« C’est comme si elle a subi un lavage de cerveau » : Le témoignage choc de Kaba Fofana, parti libérer sa sœur, prise en otage en Sierra-Leone

CONAKRY – C’est le récit terrifiant d’une descente aux enfers au cœur des réseaux de trafic d’êtres humains qui pullulent en Afrique de l’Ouest. Partie de Guinée en novembre 2025 vers une destination inconnue, M.F., 25 ans, a passé sept mois séquestrée dans un centre de rétention à Freetown (Sierra-Leone), victime d’une vaste arnaque au voyage. Privée de liberté, coupée du monde et utilisée pour rançonner sa propre famille, elle n’a dû son salut qu’au courage héroïque de son jeune frère de 21 ans, Kaba Fofana.

Seul et sans moyens, le jeune étudiant a bravé les réseaux criminels et la complicité d’une partie “corrompue” de la police léonaise pour arracher sa sœur des mains de ses ravisseurs. De retour à Conakry ce lundi 29 juin 2026, la jeune femme est méconnaissable : traumatisée, elle est le visage d’un drame invisible qui frappe des centaines de mineurs et jeunes guinéens.

Infiltration nocturne, repérages à l’aube, menaces des chefs de gang et corruption policière… En 10 jours d’une traque intense à Freetown, il a réussi à localiser l’un des dix centres de rétention secrets de la capitale léonaise et en extraire sa sœur.

À travers ce récit poignant confié à Africaguinee.com, il lève le voile sur une mafia tentaculaire qui séquestre, affame et endoctrine plus d’un millier de jeunes Guinéens sous de fausses promesses de voyage vers l’Europe. Témoignage exclusif. Lisez!!!

« Notre sœur est rentrée au pays (en Guinée) mais elle ne se retrouve pas moralement. Ces réseaux manipulent les victimes dans tous les sens. J’aurais voulu qu’elle explique elle-même ce dont elle est victime mais elle ne peut pas. En fait, la sœur a quitté la famille depuis le 10 novembre 2025. Quand j’ai été informé, j’ai saisi la police pour disparition une semaine après. Je suis entré en contact avec l’OPROGEM pour expliquer ce qui s’est passé.

Deux semaines après, ma sœur a joint la famille par WhatsApp avec un numéro algérien pour nous dire qu’elle est en Algérie. Elle a quand même continué à communiquer, mais moi je ne croyais pas du tout. Je lui ai demandé d’activer un appel vidéo pour me rassurer, mais en réalité ce sont les membres du réseau qui dictent ce qu’il faut dire. La famille lui a demandé de renoncer au voyage pour rentrer au pays. Dès que les frais du retour lui ont été envoyés, la communication a cessé.

La fille libérée en question

Une semaine après, elle a rappelé pour dire qu’elle est au Cap-Vert maintenant. Je ne croyais toujours pas au scénario. Je me dis que la Guinée est plus proche de l’Algérie que le au Cap-Vert ne l’est. J’ai continué à chercher et à demander partout comment fonctionnent ces réseaux de trafic de personnes. Entre-temps la sœur confie qu’elle est finalement entrée en Allemagne. Je vous dis que c’est le réseau qui prépare le scénario et les messages que les victimes doivent passer. J’ai dit à la famille que c’est faux, elle ne peut arriver en Allemagne si facilement. Finalement elle parle avec les autres membres de la famille mais avec moi non. Dès que j’entre en contact avec elle pour parler des réseaux, quelqu’un raccroche le téléphone.

Je suis passé par la DPJ pour en savoir plus. J’ai compris que les réseaux sont nombreux et vastes et sont partout dans les pays voisins même en Guinée. Les jours qui ont suivi, un cousin m’a fait savoir qu’un jeune guinéen est allé en Sierra-Leone dans le but de voyager avec les mêmes techniques d’arnaque, mais ce dernier a réussi à fuir et rentrer en Guinée dès qu’il a compris que c’est des enlèvements suivis de rançon. Selon les informations le réseau a utilisé ma sœur pour convaincre ce jeune d’aller.

Évidence qu’elle était en Sierra-Leone

Quand je suis entré en contact avec le jeune qui est rentré au pays, j’ai su qu’il connaissait ma sœur et puis ils étaient dans le même centre à Waterloo à Freetown. Le jeune me dit : Ta sœur n’est pas bien portante mentalement. Les gens ont coupé de tout contact. Le téléphone n’est autorisé que de 18h à 23 heures afin que les gens appellent leurs parents pour demander de l’argent.

 J’ai demandé au jeune d’accepter qu’on passe à la DPJ afin qu’il porte plainte contre ma sœur parce que le réseau est passé par elle pour envoyer l’envoyer. Notre but était de faire revenir ma sœur au pays. C’est ainsi que nous avons découvert que ma sœur est en Sierra-Leone tout près.

La DPJ nous a dit que même si on allait là-bas, si ma sœur est manipulée à fond elle dira qu’elle ne revient pas. A son tour la police Sierra-Léonaise aussi dira que si ma sœur est majeure, elle ne va pas l’obliger à rentrer parce qu’elle vit de son propre gré avec des gens. La DPJ a donné tous les détails liés aux frais de voyage qui étaient trop élevés pour nous et la procédure est longue. Le coût est d’environ 300 dollars par jour pour les 3 agents qui doivent aller.

Portail d’un centre fermé où des jeunes guinéens serait interné

Faute de moyens je me suis rendu en Sierra-Leone ce mois de Juin 2026 à la recherche de ma sœur. Après mes évaluations à l’école, je suis allé à Freetown. Le lundi passé, je suis rentré en Guinée avec ma sœur. En 10 jours j’ai retrouvé ma sœur avec beaucoup de difficultés. J’ai utilisé les informations du jeune qui a fui. Sur place, je me suis fait aider par une autre proche qui parle créole pour aller au centre. Un matin on retrouve le centre, on demande aux voisins ; ils disent qu’ils voient des mouvements de foule dans la cour. Ils nous ont dit que ce sont des guinéens qui parlent soussous mais ils ne savent pas ce qu’ils font ici. Ils font des sorties et des entrées, ils ne saluent personne.

Mouvement étrange

Les voisins ont dit que si nous voulons connaître les personnes qui viennent ici, il nous faut venir vers 5 heures du matin ; nous les verrons venir par groupe ou un à un. Le lendemain je suis allé m’asseoir à côté avec mon ami. Nous avons observé les mouvements. Vers 6 heures le portail a été ouvert je vois des enfants âgés entre 13,14 et 16 ou 17 ans sortir, parmi eux, une adolescente.

Quelques minutes après, les leaders vêtus de vestes sont arrivés d’ailleurs à motos pour le centre. J’ai pris la photo de chacun d’eux, mais comme c’était à l’aube les photos n’étaient pas claires. Certains ont compris que je prenais leurs photos. J’étais masqué. Comme ils évitent tout contact avec les gens du quartier, ils n’ont rien dit.

Portail d’un centre fermé où des jeunes guinéens serait interné

 Les enfants traînaient devant la cour, je me suis rapproché pour photographier 2 enfants quand les leaders étaient dans la cour. Un enfant a demandé pourquoi les photographier. Ils étaient 3 garçons et une fillette, je demande ce qu’ils font ici en langue guinéenne ils disent qu’ils sont avec leurs frères ils doivent voyager. Que c’est leur frère qui les a envoyés là-bas pour préparer un voyage. J’ai dit aux enfants c’est de l’arnaque il faut quitter ici, suivez-moi mais ils ont refusé peut-être parce que j’étais masqué

J’alerte les proches

J’ai informé les proches en Sierra leone d’avoir vu un endroit où des gens sont en mouvement ; mais je n’avais pas vu ma sœur. J’ai estimé qu’ils retiennent les personnes majeures mais ils laissent les enfants se promener parce qu’ils ne comprennent rien vraiment de ce qui se passe. Mes proches sont venus. Comme ils parlent créoles, ils ont expliqué aux gens du quartier que ce sont des mauvaises personnes qui sont venues ici en train de faire du mal à leurs compatriotes guinéens avec des fausses promesses de voyage.

Le quartier a failli révolter contre eux. Du coup certains leaders sont sortis, l’un m’a demandé les raisons pour lesquelles j’étais là-bas. Est-ce que j’avais eu un contact par rapport au voyage. Il dit qu’on me voyait là-bas depuis le matin à côté de leur cour avec un sac à dos. J’ai été directe avec eux pour dire je suis venu à la recherche de ma sœur ; ils ont demandé de montrer la photo de ma sœur ; j’ai montré ; ils ont plus de 10 sites de rétention dans Freetown surtout à Waterloo. Ce n’est pas moins d’un millier de personnes qui sont dans ces sites, enfants mineurs, personnes majeures et tout. Je suis allé partout.

Quand je montre la photo de ma sœur, ils ont promis de m’appeler le soir.

J’ai transféré la photo de ma sœur, ils ont mis dans leur plate-forme sur laquelle convergent tous les réseaux. Finalement ceux qui détiennent ma sœur l’ont cachée parce qu’ils ont compris que nous sommes à sa recherche. 5 jours après aucune suite, j’ai fait croire que je suis rentré en Guinée. Le même jour à 17h ils m’appellent pour me dire qu’ils ont retrouvé ma sœur avec son ravisseur. J’ai dit que je retournais à Freetown le même jour, je leur ai dit que je prenais une moto jusqu’à la frontière et le reste en taxi. A Minuit j’informe que je suis arrivé, donc le matin on se verra.

La même nuit, je rencontre un jeune militaire d’origine guinéenne, quand il m’entend parler Maninka avec mon ami il se rapproche de nous. J’ai expliqué la raison de notre présence. Il promet d’aider avec des informations plus fiables que nous avons. Le lendemain à 12h on est allé au rendez-vous accompagné de mon ami et du jeune militaire en civil. Les leaders ont dit que mes amis n’entrent pas, c’est moi seul qui entre. C’est vrai que la veille on m’avait prévenu que je devais venir seul.

Ils m’ont dit d’entrer dans leur bureau pour voir ma sœur, si elle décide de rentrer avec moi, aucun problème mais si c’est le contraire je rentre seul. Du coup j’ai dit :  faites sortir ma sœur, vos bureaux merci, je n’entre pas. Ils commencent à compliquer la situation, c’est entre temps que le militaire se présente à eux avec ses pièces.

Ils font venir ma sœur séance tenante. Ce qui est surprenant les leaders là appellent directement la police, j’ai dit alors c’est une complicité avec la police. Ils disent à la police qu’un jeune est venu avec un militaire récupérer sa sœur de force alors que cette fille a 25 ans donc majeure.

La police nous a reçus, le jeune militaire nous a laissés avec elle. Elle dit que ma sœur est responsable, donc elle jouit de sa citoyenneté. Dans ce contexte il ne s’agit pas d’être majeure mais elle est victime d’escroquerie et de trafic d’être humain, des faits prévus et punis par les lois léonaises, avais-je réagi. J’ai dit que ma sœur est manipulée ; elle n’est pas à l’état normal actuellement. On me dit que je n’avais aucune preuve ; de ne pas accuser gratuitement. C’est la police qui me disait cela. Elle dit que je devais laisser le choix à ma sœur ; j’ai refusé j’ai appelé l’ambassadeur de Guinée pour informer. Il parle avec le commissaire de police, l’ambassadeur demande à ce qu’on nous envoie à la police transfrontalière avec un document mais le commissaire a refusé de donner le document.

On nous envoie sans le document alors que la police transfrontalière ne peut rien faire sans ce document. Les transfrontaliers nous retournent pour le document. Le commissariat a refusé de délivrer le papier. L’ambassade de Guinée demande de garder ma sœur avec eux jusqu’au matin. Moi je suis rentré à la maison.

La même nuit les leaders du réseau viennent à la police donner un téléphone à ma sœur pour qu’ils restent en contact avec elle. A la police, ma sœur était en garde-à-vue jusqu’au matin. A mon retour au commissariat le matin, j’étais surpris de voir un téléphone avec ma sœur, même un Power Bank, beaucoup de nourritures aussi à côté.

Je l’interroge, elle brouille la piste en me disant qu’elle avait cela dans son sac. Les policiers ont refusé aussi de nous dire d’où venait ce qu’elle avait. C’est une autre personne en garde-à-vue qui m’a dit que ce sont les leaders qui avaient envoyé. Je suis allé à l’ambassade expliquer ce que j’avais vu.

C’est entre-temps que mon ami m’appelle pour dire que la police le frappe, ils veulent faire partir ma sœur, ils veulent laisser ma sœur avec les leaders. Je suis revenu encore, j’appelle le jeune militaire qui vient à son tour on est allés à un autre commissariat. Là, il fallait payer 4 millions de monnaie locale.

Le matin la police nous demande 5 millions pour nous escorter jusqu’à la frontière. Finalement la famille a envoyé de l’argent ; c’est ainsi qu’on est venu en Guinée. Mais ce qu’il faut retenir, ces gens-là sont protégés par la police. La police léonaise agit en faveur des leaders arnaqueurs. Nous sommes rentrés en Guinée le lundi 29 Juin à 17 heures.

Il y a beaucoup d’enfants mineurs venus de la Guinée dans les centres. J’ai vu beaucoup d’enfants là-bas qui n’ont même pas 14 ans. Ils sont là à chaque fois, on les pousse à appeler les familles pour de l’argent sans dire où ils sont exactement.  Une fois que tu es là-bas, tu es privé de ta liberté. J’ai partagé 2 photos avec vous, il s’agit des adolescents je ne pense pas que leurs familles savent où ils sont actuellement. Ce sont des personnes privées de Liberté ; sans téléphone rien.  Ils vous poussent à convaincre d’autres personnes encore à venir. Les gens dorment par terre.                    

L’état de santé de ma sœur depuis notre retour

Elle n’est pas bien portante du tout depuis son retour, elle est malade. Même aujourd’hui on est allé à l’hôpital, elle ne se retrouve pas. L’hôpital nous dit qu’elle a du palu chronique et le typhoïde. Elle a été trop manipulée, pratiquement depuis 7 mois elle est dans les mains de ces gens-là, chaque jour on dit qu’elle va devenir riche. Elle est rentrée mais elle veut encore repartir. Elle est complètement endoctrinée. Elle parle beaucoup sans arrêt ; tout cela fait peur. Certains nous proposent de l’envoyer à la Psychiatrie. Une autre famille est allée récupérer sa fille de 16 ans, elle refuse catégoriquement.  Ce qui a aidé la famille c’est parce qu’elle a 16 ans donc mineure encore.

La DPJ est surprise de me voir ramener ma sœur. Elle promet de l’entendre quand elle sera tranquille pour mieux comprendre ce qui s’est passé réellement. Ma sœur souffre vraiment c’est comme si on lui a lavé le cerveau. La famille a aussi envoyé beaucoup d’argent depuis qu’elle est partie. Parfois c’est moi qui m’oppose à ce qu’on envoie de l’argent vers ces arnaqueurs. On savait déjà qu’elle n’était pas en Europe on envoyait juste pour qu’elle gère ses petits besoins.

Je conseille aux familles qui ont eu les mêmes problèmes que nous de mener des recherches dans le but de retrouver leurs proches. Ils sont nombreux en Sierra-Leone, nos proches retenus avec des fausses promesses. Ces bandits sont bien organisés, tu vas mainte fois leur demander ils te diront que c’est le leader qui ne répondra. Jamais eux. Pratiquement si vous retrouvez vos parents ils sont affectés ».  

Témoignage recueillis par Alpha Ousmane Bah

Pour Africaguinee.com

Tel : (+224) 664 93 45 45

Créé le 3 juillet 2026 19:04

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