Accord à 300M$ avec Glencore : « C’est une aubaine pour la Guinée », selon Dr Lamine Dieng, expert minier

CONAKRY– Dans cet entretien accordé à Africaguinee.com, le Dr Lamine M. Dieng décrypte l’accord stratégique de 300 millions de dollars conclu entre la Nimba Mining Company (NMC) et le géant anglo-suisse Glencore. Entre mécanisme de préfinancement, hausse des capacités d’extraction à Sangarédi et diversification, l’expert analyse les enjeux logistiques et fiscaux de ce contrat majeur, tout en plaidant pour l’instauration d’un prix de référence de la bauxite guinéenne.

AFRICAGUINEE.COM : La compagnie guinéenne « Nimba Mining Company » a scellé avec Glencore un accord de commercialisation de la bauxite à hauteur de 300 millions de dollars usd sur 5 ans. Comment fonctionne ce mécanisme ?

DR LAMINE M. DIENG : Il est important de rappeler que Glencore n’est pas seulement une entité suisse, mais anglo-suisse. C’est une compagnie spécialisée non seulement dans la commercialisation des ressources naturelles, mais aussi dans l’investissement minier. Elle possède donc une double casquette.

Voir Glencore s’intéresser à la bauxite guinéenne est une très bonne nouvelle. Ce n’est d’ailleurs pas une première : dès 2014, le groupe avait manifesté l’intention de prendre des participations dans l’exploitation minière en Guinée, même si cela n’avait pas abouti à l’époque.

Aujourd’hui, cet accord signé entre la société Nimba Mining Company et Glencore revêt une importance multidimensionnelle. Il s’agit d’un préfinancement de 300 millions de dollars sur cinq ans, adossé à une extraction bauxitique devant atteindre entre 10 et 12 millions de tonnes par an.

Grâce à ce mécanisme, l’État guinéen génère des liquidités immédiates pour faire face à certaines exigences du projet Nimba Mining, tout en renforçant ses capacités infrastructurelles. L’objectif est d’augmenter la production pour la faire passer de 10 à 15, voire 20 millions de tonnes par an. Il ne faut pas oublier que Nimba Mining a également conclu un accord avec les Émirats arabes unis pour l’approvisionnement en bauxite de leur raffinerie située à Abu Dhabi (avec des bureaux à Dubaï). C’est une opportunité majeure pour l’État guinéen de diversifier ses partenaires et de se positionner stratégiquement sur la chaîne d’approvisionnement globale de la bauxite, de l’alumine et de l’aluminium.

Avant cet accord avec Glencore, un autre compromis a été signé en mai dernier dans le cadre du règlement à l’amiable du différend entre l’État guinéen et GAC. Il stipulait que la bauxite extraite par Nimba Mining au niveau de la mine de Sangarédi devait être exportée prioritairement vers les Émirats. Comment la Guinée va-t-elle concilier cet engagement émirati et le contrat commercial conclu avec Glencore ?

Vous touchez là un point central. Ces 300 millions de dollars interviennent dans un contexte post-litige. Il faut rappeler que GAC, dans sa dynamique d’exploitation, s’était retrouvée en violation flagrante non seulement du Code minier guinéen, mais aussi de sa convention de base avec le gouvernement.

Aujourd’hui, l’État guinéen s’inscrit dans une logique de maximisation de ses revenus. Comment ? En investissant dans le renforcement des infrastructures afin de dépasser le seuil des 10 à 12 millions de tonnes initialement prévus. Cela permettra d’alimenter simultanément la raffinerie émirienne et d’honorer l’engagement d’enlèvement de 10 à 12 millions de tonnes par an souscrit auprès de Glencore.

La Guinée dispose pleinement de cette capacité technique et géologique. Les réserves exploitables du gisement attribué aujourd’hui à Nimba Mining à Sangarédi sont estimées entre 300 et 500 millions de tonnes. Nous n’avons donc pas encore atteint le rythme de croisière de ce gisement. La balle est désormais dans le camp de l’État : il doit investir massivement dans la chaîne logistique et extractive pour porter la production annuelle à 20 ou 25 millions de tonnes. C’est un objectif parfaitement réalisable.

À ce jour, que sait-on exactement des volumes de bauxite exportés par la Nimba Mining Company (NMC) ?

Cette année, Nimba Mining Company a exporté environ 4 millions de tonnes. Il faut garder à l’esprit que la compagnie était engagée dans un contentieux avec GAC durant une bonne partie de l’année. C’est tout récemment qu’elle a commencé à écouler ce minerai de haute qualité — caractérisé par une forte teneur en alumine et un taux de silice extrêmement faible — sur les marchés internationaux.

Par ailleurs, n’oublions pas que près de 85 % de la bauxite guinéenne est actuellement destinée à la Chine. Ce type de contrat constitue un levier majeur de diversification. Il s’agit de ne plus dépendre exclusivement du marché chinois, mais d’étendre nos débouchés vers des acteurs anglo-saxons, suisses et potentiellement américains, tout au long de la chaîne de valeur menant de la bauxite à l’aluminium.

Concernant ce mécanisme de préfinancement de 300 millions de dollars : comment s’articule-t-il concrètement ? La Guinée perçoit-elle ces fonds en contrepartie directe des livraisons de minerai ?

Il faut d’abord préciser que les négociations et les clauses contractuelles ne sont pas encore totalement scellées. Les parties restent dans une dynamique de finalisation.

Le principe repose sur la mise à disposition de fonds par Glencore. Si l’on rapporte ces 300 millions de dollars sur une durée de 5 ans, cela représente 60 millions de dollars par an. Bien qu’il ne s’agisse pas d’une somme colossale à l’échelle du secteur minier, cela reste un montant significatif et un apport stratégique décisif pour relancer et booster les activités de la Nimba Mining Company.

Concrètement, ce financement est adossé à l’exploitation et aux volumes de bauxite mis à la disposition de Glencore. Si l’accord final confirme une livraison annuelle de 10 à 12 millions de tonnes, les décaissements en faveur du gouvernement guinéen s’effectueront au rythme de cette production. Des tirages en amont demeurent néanmoins envisageables afin de soulager la trésorerie de la NMC et d’apporter une bouffée d’oxygène à l’État.

La livraison prévue est de 57 millions de tonnes sur 5 ans (soit 10 à 12 millions de tonnes par an). S’agit-il d’un prix fixe par tonne déterminé à l’avance, ou d’un prix indexé sur les cours du marché mondial au moment de chaque chargement ?

C’est une question centrale. Dans la pratique du négoce, ce préfinancement s’apparente à un contrat à terme (future contract). Dès l’année prochaine, la NMC devra commencer à livrer le minerai à Glencore. Les dispositions financières arrêtées aujourd’hui encadreront donc directement les transactions de demain.

Les paramètres de prix et le cadre financier seront prédéterminés et formalisés dans l’accord. Toute la question est de savoir si, sur ces cinq années, le prix de vente restera rigide ou s’il sera ajusté selon les fluctuations des cours internationaux de la bauxite.

Selon toute vraisemblance, le prix sera fixe et les paramètres figés pour une période initiale bien précise, permettant ainsi d’engager les premiers volumes avec Glencore. Au terme de cette période — généralement après deux ou trois ans selon les termes précis du contrat —, une révision du prix sera opérée. Tout dépendra de l’issue des négociations en cours.

L’enjeu ultime réside dans la création d’un véritable index guinéen de la bauxite. Cela permettrait à la Guinée de se repositionner fermement sur la chaîne de valeur bauxite-alumine-aluminium. Le but fondamental demeure l’accroissement des recettes de l’État : nous sommes assis sur ces gisements d’exception, et il est impératif que les populations guinéennes bénéficient directement de leur exploitation.

Lors de nos échanges préparatoires, vous indiquiez que ce schéma contractuel s’inspire de vos propres travaux. La formule d’indexation du prix de la bauxite que vous avez récemment développée devrait-elle, selon vous, être mise en avant dans ces négociations ?

Absolument. Le gouvernement guinéen est actuellement dans une démarche d’institutionnalisation d’un prix de référence pour la bauxite. C’est le moment opportun pour viabiliser la formule mathématique que nous avons développée.

Cette formule est directement corrélée au marché chinois, puisque, comme rappelé précédemment, plus de 85 % de nos exportations y sont destinées. Dans le cadre du partenariat avec Glencore, il conviendra d’adapter certains paramètres pour déterminer un prix juste et transparent en temps réel.

Rien n’interdit de réinterroger ces variables et d’approfondir les discussions avec Glencore. Même si le prix est verrouillé pour une période initiale, la phase de révision périodique devra s’appuyer sur des outils d’indexation rigoureux. Les retombées finales dépendront de la fermeté de la Guinée lors de la signature définitive de cet accord.

Avez-vous été consulté ou associé à l’élaboration de ce programme ?

Pour être tout à fait franc, nous n’avons pas été consultés. Cela ne m’empêche pas de saluer cette initiative et de rendre hommage à la vision stratégique insufflée par les autorités actuelles. Aujourd’hui, la Guinée dispose d’une compagnie nationale, la Nimba Mining Company (NMC). Mais cette entreprise ne doit pas se cantonner à un seul secteur : sa vocation doit être multidimensionnelle. Nous devons bâtir une NMC forte dans la bauxite, performante dans l’or, et moteur dans l’exploitation effective de nos immenses gisements de fer.

C’est ainsi que la Guinée parviendra à faire émerger de véritables champions nationaux : un champion de la bauxite, un champion du fer, capables de générer une réelle valeur ajoutée et d’offrir une impulsion décisive au contenu local.

Cet accord avec Glencore apporte-t-il enfin une transparence financière sur le prix réel du minerai ?

Absolument. La Nimba Mining Company est appelée à devenir la colonne vertébrale, le socle fondamental pour la revalorisation de la bauxite guinéenne. Il est légitime que les retombées de nos ressources naturelles profitent en priorité aux populations guinéennes.

Grâce à cet accord, la Guinée se dote d’un levier pour restructurer le modèle de vente de son minerai en s’appuyant sur l’Indice de la bauxite guinéenne. Cet indice repose sur plusieurs piliers stratégiques :

  1. La fixation transparente des prix : établir un cours de référence juste ;
  2. Le contrôle des flux : assurer la traçabilité rigoureuse des volumes extraits et exportés ;
  3. La mutualisation des infrastructures : réguler et optimiser les corridors logistiques et de transport ;
  4. Le renforcement du contenu local : faire émerger des entreprises et des cadres guinéens capables de piloter ces activités.

Quel est, selon vous, l’impact théorique d’un tel mécanisme de préfinancement sur la fiscalité minière et les recettes budgétaires de l’État ?

L’impact est majeur et multidimensionnel. À travers ce préfinancement, la Guinée perçoit de la trésorerie en amont. Pour la première année, un premier versement sera attribué au gouvernement guinéen — non pas la totalité des 300 millions de dollars, car cette somme est décaissée au prorata de la production effectivement livrée dans le portefeuille de Glencore.

Sur le plan fiscal et économique, les retombées seront considérables. Pour développer nos infrastructures socio-économiques, l’État a besoin de générer des recettes substantielles. L’impact de cet accord se fera sentir bien au-delà du secteur minier : il servira d’effet d’entraînement et de catalyseur pour l’ensemble du développement économique de la Guinée.

La Guinée dispose-t-elle aujourd’hui des infrastructures suffisantes pour soutenir la cadence de 10 à 12 millions de tonnes par an exigée par cet accord ?

Par le passé, GAC tournait à un rythme de croisière situé entre 8 et 10 millions de tonnes par an, une réalité qu’il convient de rappeler.

À l’heure actuelle, les capacités logistiques et infrastructurelles dont hérite Nimba Mining Company restent encore insuffisantes pour accompagner une telle montée en puissance. Cependant, grâce aux liquidités générées et aux financements mobilisables, l’État se donne les moyens de renforcer ces infrastructures. L’objectif d’atteindre 12 millions, puis de franchir le cap des 20 millions de tonnes, est parfaitement réaliste au regard du potentiel géologique : les réserves exploitables du gisement sont estimées entre 300 et 500 millions de tonnes.

Si le partenariat s’avère concluant, rien n’interdit à Glencore d’apporter ultérieurement un préfinancement complémentaire pour soutenir ces investissements capacitaires et porter la production à 20 millions de tonnes par an.

Si vous aviez un conseil à prodiguer à l’État concernant d’éventuels pièges ou manquements à éviter dans cet accord, quel serait-il ?

Il n’y a pas de piège majeur à redouter. Au contraire, il faut se féliciter de voir le gouvernement guinéen conclure une telle alliance stratégique.

Ma seule recommandation à l’endroit de l’État est de veiller à une gouvernance minière rigoureuse, saine et transparente. C’est la condition sine qua non pour maximiser les recettes publiques, garantir que ces retombées profitent directement aux populations et assurer un développement durable du pays.

Le montant du préfinancement n’étant pas versé en une seule fois, l’option de mobiliser ces 300 millions de dollars pour solder définitivement le contentieux avec GAC reste-t-elle envisageable pour l’État ?

Tout à fait. Le règlement du litige avec GAC ne prévoyait pas un versement forfaitaire unique (lump-sum payment), mais un échéancier.

C’est précisément la raison pour laquelle nous préconisions cette approche : compte tenu des marges de manœuvre budgétaires de la Guinée, l’État pouvait s’appuyer sur des partenaires capables de préfinancer ou d’adosser ces montants pour clore définitivement le différend. L’accord actuel s’inscrit dans cette logique.

 L’État pourra ainsi honorer ses engagements envers GAC en reversant les montants dus au fur et à mesure des décaissements, afin de tourner définitivement la page de ce contentieux.

Quelle a été la suite donnée par l’État à la publication de votre formule d’indexation de la bauxite ?

À ce jour, je n’ai pas été sollicité officiellement par les autorités. En revanche, ces travaux ont suscité un réel intérêt auprès de nombreux lecteurs ainsi que d’acteurs de haut niveau au sein de l’administration.

Tous s’accordent sur le fait que la valorisation du prix de référence de la bauxite constitue la clé de voûte de l’accroissement des revenus miniers. Tout découle de ce mécanisme : la maîtrise du prix fixé au producteur et le contrôle strict des volumes exportés. Dès lors que l’État contrôle ces deux variables, il garantit la maximisation de ses recettes fiscales.

Interview réalisée par Siddy Koundara Diallo

Pour Africaguinee.com

Créé le 14 septembre 2026 12:01

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