Initiative ‘Zéro Bidonville’ à Kaloum: « Personne ne sera chassé de Coronthie », précise Alpha Boubacar Bah, DGA de l’ANRU
CONAKRY- Comment transformer Coronthie sans déposséder ses habitants ? C’est tout l’enjeu du projet pilote de l’initiative « Zéro Bidonville », qui porte sur 18 hectares dans les quartiers Coronthie 1 et 2. Dans cet entretien exclusif accordé à Africaguinee.com ce lundi 10 aout 2026, Alpha Boubacar Bah, Directeur général adjoint de l’Agence nationale de rénovation urbaine (ANRU), détaille le mécanisme du « bail partagé », les modalités de relogement des occupants et les avantages attendus pour les propriétaires. Il assure que « personne ne sera chassé » et annonce la construction de trois immeubles de R+12 à R+15 destinés à accueillir les premières populations avant toute démolition.
AFRICAGUINEE.COM : Monsieur le Directeur général adjoint, le département de l’Habitat a récemment lancé le programme « Zéro Bidonville ». D’où est venue cette idée et pourquoi avoir choisi Coronthie comme zone pilote ?
ALPHA BOUBACAR BAH : Merci à Africaguinee.com pour l’intérêt que vous portez au travail que nous menons à l’Agence nationale de rénovation urbaine (ANRU). L’initiative « Zéro Bidonville » constitue une composante du Programme national de rénovation urbaine Horizon 2040, qui est lui-même l’outil opérationnel du programme Simandou 2040, notamment dans son volet consacré à la modernisation des villes et à la rénovation urbaine.
C’est une vision du président de la République, Son Excellence Monsieur Mamadi Doumbouya. À son arrivée au pouvoir, il a relancé l’Agence nationale de rénovation urbaine avec un objectif précis : moderniser nos villes. Sans entrer dans les détails techniques, cette ambition part d’un constat : avec son gouvernement, le président de la République s’est rendu compte qu’aucun développement durable n’est possible sans des villes modernes. Or, dans nos centres urbains, les populations sont installées depuis des dizaines d’années, voire des siècles, dans des conditions souvent marquées par l’anarchie et la précarité. L’objectif de l’initiative « Zéro Bidonville » est donc de voir dans quelle mesure nous pouvons éradiquer les bidonvilles dans nos centres urbains, à travers la ville de Conakry et les 33 préfectures de notre pays.
Quel diagnostic l’ANRU a-t-elle fait de la situation actuelle dans les quartiers Coronthie 1 et 2 ?
Il faut rappeler qu’en juillet 2022, nous avons effectué une première mission à l’intérieur du pays. Nous avons fait le tour du territoire. En 2023, nous avons renouvelé cette démarche. Cette année, dans le cadre de l’élaboration de notre Programme national de rénovation urbaine pour les quinze prochaines années, nos équipes, composées de cadres, de techniciens et de représentants des services déconcentrés, ont de nouveau sillonné le pays. Nous avons couvert les 13 communes urbaines de Conakry et les 33 préfectures du pays afin d’établir un diagnostic urbain et d’identifier, de filmer et de cartographier les différents sites précaires. Sans entrer dans tous les détails, c’est dans ce cadre que, depuis juillet 2022, nous avons ciblé Coronthie.
En réalité, pour nous, plutôt que d’aller à Labé, à Nzérékoré ou à Kankan, il était logique de commencer par notre « kilomètre zéro », ici à Kaloum, qui constitue le centre de notre capitale et son cœur névralgique, où se trouvent notamment le palais présidentiel et de nombreux services administratifs.
Dans cette commune, les quartiers bien lotis et aménagés de Boulbinet, Téminétaye, Coronthie, Tombo, Saint-Fil et bien d’autres sont, pour une grande partie, occupés par un habitat précaire et totalement vétuste. Pourtant, ces habitations appartiennent à nos populations, à nos compatriotes, quelle que soit par ailleurs la manière dont elles ont été acquises.
Il existe des contestations sur ce point, mais pour le président de la République, les personnes qui y vivent sont considérées comme les propriétaires. Nous avons donc ciblé Coronthie. C’est, après Tombo, l’une des principales portes d’entrée de Kaloum, mais c’est aussi l’un des quartiers les plus précaires de la commune. Nous avons ainsi proposé que Coronthie constitue le projet pilote de l’initiative « Zéro Bidonville ». À cet effet, nous avons délimité une superficie de 18 hectares couvrant Coronthie 1 et 2 pour en faire le site pilote de cette initiative.
Dans quelle mesure ce projet s’inscrit-il dans la vision du programme « Simandou 2040 » ?
Comme je vous l’ai indiqué, la vision « Simandou 2040 » comprend un troisième pilier consacré aux infrastructures, aux transports et aux cadres de vie. Tout ce qui relève du ministère de l’Habitat, de l’Urbanisme et de l’Aménagement du territoire se retrouve dans ce pilier. En ce qui nous concerne, les questions liées aux infrastructures, aux cadres de vie et à la résorption de l’habitat précaire relèvent de l’amélioration du cadre de vie.
Dans ce pilier figure notamment un mégaprojet intitulé « Modernisation des villes et rénovation urbaine », qui englobe l’ensemble de ces problématiques. Au niveau de l’Agence nationale de rénovation urbaine, qui porte ce mégaprojet, nous sommes en train de finaliser l’élaboration du Programme national de rénovation urbaine Vision 2040. Celui-ci permettra notamment de déterminer le nombre de projets à réaliser ainsi que leur programmation. Dans ce cadre, quatre grands axes ont été définis. L’un des axes majeurs est précisément l’initiative « Zéro Bidonville, zéro quartier précaire ».
Pour commencer, le projet concerne 18 hectares. Cette superficie pourra-t-elle être étendue par la suite à d’autres quartiers de Kaloum ou de Conakry ?
Comme nous l’avons dit, il s’agit d’un projet pilote. Coronthie va servir de modèle, mais l’ensemble de Kaloum est concerné. Nous voulons faire de Coronthie une expérience exemplaire et réplicable dans toutes les villes de notre pays, et pourquoi pas dans la sous-région. Nous avons essayé d’innover à la fois dans le montage financier, dans la structuration du projet et dans le partenariat public-privé que nous avons mis en place, mais également dans les mécanismes destinés à bénéficier directement aux populations. Pour ces dernières, nous avons imaginé une stratégie que nous avons appelée, entre guillemets, le « bail partagé ».
Le « bail partagé », en pular, c’est « Darna Seinda », en malinké « Kalalo » ou « Kalatala », et en soussou « Wonatii, Wona taghoun ». Nous allons bien entendu intégrer les différentes langues de notre pays afin que chacun puisse comprendre de quoi il s’agit. L’objectif est de permettre aux habitants de Coronthie et des autres quartiers précaires, mais également aux personnes qui disposent de parcelles en centre urbain sans avoir les moyens de les construire, de valoriser leur foncier.
Ils pourront ainsi apporter leur terrain dans le projet afin que des investisseurs y construisent des immeubles, des commerces, des centres commerciaux ou d’autres infrastructures, avec un partage des bénéfices entre les investisseurs et les propriétaires fonciers.
L’État jouera un rôle de régulateur, de facilitateur et d’intermédiaire entre les propriétaires fonciers et les investisseurs. Cela permettra non seulement d’encourager les propriétaires à participer à ces projets, mais aussi d’inciter les investisseurs à mobiliser des financements pour valoriser des parcelles urbaines qui ont un potentiel important.
Ce mécanisme nous permet d’aller plus vite, sans que l’État ait à mobiliser directement des ressources financières importantes. L’État contribue ainsi à améliorer le cadre de vie des populations tout en favorisant la valorisation de leur patrimoine foncier.
À Coronthie, par exemple, des personnes qui vivent aujourd’hui sur des parcelles leur appartenant, mais dans des conditions d’habitat extrêmement précaires, pourront demain disposer de six, sept ou huit appartements, voire cinq ou quatre, selon la superficie du foncier apporté au projet.
Elles sortiront ainsi de leur habitat précaire pour accéder à un logement décent, tout en devenant propriétaires d’autres appartements, commerces ou bureaux qu’elles pourront mettre en location. Elles passeront donc d’un habitat vétuste à la constitution d’un véritable patrimoine immobilier susceptible de générer des revenus. L’État y gagne également, puisque le cadre de vie est amélioré sans que les populations soient dépossédées de leur patrimoine.
Vous évoquez également un mécanisme de relogement avant la démolition. Comment va-t-il fonctionner concrètement ?

L’autre innovation que nous avons introduite repose sur l’utilisation d’actifs fonciers de l’État. L’État ne souhaitant pas, dans l’immédiat, mobiliser des ressources du Trésor public pour financer l’ensemble de l’opération, ces actifs fonciers permettront aux investisseurs d’amorcer le projet et de prendre en charge notamment le relogement des populations.
Je tiens à le préciser : dans le cadre du projet de Coronthie, personne ne quittera Kaloum, personne ne sera chassé et personne ne quittera sa parcelle ou son habitat sans bénéficier au préalable d’une solution alternative de logement.
À cet effet, l’État a mis à disposition certains actifs fonciers à Kaloum. Sur un site de 4 800 m², qui est déjà libéré, les promoteurs construiront dans un premier temps des immeubles destinés au relogement des populations.
Le principe sera ensuite de procéder îlot par îlot. On libère un îlot, on reloge ses habitants, puis on démolit les constructions existantes, avant de reconstruire sur le même site. Ensuite, on passe progressivement à l’îlot suivant.
C’est l’autre innovation que nous avons apportée à ce projet : les actifs fonciers de l’État serviront à la fois de sites de relogement, de mécanisme d’amorçage et de péréquation, afin de permettre aux investisseurs de mobiliser les financements nécessaires à la réalisation du projet.
Pour nous, si cette opération réussit — et nous l’espérons —, elle pourra être répliquée partout dans le pays. Nous allons travailler dans ce sens, conformément aux instructions fermes du président de la République.
À terme, cette expérience pourrait servir de modèle pour les opérations de résorption des bidonvilles et des quartiers précaires, non seulement en Guinée, mais aussi ailleurs en Afrique, voire au-delà.
Nous avons dépêché un de nos reporters à Coronthie pour recueillir les réactions des citoyens concernés par ce projet. Ils ont fait preuve de réticence. Est-ce qu’ils ont réellement adhéré à cette initiative ?
Cette initiative n’a pas commencé aujourd’hui, comme je vous l’ai indiqué. En octobre et novembre 2023, nous avons réalisé une étude socio-économique dans les quartiers de Coronthie 1 et 2, Tombo, Téminétaye, Sans-Fil et Boulbinet. Des dizaines de jeunes enquêteurs sont allés sur le terrain et ont rencontré les différentes familles. Le rapport existe. Nous avons notamment posé des questions sur la stratégie du « bail partagé ». Il ressort de cette étude qu’au moins 86 % des personnes interrogées dans ces zones avaient adhéré à cette stratégie, à condition qu’un contrat spécifique soit établi.
Il ne s’agit pas d’un contrat entre l’État et le promoteur. C’est justement ce qui a été intégré dans la stratégie du « bail partagé ». Chaque famille, chaque propriétaire traitera directement avec le promoteur. Il disposera de son propre contrat et saura, dès le départ, ce qu’il gagnera dans le cadre de cette opération. Pour toutes les personnes qui seront temporairement déplacées, des mesures d’accompagnement sont également prévues.
Avant cette étude, plusieurs réunions et rencontres avaient été organisées par l’ANRU, le ministère de l’Urbanisme et de l’Habitat ainsi que les autorités locales, notamment à la mairie et dans les différents quartiers. Malheureusement, en décembre 2023, vous vous souvenez qu’un incendie majeur a frappé Coronthie et Tombo. À partir de ce moment, nous avons suspendu l’opération pour nous consacrer à la prise en charge des sinistrés. Cet incendie est également venu démontrer, de manière assez évidente, la nécessité de moderniser Coronthie et, plus largement, les quartiers de Kaloum.
Je comprends donc la réticence de certaines populations lorsqu’elles découvrent aujourd’hui la reprise de cette initiative, d’autant plus qu’un certain temps s’est écoulé. Mais dans le montage institutionnel du projet et dans l’élaboration de la convention, nous avons travaillé avec les chefs de quartier et les chefs de secteur. Vendredi dernier, un élément est notamment passé à la télévision au cours duquel le ministre de l’Urbanisme et de l’Habitat a annoncé publiquement la signature de la convention et le démarrage effectif des travaux.
Malheureusement, cela a donné lieu à une incompréhension. Je viens d’ailleurs d’échanger avec les chefs de quartier de la zone, qui m’ont fait le compte rendu de ce qui s’est passé durant le week-end. Selon eux, certaines personnes, notamment des vlogueurs, auraient tenu des propos laissant entendre que le président Mamadi Doumbouya voudrait chasser les populations de Coronthie. Je voudrais être très clair sur ce point. Vous voyez ce dossier, ici : c’est le type de dossier sur lequel nous avons travaillé. Le président de la République a clairement indiqué que cette initiative ne devait pas être menée contre les populations, mais avec elles et dans leur intérêt.
C’est pourquoi je voudrais dire ici aux populations de Coronthie, mais également à celles de tous les quartiers précaires et de tous les bidonvilles de notre pays : oui, le président de la République et son gouvernement ont décidé d’accélérer la modernisation de nos quartiers, leur aménagement, leur lotissement ainsi que la réalisation d’équipements publics et d’infrastructures de première nécessité socio-économique. Mais cela se fera avec vous et dans votre intérêt.
Personne ne sera chassé.
On m’a rapporté que certaines personnes auraient dit aux habitants qu’ils devraient quitter les lieux à partir du mois de septembre. Je dis clairement que ce n’est pas le cas. Vous ne partirez nulle part à partir de septembre.
Ce qui doit commencer avant la fin du mois de septembre, c’est la construction d’immeubles destinés à accueillir les logements de la première cohorte de populations qui sera temporairement déplacée de Coronthie pour être relogée dans des appartements neufs.
Comme je l’ai indiqué, le site identifié à cet effet couvre une superficie de 4 800 m². C’est sur ce site que les promoteurs devraient commencer, d’ici à la fin du mois de septembre, à construire des immeubles allant de R+12 à R+15. C’est dans ces appartements que seront relogées les premières populations concernées. Ce n’est qu’après leur relogement que leurs habitations actuelles seront démolies afin de permettre la reconstruction du quartier.
Et cela ne concernera pas l’ensemble du quartier en même temps. Nous procéderons îlot par îlot. Les habitants d’un îlot seront d’abord relogés, puis l’îlot sera démoli et reconstruit. Progressivement, au fur et à mesure que les habitants seront relogés, les habitats précaires seront démolis et remplacés. Avant toute opération de déplacement, les personnes concernées auront signé leur contrat spécifique et connaîtront précisément ce qu’elles gagneront dans le cadre du projet.
L’État ne signera pas ces contrats à leur place. Les propriétaires pourront eux-mêmes se faire accompagner par leurs avocats et leurs notaires. L’État les mettra en relation avec les promoteurs et sera présent pour veiller à la protection de leurs intérêts. Ils signeront donc leurs contrats, sauront ce qu’ils gagnent dans le projet et pourront suivre directement les travaux. Ils seront impliqués dans le processus comme s’il s’agissait de leur propre projet.
Il n’y a donc pas d’inquiétude à avoir. Nous travaillons dans l’intérêt des populations. Mais il faut être clair : les opérations de l’initiative « Zéro Bidonville », destinées à résorber l’habitat précaire dans notre pays, auront bien lieu. Elles se feront avec les populations, dans leur intérêt et dans celui du peuple de Guinée.
À ceux qui présentent cette opération autrement ou qui appellent au chaos, je voudrais simplement rappeler que les gouvernements précédents ont eu l’occasion de s’occuper de ces quartiers, mais que le problème de Coronthie est resté entier.
Le président Mamadi Doumbouya, lui, a décidé de s’attaquer à cette question. Il porte également son attention sur d’autres quartiers précaires, notamment Afia, Kakimbo, Bambéto et Wanindara, ainsi que sur l’ensemble des zones confrontées à la précarité urbaine dans notre pays. Vous verrez ce qui va se passer. Dans les quinze prochaines années, notre ambition est que les populations bénéficient d’un cadre de vie nettement amélioré.
Alors, dans ce quartier, il y a sans doute des personnes qui ont investi et qui ne vivent pas forcément dans des habitats précaires. Qu’en est-il de leur cas ?
Ces cas seront étudiés individuellement. Il existe forcément des bâtiments qui sont en bon état et qui pourront être intégrés au projet. Nous n’allons pas systématiquement détruire des constructions qui sont bien réalisées. Elles seront prises en compte dans le schéma d’aménagement.
Nous avons justement commencé par réaliser un diagnostic urbain. Un cabinet d’études nous a accompagnés dans cette démarche au niveau de l’ANRU. Il a effectué son travail, produit un rapport que nous avons présenté au ministre et à son cabinet, puis transmis officiellement aux promoteurs et à leurs architectes. L’ANRU sera également accompagnée par des spécialistes du développement urbain. Par ailleurs, comme vous le savez, le ministère de l’Urbanisme et de l’Habitat dispose de plusieurs directions techniques qui joueront pleinement leur rôle dans le projet.
Il y a notamment le DOCAD, chargé des questions domaniales et cadastrales, qui interviendra sur la situation foncière des différentes zones. La DATU, Direction nationale de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme, s’occupera des validations relevant de son domaine de compétence. La DACLO, Direction nationale chargée de l’architecture, de la construction et du logement, veillera pour sa part au respect des normes applicables aux constructions. L’objectif est précisément d’éviter de remplacer des constructions précaires par un ensemble d’immeubles mal organisés. Nous serons donc accompagnés par des cabinets et des consultants spécialisés, tout en travaillant sous le contrôle et avec la validation des directions techniques du ministère de l’Urbanisme et de l’Habitat. L’ensemble sera supervisé par le ministre de l’Urbanisme, de l’Habitat et de l’Aménagement du territoire, M. Mohamed Lamine Sy Savané.
Entretien réalisé par Siddy Koundara Diallo
Pour Africaguinee.com.
Créé le 11 août 2026 14:25









