SIPAR de Labé : « Chaque visite me faisait repartir le cœur lourd », confie le Pr Bonata Dieng
LABÉ – Fermée depuis plus de quarante ans, la Société industrielle des plantes aromatiques (SIPAR) de Labé n’est plus que l’ombre de ce qu’elle fut. Jadis fleuron industriel du Fouta et symbole d’un savoir-faire unique dans la production d’essences parfumées, elle est aujourd’hui livrée au vandalisme.
Pourtant, cette usine aurait pu continuer à contribuer au développement économique du pays, préserver des emplois et valoriser les ressources naturelles de la région. Au fil des années, plusieurs ministres de l’Industrie, sous différents régimes, se sont rendus sur le site avec la promesse d’une relance. Mais jusqu’à présent, aucune initiative n’a abouti.
La région regorge de plantes aromatiques entrant dans la fabrication des parfums et autres essences. Les autorités coloniales françaises avaient ainsi choisi de rapprocher l’unité de production de sa principale matière première.
L’activité de la SIPAR s’est poursuivie jusqu’en 1985, année de sa fermeture. Des décennies plus tard, son histoire continue de susciter nostalgie et interrogations sur le devenir du patrimoine industriel guinéen.
Historien, sociologue et ancien diplomate, le professeur Bonata Dieng retrace l’histoire de cette usine, évoque les espoirs de relance qui se sont succédé et livre son regard sur le déclin d’un patrimoine industriel majeur de la Guinée.
AFRICAGUINEE.COM: Professeur, que représente la SIPAR de Labé dans l’histoire industrielle de la Guinée et pourquoi son implantation au Fouta-Djalon n’était-elle pas le fruit du hasard ?
PR BONATA DIENG: « Si vous me demandez de parler de la SIPAR, c’est avec beaucoup d’émotion que je le fais, parce que cette entreprise fait partie des premières unités industrielles de la Guinée française.
À l’époque, elle ne s’appelait pas SIPAR, mais Compagnie Africaine des Plantes à Parfum (CAP), si ma mémoire est exacte. Il s’agissait d’une entreprise de l’industrie française de la parfumerie.
La parfumerie a toujours été l’un des fleurons de l’industrie française. On entend souvent dire que la France est mondialement reconnue pour son vin et ses parfums. Cela montre toute l’importance de cette filière.
Très tôt, après leur installation au Fouta, les Français ont découvert que les hauts plateaux regorgeaient de plantes aromatiques, utilisées dans la fabrication des parfums. Depuis des siècles, les laboratoires et les industriels exploitent les arômes extraits des fleurs pour produire les essences qui servent de base à la parfumerie.
Si mes souvenirs sont exacts, cette société, alors appelée Compagnie Africaine des Plantes à Parfum, a vu le jour entre 1920 et 1925. Un Français est venu y installer cette unité afin d’extraire ce qu’on appelait le nectar des fleurs.
« Cette usine faisait la fierté du Fouta. »
Le choix du Fouta n’était pas le fruit du hasard. Son climat, souvent qualifié de printanier, favorise une floraison abondante. À l’époque, toute la zone située entre Labé, Popodara, Nadhel et les localités environnantes était couverte d’une végétation extrêmement riche, avec de nombreuses espèces florales.
Parmi elles figurait notamment le karukarundé, une plante très répandue qui produisait de magnifiques fleurs blanches particulièrement parfumées. C’est ce potentiel naturel, associé à l’abondance de cette matière première, qui a conduit à la création de cette industrie dans la région de Labé.
Par la suite, lorsque l’entreprise a commencé à fonctionner, ses responsables se sont rapidement rendu compte que la cueillette des fleurs sauvages ne suffirait pas à répondre aux besoins de la production. Ils ont alors lancé de vastes plantations.
Des hectares d’orangers amers ont notamment été plantés, leurs fleurs produisant elles aussi des essences très recherchées par l’industrie de la parfumerie.
Il suffit de visiter ce qu’il reste de ces plantations pour constater que certaines espèces d’orangers et d’autres plantes existent encore sur quelques parcelles.
C’est dans ce contexte que l’indépendance est arrivée. À cette époque, Labé, et plus largement le Fouta, ne comptaient pratiquement qu’une seule véritable unité industrielle : l’usine de parfumerie. Dès qu’on parlait de Labé ou du Fouta, on évoquait spontanément l’usine à parfum de Labé.
C’était le premier véritable site industriel de la région, un héritage de l’économie coloniale. Pendant des années, les Français qui l’avaient créé ont développé d’importantes plantations, avec des systèmes d’irrigation, d’entretien et de production remarquablement organisés.
Le site était magnifique. Tout y était entretenu avec soin. C’était un véritable écrin écologique, une unité industrielle qui faisait la fierté des habitants du Fouta, et particulièrement de ceux de Labé.
L’usine a fermé ses portes au milieu des années 1980. En tant qu’historien, conservateur du patrimoine et patriote, comment vivez-vous aujourd’hui sa fermeture et le vandalisme dont le site est victime ?
C’est une situation qui m’attriste profondément. J’aimais beaucoup me rendre sur ce site, surtout après mon retour à Labé, dans les années 2000, lorsque je dirigeais le Centre de documentation pour l’environnement du massif du Fouta.
Ce centre disposait d’une importante documentation sur la SIPAR, qui demeure le premier site industriel marquant de toute la région. Dès qu’on évoque les débuts de l’économie industrielle au Fouta, c’est naturellement à cette usine que l’on pense.
Certes, si l’on considère qu’il s’agissait de notre premier acquis industriel, cela montre aussi tout le chemin qu’il reste à parcourir. Mais, pour son époque, cette unité représentait une véritable industrie au sens moderne du terme et constituait une référence pour toute la région.
« À chaque visite, je repartais le cœur lourd. »
En tant que conservateur du patrimoine, je m’y rendais régulièrement. Mais, à chaque visite, je repartais le cœur lourd. Je voyais le site se dégrader progressivement, sombrer dans l’abandon et subir des actes de vandalisme.
Heureusement, il y a aussi eu des périodes plus encourageantes. Sous la Deuxième République, la réhabilitation de la SIPAR a été inscrite parmi les priorités de rénovation. Des équipes compétentes ont repris le projet et sont parvenues à redonner vie à l’entreprise pendant plusieurs années. Cette période fait également partie de son histoire.
À cette époque, nous avons tous retrouvé l’espoir. Les plantations ont été remises en état, les machines réhabilitées et les équipements destinés au traitement des fleurs ont repris du service.
Cette relance a également profité à des milliers d’habitants des villages environnants. Chaque année, pendant la saison de floraison, essentiellement entre mai et juillet, les populations, en particulier les femmes, parcouraient la brousse pour cueillir les fleurs de karukarundé. Elles les rapportaient dans d’immenses bassins destinés à l’extraction des essences.
Dès les premières grandes pluies, les fleurs perdaient leurs qualités pour la production du nectar. Toute l’activité se concentrait donc sur deux à trois mois. Durant cette période, les environs de Labé, Popodara et Nadhel étaient en pleine effervescence. C’était une véritable ruche humaine.
Grâce à un projet de réhabilitation soutenu par la Banque mondiale, l’usine a connu une nouvelle vie. Des spécialistes ont réussi à relancer la production des essences de base destinées à la parfumerie. Ils avaient même trouvé des débouchés commerciaux en France et, selon les informations qui m’ont été rapportées par d’anciens travailleurs, sur d’autres marchés également. Pendant quelque temps, l’espoir était revenu.
Mais il faut aussi comprendre que l’industrie de la parfumerie est un univers extrêmement fermé. C’est un secteur où se concentrent d’importants savoir-faire, des intérêts économiques considérables et des secrets de fabrication transmis depuis des générations. Pour un pays en développement comme la Guinée, il est particulièrement difficile de s’imposer sur un marché largement dominé par les grands groupes européens, notamment français.
La dernière fois que je me suis rendu sur le site, il y a plus de vingt ans, je me suis dit qu’il aurait également pu devenir un véritable site touristique. Les bâtiments, le cadre naturel, les villas d’accueil, les anciens bureaux, les logements du personnel, la diversité des arbres et les cours d’eau qui traversent le domaine constituaient un patrimoine exceptionnel. Cet espace aurait pu attirer des visiteurs tout en préservant la mémoire industrielle de la région.
« J’ai cru plusieurs fois que la SIPAR allait renaître. »
C’était l’un de mes rêves pour la SIPAR. Malheureusement, ce rêve ne s’est jamais concrétisé.
Faute d’avoir retrouvé durablement son activité, le site a progressivement été abandonné. Il est devenu la cible des pillages. Au fil des années, des individus sont venus emporter tout ce qu’ils pouvaient : des tôles, des portes, des pièces de machines, des pneus, des tracteurs… Chaque passage faisait disparaître un peu plus de ce patrimoine, dans une indifférence presque totale.
Même des investisseurs privés guinéens ont tenté de relancer cette entreprise. Tu connais d’ailleurs l’histoire de ces différentes reprises et de ceux qui ont engagé leurs propres ressources parce qu’ils croyaient au potentiel de la SIPAR.
Je ne sais pas s’il faut les citer, mais il s’agit notamment d’Elhadj Tandeta, d’Elhadj Dansoko et de mon frère aîné, Elhadj Mamadou « SIPAR », décédé il y a quelques mois. Ce sont des aînés que je connaissais bien. Ils me parlaient régulièrement de leurs projets et de leurs espoirs pour cette entreprise.
Certains allaient même jusqu’à me proposer de devenir investisseur à leurs côtés, tant ils voyaient l’intérêt que je portais à ce site. Malheureusement, je n’en ai jamais eu les moyens. Mon investissement est toujours resté celui de la culture, de l’histoire et de la préservation du patrimoine.
Voilà ce que je retiens de la SIPAR. J’en garde une multitude de souvenirs, faits d’espoirs et de déceptions. Tantôt j’apprenais qu’un projet de relance était en cours, tantôt on m’annonçait la visite du ministère de l’Industrie ou le lancement de nouveaux travaux de rénovation. À plusieurs reprises, j’ai cru que cette usine allait renaître. Mais, malheureusement, cet espoir n’a jamais pu se concrétiser.
A suivre.
Témoignage recueilli par Alpha Ousmane Bah
Pour africaguinee.com
Tel. (+224) 664 93 45 45
Créé le 16 juillet 2026 13:23









