Initiative ‘’Zéro Bidonville’’ : « nous ne sommes pas dans des promesses sans lendemain… », dixit Alpha Boubacar Bah 

CONAKRY- Dans la seconde partie de l’entretien qu’il a accordé à Africaguinee.com, Alpha Boubacar Bah, Directeur général adjoint de l’Agence nationale de rénovation urbaine (ANRU), détaille la feuille de route de l’initiative « Zéro Bidonville », dont le projet pilote démarre dans le quartier de Coronthie (Kaloum). Entre levée des blocages financiers, mécanismes innovants du « bail partagé » et garanties de relogement préalable pour les populations, le dirigeant tente de rassurer face au scepticisme ambiant et fixe un horizon d’au moins six ans pour cette transformation urbaine majeure. Interview exclusive!!!

AFRICAGUINEE.COM : Combien de temps devrait prendre l’initiative « zéro bidonville » ?

ALPHA BOUBACAR BAH : Cela prendra le temps nécessaire. Reconstruire un quartier n’est pas un projet de petite envergure, surtout lorsqu’il s’agit d’une superficie de 18 hectares. À titre de comparaison, Wanindara couvre environ 300 hectares. Le projet de Coronthie est donc relativement limité en superficie, mais il reste important compte tenu de sa complexité. Nous estimons que le projet prendra au minimum six ans. Si nous parvenons à réaliser la modernisation de Coronthie en six ans, ce sera déjà une première. Mais vous savez qu’en Guinée, le plus difficile est souvent de démarrer. Une fois que le projet aura effectivement commencé et que les populations constateront concrètement que cette fois-ci, c’est la bonne, nous pourrons envisager de lancer parallèlement des opérations dans d’autres quartiers.

Les populations et tous ceux qui restent sceptiques ont des raisons de l’être. Dans notre pays, il existe un déficit de confiance important entre les populations et les autorités, notamment en raison des nombreuses promesses qui n’ont pas été tenues et des projets annoncés qui n’ont jamais vu le jour. Ce qui est en train de changer, c’est le leadership. Nous avons aujourd’hui un président de la République qui a tracé une vision à travers « Simandou 2040 ». Nous savons où nous voulons aller, d’où nous venons, par quelles voies nous devons passer pour y arriver et avec quels moyens.

Les populations ont donc raison de s’interroger, mais je peux, en tant que Directeur général adjoint de l’Agence nationale de rénovation urbaine, qui porte ce projet, les rassurer : cette initiative tient à cœur au président de la République. Le Premier ministre, chef du gouvernement, s’est également déclaré parrain de l’initiative « Bail partagé ». Vous pouvez d’ailleurs le lui demander. Je voudrais également saluer l’engagement de notre ministre, M. Mohamed Lamine Sy Savané. Depuis son arrivée à la tête du département, ce projet, qui n’était encore qu’au stade de document sur papier, a connu des avancées importantes en moins de six mois. Aujourd’hui, la convention est signée, les partenaires techniques et financiers sont identifiés et les populations sont informées du projet. Nous avons également trouvé un montage financier, ce qui était l’une des principales difficultés.

Plusieurs promoteurs s’étaient intéressés au projet, mais ils ne trouvaient pas les garanties nécessaires, notamment en ce qui concerne le relogement des populations. Grâce à son pragmatisme, le ministre a identifié les actifs fonciers de l’État comme un levier permettant de débloquer la situation. Le site de 4 800 m² permettra notamment aux promoteurs de construire les premiers immeubles destinés au relogement des populations. Parallèlement, le ministre a engagé des échanges directs avec les populations et les chefs de quartier. Cette approche a permis d’accélérer la mise en œuvre de l’initiative « Zéro Bidonville ». Nous sommes donc aujourd’hui en mode accéléré.

Je veux rassurer les populations et tous ceux qui restent sceptiques : l’initiative « Zéro Bidonville », à travers son projet pilote de Coronthie, se fera. Elle se fera dans l’intérêt et, nous l’espérons, à la satisfaction des populations et de l’ensemble des parties prenantes.

Le mécanisme du « bail partagé » est évoqué. Pouvez-vous expliquer simplement à nos lecteurs en quoi consiste ce mécanisme et quel sera concrètement le bénéfice pour les occupants actuels ?

Le « bail partagé » met en relation trois acteurs : le propriétaire foncier, qui apporte son terrain ; le promoteur ou investisseur immobilier, qui apporte son financement et son expertise et réalise les travaux ; et l’État, qui joue un rôle de régulateur entre les deux parties. L’État veille notamment à ce que les immeubles construits respectent les normes, les règles d’urbanisme et les exigences en matière d’aménagement du territoire, tout en contribuant à l’amélioration du cadre de vie des populations.

Pour simplifier, prenons un exemple. Vous disposez d’un terrain bien situé en centre urbain, qui a une certaine valeur, mais vous n’avez pas les moyens de le construire. Vous vous associez alors avec un investisseur qui dispose des moyens financiers et de l’expertise nécessaires. Vous pouvez convenir avec lui qu’il construise, par exemple, un immeuble de type R+10 sur votre terrain et qu’en contrepartie, vous conserviez trois niveaux en pleine propriété, tandis que l’investisseur bénéficierait des sept autres niveaux. C’est cela, le principe du « bail partagé » : associer le propriétaire foncier et l’investisseur afin de valoriser une parcelle urbaine et de partager les bénéfices qui en résultent.

Avez-vous aujourd’hui la garantie que les promoteurs retenus disposent des capacités financières nécessaires pour réaliser ce projet ?

C’est justement l’une des raisons pour lesquelles le projet a connu des blocages. Et c’est là que je salue le génie du ministre Mohamed Lamine Sy Savané.  Un investisseur a besoin de leviers et de garanties pour mobiliser les financements nécessaires. De son côté, l’État ne souhaite pas mobiliser directement des ressources du Trésor public pour financer l’ensemble de l’opération, car ces ressources doivent répondre à d’autres priorités. C’est pour cette raison que l’État apporte certains actifs fonciers. Ceux-ci peuvent servir de levier à l’investisseur pour mobiliser des financements et, parallèlement, permettre de construire des logements destinés au relogement des populations de Coronthie.

Au niveau de l’ANRU, nous avons lancé depuis juillet 2022 un processus de sélection. Plusieurs acteurs se sont intéressés au projet et, finalement, nous avons constitué un consortium qui dispose, selon notre évaluation, des capacités techniques et financières nécessaires pour investir dans le projet et réaliser les travaux. Nous avons signé une convention avec ces partenaires. Dans toutes les conventions, l’État se protège en prévoyant des mécanismes lui permettant de se retirer si les engagements contractuels ne sont pas respectés. Nous espérons évidemment ne pas en arriver là avec nos partenaires et que le projet avancera conformément aux engagements pris. Notre ambition est qu’au terme du processus, Kaloum soit profondément transformée et que nous puissions tous contribuer à la réussite de ce projet majeur.

À quel type de logements les habitants de Coronthie devront-ils s’attendre dans le cadre du programme « Bail partagé » ?

À Kaloum, il existe un schéma directeur d’urbanisme ainsi qu’un règlement d’urbanisme qui fixent des exigences précises. Par exemple, à Kaloum, il n’est plus question de construire de simples pavillons ou des bâtiments de faible hauteur qui ne correspondent pas aux orientations d’aménagement de la commune. Les promoteurs devront respecter les règles d’urbanisme et les normes applicables. C’est pour cette raison que je vous parlais tout à l’heure du rôle déterminant des directions techniques du ministère, notamment dans les domaines de l’aménagement, du foncier, de l’architecture et de la construction.

À Kaloum, il ne s’agira pas de construire des logements sociaux au sens classique du terme. Nous nous orientons plutôt vers des logements économiques et de standing, conformément aux exigences de cette zone. Cela signifie que les propriétaires actuels pourraient tirer un bénéfice important de la valorisation de leur foncier. Prenons le cas d’une personne qui dispose aujourd’hui d’une parcelle importante à Coronthie, mais dont les constructions ne génèrent que très peu de revenus locatifs. Avec le projet, elle pourrait, selon les modalités de son contrat et la valeur du foncier apporté, devenir propriétaire de plusieurs appartements ainsi que de locaux commerciaux destinés à la location.

Aujourd’hui, dans certains cas, même une personne disposant d’une parcelle de 800 m² et de plusieurs bâtiments peut difficilement en tirer des revenus locatifs importants. Demain, la valorisation de cette parcelle pourrait lui permettre de disposer d’un patrimoine immobilier beaucoup plus conséquent. À titre d’exemple, les loyers des appartements à Kaloum peuvent atteindre des montants importants, parfois de 1 000, 2 000, 3 000, voire 4 000 dollars selon le standing et les caractéristiques du logement. L’objectif est donc que des familles qui disposent aujourd’hui de revenus locatifs très faibles puissent, grâce à la valorisation de leur patrimoine foncier, améliorer considérablement leurs revenus et leurs conditions de vie. C’est là que réside, à notre avis, l’un des principaux avantages du projet pour les propriétaires de Coronthie et de Tombo.

Ces populations ont longtemps vécu dans des conditions précaires. Notre ambition est qu’elles puissent désormais bénéficier directement de la transformation de leur quartier et de la valorisation de leur patrimoine. J’étais encore récemment avec les deux chefs de quartier de Coronthie. Ils m’ont raconté qu’au cours d’une rencontre avec le président Mamadi Doumbouya, celui-ci leur avait demandé ce qu’il pouvait faire pour eux. Ils ont notamment évoqué l’absence historique d’une école primaire publique dans cette zone. Le président de la République aurait alors demandé aux responsables de l’Éducation nationale de prendre le dossier en charge. Aujourd’hui, une école est en construction à Coronthie et devrait accueillir des élèves dès la prochaine rentrée scolaire.

Cela montre, à mon sens, que la modernisation de ces quartiers ne se limite pas à la construction d’immeubles. Elle doit également permettre d’améliorer les équipements publics et, plus largement, les conditions de vie des populations. Les habitants de Coronthie, comme ceux des autres quartiers précaires du pays, doivent donc comprendre que l’objectif est de transformer durablement leur environnement. La volonté du président de la République est de moderniser les quartiers de Kaloum et, progressivement, les autres quartiers précaires de la Guinée. C’est dans cette perspective que nous travaillons à travers l’initiative « Zéro Bidonville ».

Quel sera le coût global de cette première phase ?

Le coût global n’est pas encore évalué. Nous venons tout juste de signer la convention. Mais, croyez-moi, la construction et la modernisation de 18 hectares représentent un investissement considérable. À Kaloum, les constructions devront respecter les exigences du schéma directeur et du règlement d’urbanisme. Nous n’aurons pas d’immeubles de faible hauteur. Selon les orientations retenues, les constructions pourront aller du R+6 jusqu’à des immeubles beaucoup plus élevés, pouvant atteindre R+25. L’ambition est de faire de cette opération un projet majeur au cœur de la capitale et un modèle qui pourra être reproduit ailleurs dans le pays.

Combien d’immeubles seront construits dans un premier temps sur le site destiné au relogement ?

Sur le site identifié pour le relogement des habitants, trois immeubles, allant de R+12 à R+15, seront construits. C’est dans ces bâtiments que sera relogée la première cohorte de populations concernées. Il faut donc être très clair : il n’est pas question que les habitants quittent leurs logements demain pour que ceux-ci soient démolis après-demain. Les populations verront elles-mêmes les immeubles destinés à leur relogement sortir de terre avant toute opération de démolition. Par ailleurs, certaines personnes avaient déjà bénéficié, à la suite de l’incendie de 2023, de mesures d’accompagnement leur permettant de rechercher des logements ailleurs à Kaloum, à Coléah ou à Dixinn. Nous examinerons également la situation de ces personnes afin de mettre en place, lorsque cela sera nécessaire, des mesures d’accompagnement adaptées. L’objectif est de pouvoir libérer progressivement les différents îlots et d’avancer dans la mise en œuvre du projet.

Et qu’en sera-t-il des personnes qui refuseraient le projet ?

Je ne pense pas qu’il y aura de refus, mais si des difficultés se présentent, nous les gérerons au cas par cas. C’est précisément pour cette raison que j’ai insisté sur le caractère spécifique et individuel des contrats. L’État ne viendra pas imposer unilatéralement les conditions aux propriétaires. Chaque propriétaire aura son propre contrat et pourra discuter des modalités avec le promoteur. Il pourra notamment négocier la part qui lui revient en fonction de la valeur de son foncier et des caractéristiques du projet. Notre objectif est de proposer aux populations une amélioration concrète de leurs conditions de vie : sortir d’un habitat précaire, accéder à un logement moderne et décent et, surtout, disposer d’un patrimoine immobilier susceptible de générer des revenus. Je pense donc que lorsque les populations verront concrètement les avantages qu’elles peuvent tirer de cette opération, les incompréhensions pourront être levées.

Quel est votre mot de la fin ?

Mon mot de la fin est de rassurer une nouvelle fois les Guinéens. Cette fois-ci, nous sommes dans le concret. Nous ne sommes pas en campagne électorale et nous ne sommes pas dans le registre des promesses sans lendemain. Nous avons une vision, une volonté politique et une feuille de route qui nous permettent de savoir ce que nous voulons réaliser au cours des quinze prochaines années.

L’initiative « Zéro Bidonville » est un programme phare du président de la République et de son gouvernement. Nous avons l’honneur, à l’Agence nationale de rénovation urbaine, de porter ce projet qui doit contribuer à rendre aux Guinéens leur dignité et à améliorer durablement leur cadre de vie. Je voudrais dire aux populations de Coronthie 1 et 2 et des autres quartiers de Kaloum que cette fois-ci, l’objectif est réellement de transformer leurs quartiers et d’améliorer leurs conditions de vie.

Que personne ne vienne les inquiéter ou leur faire croire qu’elles seront chassées de leurs habitations. Les portes de l’ANRU sont ouvertes à tous ceux qui souhaitent obtenir des informations ou poser des questions. Les portes du ministère de l’Urbanisme, de l’Habitat et de l’Aménagement du territoire sont également ouvertes. Les populations peuvent venir s’informer directement auprès des services compétents et obtenir les réponses à leurs préoccupations. Je les invite donc à s’adresser aux bonnes sources d’information et à ne pas se laisser dérouter par des informations non vérifiées qui pourraient créer des inquiétudes inutiles. Cette fois-ci, nous voulons aller jusqu’au bout de cette transformation. Je vous remercie.

Entretien réalisé par Siddy Koundara Diallo

Pour Africaguinee.com.

Créé le 15 août 2026 13:03

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