Les champs ont envahi les berges et les cultivateurs utilisent des moto-pompes qui détruisent littéralement le lit du cours d’eau pour l’arrosage. Si l’on ajoute à cela la coupe abusive de bois et l’activité des charbonniers, l’équilibre est rompu. Pourtant, le Pont de Dieu devrait rester un site attractif en toute saison. Si le débit d’eau était préservé, le spectacle serait encore plus grandiose, même en dehors de la saison des pluies », a-t-il dit.

Un manque de moyens criard pour l’aménagement

Du côté des autorités préfectorales, on reconnaît l’immense potentiel du site, tout en avouant une impuissance financière. Sia Martine Feindouno, directrice préfectorale de la Culture et du Tourisme, explique la stratégie actuelle de survie.

« Ce pont est une œuvre divine, une structure naturelle magnifique qui n’a rien d’humain. Malheureusement, notre direction n’a pas les moyens financiers nécessaires pour un réaménagement d’envergure pour l’instant. Nous nous organisons donc à la base : à chaque saison touristique, nous mobilisons des fonds pour le défrichage des routes d’accès et le ramassage des déchets. L’argent collecté via les tickets d’entrée ne revient pas à la direction, il est intégralement réinvesti dans le nettoyage pour que les visiteurs trouvent un environnement propre. Un projet de valorisation existe, mais il est en attente. En attendant, nous formons des équipes locales pour accueillir les touristes, car beaucoup de sites sont éloignés et nous avons besoin de l’implication des riverains pour faire vivre ce tourisme local », explique madame Feindouno.

Vers une relance par l’infrastructure ?

Pour les acteurs locaux, la solution pourrait passer par la réhabilitation des infrastructures existantes, laissées à l’abandon. M. Dairou suggère une piste concrète pour revitaliser l’économie du site.

« Le Pont de Dieu est tout proche de la ville, ce qui est un atout majeur. Juste à côté, il y a une ancienne maison forestière abandonnée qui appartient à l’État. Il suffirait de la rénover pour en faire un restaurant, une résidence ou un centre d’accueil moderne. Le bâtiment est vaste et l’espace environnant permettrait de multiples aménagements. Il y a eu, par le passé, un projet d’usine de pâte à papier à base de bambous qui n’a jamais abouti, laissant une forêt de bambous orpheline. Il y a là une opportunité réelle : renouveler ces infrastructures pour développer un tourisme local structuré et durable », a-t-il souligné.

À l’image de nombreux sites dans la région de Mamou, le Pont de Dieu oscille entre splendeur naturelle et dégradation lente. Sans une intervention rapide pour sécuriser l’accès et protéger l’écosystème, ce monument de roche risque de perdre ce qui fait son essence : son âme sauvage.

Habib Samaké

Correspondant régional d’Africaguinee.com à Mamou

Créé le 2 avril 2026 08:11

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