« L’État ne rit même pas… »: A la rencontre de Rigel Gandhi, nouvelle icône de l’humour guinéen
CONAKRY- Lauréat du prestigieux Prix RFI Talents du Rire, l’humoriste guinéen Rigel Gandhi, de son vrai nom Mamadou Macky Diallo, s’impose aujourd’hui comme l’une des figures les plus engagées de sa génération. Entre satire sociale, dénonciation des réalités quotidiennes, combat contre la drépanocytose et plaidoyer pour une meilleure reconnaissance des artistes, le comédien guinéen s’est confié sans détour à Africaguinee.com. Dans cet entretien poignant, Rigel Gandhi évoque ses débuts difficiles, le regard de la société sur les humoristes, le manque d’accompagnement de l’État, mais aussi son engagement pour faire de l’humour un véritable outil d’éveil des consciences.
AFRICAGUINEE.COM: Pourquoi le choix du nom « Rigel Gandhi » ?

RIGEL GANDHI: A l’état civil, je me nomme Mamadou Macky Diallo. Rigel Gandhi est mon nom de scène. Rigel, c’est d’abord une passion pour les étoiles. C’est le nom d’une étoile qui se trouve dans la constellation d’Orion. J’ai souvent la tête dans les étoiles, donc il y a ce côté rêveur, littéraire. Et Gandhi, c’est évidemment une référence au personnage historique Mahatma Gandhi. Beaucoup me parlent souvent des polémiques autour de certaines déclarations qu’il avait faites lorsqu’il était jeune en Afrique du Sud. Mais au-delà de cela, ce qui m’intéresse surtout, c’est son engagement et sa manière de questionner la société. Donc “Rigel Gandhi”, c’est un mélange de littérature, de réflexion et d’engagement social.
Quels ont été les moments les plus difficiles de votre parcours ?
Les difficultés sont nombreuses, aussi bien sur scène qu’au niveau familial. Sur le plan artistique, il y a très peu d’accompagnement pour les initiatives culturelles. On se bat constamment pour exister et produire quelque chose malgré le manque de moyens.
Au niveau familial aussi, ce n’est pas toujours évident. Chez nous, lorsqu’on choisit un chemin différent, surtout dans la culture, beaucoup pensent que c’est une perte de temps. Les parents veulent souvent que tu fasses “comme tout le monde”, avec un métier considéré comme stable.
Mais quand ils comprennent que l’art peut être un moyen de sensibilisation, de transmission des valeurs et même d’éducation, les choses changent progressivement.
Votre famille n’acceptait donc pas que vous deveniez humoriste ?
Au début, c’était difficile, oui. Mais ce n’était pas de la méchanceté. C’était plutôt une forme de protection. Beaucoup pensent que le milieu artistique conduit forcément à la dépravation, aux mauvaises fréquentations ou aux excès. Mais lorsqu’ils voient que l’art peut aussi rendre plus humain, plus lucide et plus responsable, ils finissent par adhérer.
Vous êtes lauréat du Prix RFI Talents du Rire. Quelle a été votre première réaction lorsque votre nom a été annoncé ?

C’était un énorme mélange d’émotions. Jusqu’à la dernière minute, c’était très serré parce qu’il y avait de grandes figures de l’humour africain dans la compétition, certains que j’avais déjà côtoyés sur scène. Quand les résultats sont tombés, franchement, c’était inattendu et extraordinaire. On a célébré cela avec beaucoup d’humilité parce qu’on sait le travail qu’il y a derrière. Cela faisait des années qu’on se battait pour arriver à ce niveau. Aujourd’hui, voir qu’on a réussi à décrocher ce prix, c’est quelque chose d’inoubliable.
Ce trophée représente quoi pour vous et pour les humoristes guinéens ?
C’est un symbole de résilience et d’espoir. Résilience, parce que l’humour guinéen fait de grandes choses avec très peu de moyens. Nous arrivons à organiser des spectacles, des festivals et des scènes avec pratiquement zéro accompagnement. Et espoir, parce que cela montre que si on continue à travailler sérieusement, cela peut déboucher sur de très grandes distinctions internationales comme le Prix RFI Talents du Rire.
Selon vous, qu’est-ce qui a fait la différence lors du concours RFI ?

Je pense que c’est surtout le côté engagé de mon spectacle. Pour moi, l’humour n’est pas seulement un moyen de faire rire. C’est aussi un outil de sensibilisation et d’éveil des consciences. Derrière chaque blague, il y a un message social et humain. Les gens vivent beaucoup de réalités sans forcément savoir comment les exprimer. L’humoriste arrive à mettre des mots simples sur les préoccupations de toute une société. Je pense que cette dimension engagée et humaine a beaucoup pesé dans la décision du jury.
Pensez-vous que l’humour peut changer les mentalités en Afrique ?
Oui, énormément. L’humour peut être un puissant vecteur de sensibilisation sur la culture, l’éducation, la santé ou encore les réalités sociales. L’Afrique est une immense richesse culturelle. Nous avons énormément de vécu et beaucoup de choses à raconter. Chaque détail du quotidien peut devenir un sujet de réflexion ou de comédie.
Quel regard portez-vous sur l’humour guinéen aujourd’hui ?
L’humour guinéen se porte très bien. Je pense qu’on n’a jamais été aussi loin sur le plan continental. Et ce n’est que le début. Beaucoup de jeunes talents émergent dans l’ombre. Dans quelques années, quand on parlera d’humour en Afrique, il faudra compter avec la Guinée.
Vous dites souvent que l’humour est sous-estimé en Guinée…

Oui, totalement. En Guinée, l’humour est souvent relégué au second plan. L’humour chez nous, c’est un peu comme le volleyball dans le sport : on en parle quand tout le reste est fini. Parfois même, lors de certains événements, on distingue les “prestations artistiques” des “prestations d’humour”, comme si l’humour n’était pas une forme d’art.
Pourtant, l’humour est un véritable carrefour de tous les arts. On peut faire de l’humour avec la danse, la musique, le sport, la cuisine ou même la politique. Le vrai problème, c’est le manque de reconnaissance culturelle et institutionnelle.
« L’État ne rit même pas »
Quel message adressez-vous aux jeunes qui veulent se lancer dans l’humour ?
D’abord, qu’ils ne comptent pas sur l’État. Il faut compter sur soi-même et travailler avec passion. Quand on vient dans l’humour uniquement pour chercher l’argent ou la célébrité, on risque d’être déçu. C’est un métier qui paie peu et souvent tardivement. L’État ne rit même pas. Aujourd’hui, on peut financer beaucoup de choses, mais très rarement un projet d’humour. Pourtant, l’humour participe aussi à l’éducation, à la sensibilisation et à l’équilibre social. Nous-mêmes, les humoristes, devons nous battre pour donner davantage de place à ce métier afin qu’un jour il existe de véritables espaces dédiés à l’humour en Guinée.
Existe-t-il une véritable solidarité entre humoristes guinéens ?
Oui, contrairement à ce que beaucoup pensent. Il y a une vraie solidarité entre nous. C’est vrai que chacun mène sa carrière solo, donc le public ne voit pas forcément ce qui se passe derrière les rideaux. Mais dans l’ombre, on travaille énormément ensemble. Quand un humoriste prépare un spectacle, il appelle souvent deux ou trois collègues pour relire un texte, corriger certaines parties ou donner des idées. On se retrouve aussi pour écrire, répéter ou simplement échanger. Cette solidarité permet aussi aux jeunes qui arrivent de trouver des repères et des espaces où apprendre.
Vous utilisez souvent l’humour pour parler de drépanocytose. Pourquoi ce combat ?
Parce que c’est un combat personnel. Je suis moi-même drépanocytaire. Je sais ce que cette maladie représente physiquement et mentalement. Au-delà des douleurs physiques, il y a une énorme souffrance psychologique. Beaucoup de malades sombrent dans l’anxiété ou la dépression. Certains finissent même par se sentir comme un fardeau pour leur famille. Quand tu vois tes parents passer des nuits entières à l’hôpital avec toi alors qu’ils savent qu’il n’existe pas encore de guérison accessible ici, c’est extrêmement difficile émotionnellement.
Vous insistez également beaucoup sur la prévention…
Oui. Le dépistage avant le mariage est essentiel. Beaucoup refusent d’en parler parce qu’ils sont déjà amoureux et ne veulent plus écouter les conseils. Pourtant, c’est la manière la plus simple de réduire la transmission de la maladie. Si les gens acceptaient réellement de se faire dépister avant le mariage, le taux de drépanocytose diminuerait énormément dans les prochaines générations.
Derrière Rigel Gandhi, qui est réellement Mamadou Macky Diallo ?
Je suis quelqu’un de très réservé, très introverti. J’aime beaucoup la solitude. Je peux rester plusieurs jours seul sans problème.
Les grandes foules me fatiguent émotionnellement. Mais quand il y a de bonnes énergies et des échanges sincères, je peux discuter, rire et partager facilement.
Vous êtes diplômé en quoi ?

Je suis diplômé en communication institutionnelle. Même si je n’ai pas suivi cette voie professionnellement, cela m’aide énormément aujourd’hui dans la gestion de mon image, la communication et le personal branding.
Les humoristes vivent-ils réellement de leur métier ?
On peut vivre de son art, mais cela dépend aussi du mode de vie qu’on choisit. Le problème, c’est qu’avec la notoriété, beaucoup veulent immédiatement changer de mode de vie : acheter une voiture, louer une villa ou afficher un certain standing. Parfois, ce sont nous-mêmes qui nous créons des problèmes qu’on n’avait pas avant. Si tu gagnes peu mais que tu sais t’organiser, tu peux vivre correctement. Mais si tu veux vivre au-dessus de tes moyens parce que tu es devenu connu, cela devient compliqué.
Vous critiquez également la gestion des droits d’auteur. Pourquoi?
Oui, parce qu’aujourd’hui beaucoup d’artistes ont l’impression de ne pas réellement bénéficier des revenus liés à leurs œuvres. Nous produisons énormément de contenus chaque année. Nos œuvres circulent partout sur internet, sur les téléphones et les plateformes numériques… Pourtant, beaucoup d’artistes ne voient presque rien revenir. Je pense qu’il faut davantage de transparence et surtout replacer la culture au centre des priorités.
La Guinée a été un très grand pays de culture. À une époque, la culture occupait une place centrale dans la représentation du pays. Aujourd’hui, tout cela est relégué au second plan alors que la culture reste l’une des plus grandes forces d’un peuple.
Un dernier mot ?
Riez. Le rire ne supprime pas forcément les problèmes, mais il permet de traverser les difficultés avec plus de sérénité. J’aime beaucoup cette citation qui dit : « Le rire, c’est comme les essuie-glaces sur une voiture. Ça n’arrête pas la pluie, mais ça permet d’avancer sous la pluie. » Alors, gardez toujours le sourire.
Entretien réalisé par Yayé Aicha Barry
Pour Africaguinee.com
Créé le 4 juillet 2026 16:42









