Robert Sarah aux Guinéens: « Nous devons regarder honnêtement notre histoire »

CONAKRY- Le cardinal Robert Sarah estime que la Guinée ne pourra progresser sans un regard lucide sur son passé. Dans un entretien accordé à la RTG, l’ancien archevêque de Conakry invite les guinéens à analyser leurs erreurs, à préserver l’unité nationale et à mettre les immenses richesses du pays au service de tous. Entretien.

Vous êtes à la retraite, mais toujours en activité. Vous tenez à revenir en Guinée. Pourquoi ?

CARDINAL ROBERT SARAH : Effectivement, j’ai quitté la Guinée il y a 26 ans maintenant. J’ai été archevêque de Conakry pendant 22 ans, depuis 1979 jusqu’en 2001. Et j’ai été au service de l’Église universelle. J’ai eu la joie de connaître le Pape Jean-Paul II, le Pape Benoît XVI, le Pape François, et maintenant le Pape Léon XIV. J’ai un peu connu, mais j’étais étudiant, le Pape Paul VI. Donc, j’ai été privilégié vraiment de travailler avec des papes si illustres pour notre monde.

Et depuis 2021, effectivement, j’ai pris ma retraite. Bien sûr, le Saint-Père me confie des missions quelquefois. Mais j’espère que l’année prochaine, j’aurai 82 ans, et donc je pense revenir m’installer en Guinée, uniquement pour me consacrer à la prière. Parce que je ne sais pas combien d’années le Seigneur me donne encore sur cette terre, et je voudrais me consacrer à être avec Lui, à prier dans le silence, loin de la ville. Prier pour la Guinée, prier pour les responsables de la Guinée, que Dieu leur donne la sagesse d’être au service du peuple.

Car quand on a autorité, ce n’est pas pour écraser les gens, c’est pour les faire grandir. Le mot « autorité », ça vient du mot latin “augere”, “auctoritatis”, ça veut dire augmenter, faire grandir. L’autorité d’un père, ce n’est pas pour écraser ses enfants, mais pour les faire grandir. Toute autorité, soit politique, soit, disons, civile, est faite pour grandir, faire grandir, faire progresser. Et donc, je demanderai au Seigneur de donner beaucoup de sagesse à nos autorités, que ce soit au niveau familial, que ce soit au niveau de l’État, pour que la Guinée grandisse. Qu’elle connaisse un bonheur, un bonheur que peut-être elle n’a jamais connu, malgré que Dieu l’a bénie de tant de richesses.

Ces richesses ne sont pas faites pour une petite minorité, elles sont faites pour tous les Guinéens. Un minimum pour avoir une maison, pour avoir un travail, pour avoir un minimum de bien-être. Donc, c’est ça que nous devons demander au Seigneur. Je demanderai au Seigneur qu’il donne aussi une cohérence dans notre foi. Si on est musulman, si on est chrétien, qu’on soit cohérent. On ne peut pas mentir à Dieu. Ce que je dis à Dieu à la mosquée, ce que je dis à Dieu à l’église, c’est ce que je vis dans la société. Dieu n’entend pas ce que je dis par la bouche, Il entend ce que mon cœur dit, ce que mon cœur est. Donc, soyons des religieux authentiques, pas des menteurs. Des gens qui vont à la mosquée, qui vont à l’église, mais entre eux, ils ne s’entendent pas, ils se détruisent, ils s’entretuent… Dieu n’écoute aucune prière qui ne sorte pas d’un cœur sincère, d’un cœur aimant.

Vous êtes un des grands témoins de l’histoire de ce pays, mais aujourd’hui, il y a une grande conscience publique. Qu’est-ce que vous voulez partager avec vos compatriotes pour ces moments de partage ?

Bien, je pense que nous avons un devoir, nous les Guinéens, de regarder honnêtement notre propre histoire. De regarder avec une intelligence critique : qu’est-ce que nous avons vécu ensemble ? Qu’est-ce que nous avons fait de bien ? Qu’est-ce que nous avons fait de moins bien ? Et voir comment préparer le futur. Si on refuse de s’auto-analyser, de s’auto-examiner, on ne peut pas s’améliorer. On va répéter les mêmes bêtises, les mêmes erreurs, pourquoi on ne s’assoit pas pour qu’ensemble nous examinions ce que nous avons fait ensemble.

Et je pense que ce serait bien que nous puissions nous asseoir pour faire un examen de conscience, voir notre histoire, ce que nous avons vécu, ce que nous avons fait de bien, bien sûr, mais également ce que nous avons fait de moins bien, pour pouvoir envisager le futur. L’homme qui ne regarde pas devant lui, il stagne, et l’eau stagnante pourrit. Il faut que l’eau coule. Nous sommes, nous aussi, comme une rivière, et donc cette rivière, il faut qu’elle coule à travers notre réflexion ensemble, notre examen. Et moi, je suis disponible.

Je vous ai dit que j’ai fait 22 ans comme archevêque de Conakry. J’ai connu le temps de la Révolution, j’ai connu le temps de Lansana Conté, j’ai connu également le temps d’Alpha Condé, je connais le temps que nous vivons aujourd’hui. Nous ne pouvons pas ne pas nous examiner. Est-ce que nous faisons bien ? Est-ce que nous sommes soucieux du peuple de Guinée ? Est-ce que nous sommes soucieux de lui donner un minimum de bien-être ? Lui donner un logement, à lui donner de quoi boire, de l’eau potable, la lumière, l’école… Est-ce que nous sommes préoccupés de qualifier nos universités, nos écoles primaires ? Est-ce que nous sommes soucieux de changer les mentalités ? Ou bien nous voulons vivre comme d’habitude ?

En 2022, il y a eu les Assises Nationales. Est-ce que cette réflexion que vous prônez viendrait pour renforcer les acquis des Assises Nationales ?

Bien sûr. Ce que nous allons faire, ce n’est pas un début. La réflexion a déjà commencé, comme vous le dites vous-même. Mais il faut prolonger cette réflexion, il faut aller plus en avant. Donc, je suis très heureux qu’il y ait eu déjà cette réflexion initiée, et puis des décisions prises, comment améliorer la situation économique… C’est tout à fait une chose bien. Nous allons prolonger cette réflexion, et peut-être l’améliorer. Donc, ce que je dis là, ce n’est pas quelque chose de nouveau que je vais initier, mais c’est le prolongement de ce qui est déjà fait aujourd’hui.

Vous êtes auteur de beaucoup de livres, de documents de réflexion, notamment “Dieu ou rien”. Est-ce que vous voudriez vraiment garder la Guinée dans sa foi — souvent une terre de religion —, mais aussi une terre qui veille sur la prospérité de ses fils ?

C’est la technologie, c’est la richesse, c’est le pouvoir… Dieu, on n’en a pas besoin ? Que ceci n’arrive pas en Guinée. Mais Dieu, ce n’est pas une idée, c’est une personne qui nous aime. C’est une personne avec qui nous sommes cohérents. Il nous parle dans le Coran, dans la Bible. Il faut vivre ce que Dieu nous dit. Il ne faut pas aller à la mosquée, à l’église, et vivre différemment de ce qu’on a dit à Dieu dans la mosquée. On ne peut pas mentir à Dieu, je dis, je répète ça. Donc, conservons notre foi, mais une foi authentique, une foi cohérente avec notre foi sociale et notre vie religieuse. Il faut une cohérence.

S’il n’y a pas cette cohérence, eh bien, bien sûr, nous pouvons faire beaucoup de choses sur le plan de la foi, mais ça n’intéresse pas Dieu. Souvent, Dieu se plaint, Il dit : « Ce peuple m’honore que des lèvres, mais son cœur est loin de moi. » C’est ça le danger ici. On honore Dieu des lèvres, mais on ne croit pas vraiment.

Peut-on réconcilier les deux quêtes ?

Écoutez, Dieu a créé le monde, Il a dit : « Maîtrisez le monde ». Donc, Il nous a donné ces richesses pour les exploiter pour le bien-être de l’homme. La foi n’interdit pas de travailler pour l’amélioration technologique, pour le bien-être de l’homme. Mais il ne faut pas oublier Dieu après, il ne faut pas dire : « Bon, ça me suffit de manger, ça me suffit d’avoir l’argent, ça me suffit d’avoir le pouvoir. » Mais ce pouvoir te vient de Dieu. Donc, les deux réalités peuvent coexister d’une manière cohérente. Je cherche à améliorer technologiquement ma vie, mais sans oublier que les moyens dont je dispose viennent de Dieu.

Et dans le respect aussi de nos valeurs traditionnelles.

Bien sûr, de nos valeurs. Par exemple : admettons que quelqu’un est ministre, ou il a une responsabilité, mais cela ne lui donne pas l’autorisation de faire ce qu’il veut. Il faut qu’il suive une morale, il faut qu’il suive une foi. Il faut respecter nos mamans. Chaque jeune fille, c’est une maman, c’est une sœur. Il ne faut pas parce que j’ai de l’argent, je peux abuser d’une fille. Une fille, c’est une maman, c’est une sœur pour moi. Je ne peux pas, parce que je suis riche, acheter son corps. Non. Alors donc, c’est ça la cohérence d’une vie, c’est-à-dire, si j’aime Dieu, je dois aimer aussi mon prochain. Et mon prochain, je ne dois pas l’exploiter, je ne dois pas en abuser. Donc, les deux réalités, la richesse, la technologie, le bien-être, c’est pour mieux vivre sa foi chrétienne, en cohérence avec ce que je dis à Dieu à la mosquée ou à l’église.

Cardinal Robert Sarah, nos concitoyens trépignent d’impatience de vous retrouver en Guinée, et précisément à Kindia, qui sera votre lieu de retraite. N’est-ce pas votre ambition ?

Oui, c’est ce que j’espère en tout cas. D’abord, je remercie Dieu qui m’a donné d’atteindre cet âge. Dans la Bible, on dit que 80 ans, c’est donné aux plus vigoureux, ceux qui ont de la force. Et Il m’a donné une bonne santé, je dois Lui dire un grand merci. Un grand merci aussi parce qu’Il a fait de moi un chrétien, Il a fait de moi un prêtre, Il a fait de moi un archevêque, Il a fait de moi un cardinal, Il a fait de moi un collaborateur du Saint-Père. Je ne sais pas comment remercier Dieu. Moi, je suis d’un petit village, de rien du tout, d’une famille où nous étions trois : papa, maman et moi. Je suis le seul enfant de ma famille. Et Dieu a pris cet enfant pour l’amener jusqu’à Rome.

Je ne sais pas comment Le remercier, c’est pourquoi moi je me bats pour la vérité. Je me bats pour la vérité. Je me bats contre le mensonge, je me bats contre la corruption, je me bats pour que le monde vive comme une famille, dans la justice, dans la vérité. Parce que c’est la meilleure façon de dire merci à Dieu de tout ce qu’Il a fait pour moi. Jamais je n’aurais imaginé, quand j’étais tout petit, que je serais à Rome, jamais. Pour moi, Rome c’était presque le ciel.

L’inaccessible ?

L’inaccessible, bon. Mais Dieu a pris ma vie, Il a guidé, orienté jusqu’à ce point. Et la meilleure façon de dire merci à Dieu, c’est de ne rien cacher, de dire la vérité. De dire que l’homme doit être cohérent dans sa vie. S’il est religieux, qu’il soit religieux. Voilà, la cohérence. Si on n’est pas cohérent, on vit en rond, on se détruit nous-mêmes parce que, bon, on n’est pas en cohérence avec notre vocation qui est d’être des fils de Dieu.

Voilà, donc je pense que si je reviens, c’est pour dire à Dieu merci de ce que Tu as fait de moi. Je n’ai pas de mots, mais la meilleure façon, c’est de ne rien cacher aux hommes de ce qu’ils doivent faire pour être agréables à Dieu. On ne ment pas à Dieu. Si on aime Dieu, on aime le prochain. Notre Bible dit : « Celui qui dit qu’il aime Dieu et qu’il déteste son prochain est un menteur. » Parce que tu ne peux pas aimer Dieu que tu ne vois pas, si tu es incapable d’aimer ton prochain que tu vois. Parce que nous sommes à l’image de Dieu. Dieu nous a créés à Son image et à Sa ressemblance. Aimer son prochain, ça veut dire aimer Dieu. Si on déteste son prochain, si on écrase son prochain, si on tue son prochain, on tue Dieu, on Le déteste. C’est ça la foi.

Il faut que les Guinéens comprennent que si on veut vraiment vivre notre foi en Dieu, il faut qu’on s’aime, qu’on se prenne la main, qu’on se respecte, qu’on travaille ensemble. Autrement nous mentons à Dieu. Que Dieu bénisse les Guinéens, qu’Il bénisse notre pays, nous une cohésion et de paix.

 

Siddy Koundara Diallo

Pour Africaguinee.com

Créé le 16 juillet 2026 12:02

Nous vous proposons aussi

TAGS

étiquettes: ,

TOTAL

YELLOWBET

UBA

LONAGUI

SONOCO

AGB2G

CBG

smb-2

Consortium SMB-Winning

Annonces

Recommandé pour vous

Annonces