Société Industrielle des Plantes Aromatiques (SIPAR Labé) : Splendeur, pillage et déclin d’un empire du parfum oublié
LABÉ- À Labé, le quartier Nadhel abrite les vestiges d’une aventure industrielle unique en Afrique de l’Ouest. Fondée à l’époque coloniale, nationalisée sous Sékou Touré, puis brutalement fermée en 1985, la SIPAR (ex-Compagnie Africaine des Plantes à Parfum) n’est plus aujourd’hui qu’un champ de ruines livré au vandalisme. Voyage au cœur d’un patrimoine historique en sursis.

De l’or vert de la colonisation au rêve d’indépendance
L’histoire commence en 1928. L’administration coloniale française fonde la Compagnie Africaine des Plantes à Parfum (CAP) à Labé, tout près du camp militaire Elhadj Oumar Tall. Sa maison mère est alors basée au Maroc, mais c’est en moyenne Guinée que la magie opère, portée par un climat propice à la culture des fleurs les plus délicates.

Au lendemain de l’indépendance, en 1958, le jeune État guinéen nationalise l’entreprise, qui prend le nom de Société Industrielle des Plantes Aromatisées (SIPAR). Si de nombreux cadres français plient bagage, une poignée d’expatriés choisit de rester aux côtés des techniciens guinéens pour maintenir l’outil de production.

Pendant des décennies, le rôle de l’usine reste pourtant limité : elle extrait la matière brute pour l’exporter vers les grandes maisons de parfumerie européennes. Entre 1979 et 1980, une panne majeure paralyse les machines. C’est la Banque mondiale qui vole au secours du joyau de Labé en injectant 1,5 million de dollars pour moderniser le site. L’ambition est alors immense : envoyer des techniciens guinéens se former à Paris pour que la SIPAR ne se contente plus d’extraire, mais produise et mette en bouteille ses propres parfums liquides.

Pour comprendre la technicité de cette industrie, il faut se pencher sur ses procédés d’extraction, comme l’explique un ancien employé de la SIPAR :
« Pour comprendre la subtilité de notre travail, il faut distinguer la concrète de l’absolue. Ce sont deux étapes d’extraction successives d’une même plante. La concrète est obtenue en traitant les fleurs fraîches avec un solvant volatil. On obtient une pâte solide ou semi-solide très parfumée, mais encore saturée de cires végétales. C’est une matière première cireuse, surtout utilisée pour les savons ou comme base de travail.

L’absolue, elle, est le cœur pur du parfum. On prend la concrète et on la lave à l’éthanol pour éliminer toutes les cires. On obtient alors un liquide d’une pureté absolue, extrêmement concentré et d’une fidélité totale à l’odeur originelle de la fleur. C’est l’un des produits les plus nobles, les plus chers et les plus recherchés de la haute parfumerie mondiale. Et c’est ce niveau d’excellence que nous étions sur le point de maîtriser sur place. »

Le coup de grâce de 1985
Alors que les ouvriers formés en France rentrent au pays, prêts à lancer la production de parfums locaux, le destin de l’usine bascule. En décembre 1985, le président de la junte militaire, le colonel Lansana Conté, signe un décret de fermeture définitive.

Derrière cette décision officielle se cachent, selon les anciens employés, des rivalités et des manœuvres de sabotage. Des intermédiaires influents auraient fait croire au chef de l’État que l’usine n’était plus rentable, tout en essayant, en coulisses, de se la faire attribuer pour une exploitation privée. Pris dans cette confusion, Lansana Conté tranche dans le vif et ferme l’usine, laissant sur le carreau des dizaines de travailleurs hautement qualifiés et réduisant à néant un investissement technologique majeur.

« Tout a disparu »
À 81 ans, Elhadj Mamoudou Diallo vit toujours au quartier Nadhel, juste à côté des ruines de l’usine où il est né en 1945. Il a vu l’âge d’or, la nationalisation, puis le déclin. Aujourd’hui, il cultive un petit potager à l’ombre des murs décrépis, mémoire vivante d’une époque révolue :

« On se souvient de tant de choses… Les ouvriers, les mécaniciens, les chauffeurs, les chimistes : il y avait ici une effervescence incroyable, une animation qui faisait vivre toute la région. Des cohortes de paysans affluaient de toute la moyenne Guinée pour nous vendre des fleurs d’oranger ou le précieux Karo Karoundé (Leptactina senegambica), cette fleur blanche sauvage très rare, typique de nos forêts, qui dégage un parfum unique au monde. Pour maximiser la récolte, on ramassait même de la bouse de vache pour fabriquer un compost spécial afin que les orangers donnent le meilleur d’eux-mêmes.

Les premiers directeurs blancs que j’ai connus ici s’appelaient Messieurs Potier, Begouin, Morgnel, Manice et Salomon. À leurs côtés, il y avait de formidables ouvriers guinéens. Ensemble, nous avions créé des marques de parfum locales qui portaient fièrement le nom de nos terroirs : SATINA, NADHEL, SAFATOU, SAALA… C’étaient les noms des villages voisins où nous entretenions les champs de fleurs.


Quand vous regardez devant vous aujourd’hui, vous ne voyez que des débris de bouteilles vides. C’est un immense pincement au cœur. Des milliers de familles vivaient directement ou indirectement des fruits de cette usine. J’assiste, impuissant, au pillage quotidien de ce qui fut notre fierté. Comment peut-on détruire un tel héritage ? »


Le pillage à ciel ouvert…un patrimoine livré aux ferrailleurs
Le constat est identique pour Abdoulaye Tandeta Diallo, un autre riverain de Nadhel. Pour lui, la SIPAR n’est plus qu’un fantôme de béton que les habitants regardent mourir un peu plus chaque jour, dépouillé par des pilleurs de métaux et des vandales :

« Il y a beaucoup de jeunes aujourd’hui à Labé qui ignorent où se trouve physiquement la SIPAR, même si tout le monde en connaît le nom. Si vous aviez connu la splendeur et la richesse de ce site à l’époque, et que vous veniez ici aujourd’hui, les larmes vous monteraient aux yeux. Tout est vandalisé. Tout est arraché sans le moindre scrupule.

Les voleurs ont commencé par emporter les portes et les fenêtres en aluminium, puis ils ont arraché les tôles du toit. À l’intérieur, c’est encore pire : tout le câblage électrique en cuivre et le système d’adduction d’eau ont été saccagés ou volés. Dans les laboratoires de la parfumerie, les étagères métalliques ont été démantelées une à une, et le plafond s’est effondré.

Regardez ces trois énormes groupes électrogènes qui faisaient tourner l’usine : ils ont été entièrement désossés, dépecés pour leur métal. Même le hangar qui les protégeait de la pluie a été démantelé. C’est un immense gâchis patriotique. Cette usine était un phare qui illuminait la ville de Labé. Aujourd’hui, on détruit tout pour revendre une tôle ou un bout de ferraille à 15 000 ou 20 000 francs guinéens (GNF). Ça ne rapporte rien à ces voleurs, mais cela détruit notre mémoire collective. L’État, les opérateurs privés, les citoyens… nous aurions tous dû faire bloc pour protéger ce trésor pour les générations futures. Au lieu de cela, nous assistons, passifs, à son effacement total. »

Le grand livre de la SIPAR n’a pourtant pas encore livré tous ses secrets. Au-delà des machines détruites et des bâtiments éventrés, c’est toute une partie de la construction de l’identité industrielle de la Guinée post-coloniale qui s’est jouée entre ces murs.

Dans l’Acte 2 de notre immersion, nous explorerons les aspects politiques, économiques et sociologiques de ce gâchis industriel avec les analyses et les révélations exclusives du professeur Bonata Dieng, historien et sociologue.

À suivre…
Alpha Ousmane Bah
Pour Africaguinee.com
Tél. (+224) 664 93 45 45
Créé le 14 juillet 2026 14:16









