Guinée : comment le Foutah, jadis grenier du bétail, est tombé en pénurie
FOUTAH – Dans cette région considérée comme le principal bastion de l’élevage en Guinée, trouver du bétail est devenu un véritable casse-tête. Les vendeurs peinent à remplir un seul camion à destination de Conakry et des grandes villes du pays. Face à l’effondrement du cheptel local, nombre d’entre eux se tournent désormais vers le Sénégal et la Guinée-Bissau pour s’approvisionner. Une situation qui illustre le déclin progressif de l’élevage au Foutah, confronté au vol de bétail, aux maladies animales et au manque de pâturages.
Dans le Foutah, région agropastorale par excellence, les éleveurs sont confrontés à de nombreuses difficultés depuis plusieurs années. Victimes du vol de bétail, de la pénurie de pâturages et d’aliments pour le bétail, ainsi que des maladies animales, ils sont presque à bout de souffle. Certains ont même abandonné l’élevage.

La rareté du cheptel a atteint un niveau inquiétant. Le marché à bétail de Thianguel Bori, le plus important de la région et principal point de rassemblement des animaux provenant de plusieurs préfectures, peine aujourd’hui à satisfaire les besoins en viande des populations, faute d’animaux à abattre. Alors que les besoins sont estimés à une centaine de têtes, le marché ne parvient à en fournir que 20 à 25.
« Un énorme retard pour le dédouanement ; nous perdons des têtes de bétail et d’autres bœufs sont frappés de paralysie »
Désormais, les plus grands vendeurs de bétail guinéens se tournent vers le Sénégal ou la Guinée-Bissau pour s’approvisionner. Cette nouvelle option s’est imposée depuis la disparition de deux commerçants guinéens au Mali, un drame qui a installé une véritable psychose chez les acteurs de la filière.
Vendeur de bétail depuis 30 ans, Abdoulaye Diallo est rentré mercredi de Diaoubhé, au Sénégal, où il est allé s’approvisionner malgré les difficultés liées aux formalités douanières aux frontières.

« Nous sommes obligés de sortir de nos frontières et de nous rendre au Sénégal voisin. Les vaches guinéennes sont devenues rares et celles que l’on trouve sont très maigres. À une époque, la région forestière fournissait de très bonnes bêtes. Malheureusement, avec les problèmes de cohabitation, les éleveurs ont tout perdu et beaucoup sont partis. Ceux qui disposent encore de bétail ne vendent presque plus.
En Moyenne-Guinée, la préfecture de Gaoual était la mieux fournie. Pendant au moins sept ans, je me suis approvisionné là-bas. Mais aujourd’hui aussi, la filière bovine est affaiblie et ne répond plus à la demande.
Ces derniers temps, nous avons pris le chemin du Sénégal. Nous convertissons notre argent en francs CFA pour aller acheter des bêtes que nous acheminons ensuite vers Thiaguelbori, dans la région de Labé. Nos collègues de Conakry viennent s’y approvisionner, tandis que le reste est destiné à la consommation locale.
Même le change pose problème. Cinq mille francs CFA s’échangent contre 80 000 ou 85 000 francs guinéens. Au Sénégal, en revanche, les parcs à bétail sont bien fournis. On peut acheter selon son budget sans avoir à parcourir plusieurs localités à la recherche d’une ou deux têtes de bétail ; tout est regroupé au même endroit.

Ensuite, il faut louer un véhicule pour le transport. Mais c’est surtout la lenteur des procédures douanières guinéennes qui nous pénalise. Il faut effectuer une déclaration de dédouanement et nous pouvons arriver à 19 heures pour ne repartir que le lendemain à 15 ou 16 heures.
Cette procédure dépend d’une connexion informatique. Lorsqu’elle est défaillante, les services ne peuvent même pas nous délivrer un document provisoire en attendant son rétablissement. Ce retard met les animaux à rude épreuve. Certains sont paralysés et d’autres meurent dans les camions.
Partout ailleurs, le passage des animaux est privilégié par rapport aux autres marchandises, comme les cartons. Aujourd’hui, sur le marché de la viande, les bouchers ne s’en sortent que grâce aux vaches en provenance du Sénégal. Les vaches guinéennes leur occasionnent des pertes en raison de leur mauvaise alimentation. Nous savons que le kilogramme de viande est fixé à 60 000 francs à Labé, mais il est devenu difficile de couvrir les frais », détaille Abdoulaye Diallo, vendeur de bétail.
« Nous trouvons à peine 200 têtes, contre 450 habituellement »

La semaine dernière, les allées du parc à bétail étaient presque vides. Le peu d’animaux en bon état provenaient du Sénégal. Quant aux vaches guinéennes présentes sur le marché, elles étaient très maigres et acheminées par des éleveurs confrontés à des besoins urgents d’argent.
Habituellement, les éleveurs guinéens préfèrent attendre que leurs animaux retrouvent leur embonpoint après la difficile saison sèche afin de les vendre à un meilleur prix.
Président du comité de gestion du parc à bétail de Thiaguelbori, Abdoul Wahabi Baldé se dit dépassé par le déclin de l’élevage au Fouta.

« Ici, tout le monde sait qu’on pouvait abattre entre 15 et 20 têtes de bétail à chaque marché hebdomadaire. Aujourd’hui, même cinq têtes, c’est parfois impossible. Nous vivons une rareté de bétail sans précédent. Les éleveurs envoient de moins en moins d’animaux. Nous n’arrivons plus à atteindre les 300 têtes par semaine ; nous enregistrons à peine 250 têtes par marché. Pourtant, il fut un temps où nous recevions entre 400 et 450 vaches.
Les vendeurs de bétail sont désormais obligés de se tourner vers l’extérieur du pays, mais les approvisionnements restent insuffisants. On ne reconnaît plus le Fouta. On dit que nous sommes une terre d’élevage, mais, en réalité, on n’élève plus comme avant.
Ceux qui continuent l’élevage laissent souvent leurs animaux divaguer dans la brousse. Ils ne le font plus dans une logique commerciale, mais simplement pour perpétuer une tradition, en gardant deux ou trois vaches.
L’autre raison de cette rareté est liée à la fin de la saison sèche. Les animaux sont sous-alimentés et très maigres. Les éleveurs préfèrent donc attendre qu’ils reprennent du poids avant de les vendre à un bon prix. Lorsqu’ils sont trop maigres, il est parfois même impossible de trouver un acheteur.
La réalité est là : l’élevage est en déclin. Regardez le prix du kilogramme de viande. Les conséquences sont lourdes pour les bouchers. Si, à chaque vente, vous perdez deux millions de francs guinéens ou plus, vous finissez par abandonner le métier », déclare Abdoul Wahabi Baldé.
Le marché à bétail se vide progressivement
Ibrahima Kalil Baldé, percepteur au parc à bétail de Thiaguelbori, constate lui aussi une baisse sensible de l’activité.

« Les vaches sont devenues rares et les prix suivent cette tendance. Les animaux coûtent cher là où ils sont achetés et il est même difficile d’en trouver. Ceux qui envoyaient auparavant dix têtes en expédient rarement cinq aujourd’hui.
Le marché est vide. Thiaguelbori n’est qu’un parc de regroupement. Les bêtes provenaient de Gaoual, de Mali, de Kédougou et des zones frontalières. Cette baisse de l’approvisionnement a porté un coup dur au marché.
Beaucoup de vendeurs ont cessé de venir parce qu’ils repartent souvent bredouilles. Nous ressentons également une baisse des recettes liées au traitement des dossiers et à l’enregistrement des animaux. Le marché est véritablement en rade », explique-t-il.
« Avant, on chargeait cinq camions-remorques de bœufs par semaine ; aujourd’hui, même un seul, c’est impossible »
Depuis vingt ans, Boubacar Baldé exerce le métier de vendeur de bétail. Il fait partie des commerçants qui s’approvisionnent au Fouta pour revendre ensuite à Conakry. Mais ce matin, il est loin de réunir le nombre de bêtes dont il a besoin.

« Nous traversons des mois très difficiles dans la filière bovine. Habituellement, cinq à six camions-remorques étaient chargés ici chaque semaine. Aujourd’hui, nous peinons à remplir un seul camion à destination de Conakry.
Nous consommons davantage que nous ne produisons. La plupart des têtes de bétail que nous voyons ici proviennent désormais de Diaoubhé, au Sénégal. Je suis sur le marché depuis ce matin et je n’ai acheté que dix vaches, alors que mon besoin est de 25 à 30 têtes.
Les prix sont également très élevés. Le bœuf le moins cher que j’ai acheté ici m’a coûté 5,2 millions de francs guinéens. À cela s’ajoutent les difficultés de transport. On peut charger un camion et se retrouver bloqué entre Dalaba et Mamou à cause de l’état de la route. Il arrive que nous passions deux jours sans pouvoir nourrir les bêtes. Tout se complique.
Pour relancer le secteur, il faut le réorganiser et mieux protéger les éleveurs », plaide-t-il.
« Notre quête de bétail se limitait à Koundara ; aujourd’hui, nous sommes obligés de traverser les frontières »

Ibrahima Kokouma Diallo se dit éprouvé par les déplacements vers le Sénégal ou la Guinée-Bissau pour s’approvisionner, alors qu’il était auparavant possible de trouver du bétail sur le territoire national.
« Nous connaissons toutes les contrées du Fouta dans le cadre de l’achat du bétail. Avant, nos recherches se limitaient à Koundara. Aujourd’hui, nous sommes obligés de traverser les frontières. C’est difficile, car le bétail disponible en Guinée ne suffit plus à répondre à la demande.
Au Sénégal comme en Guinée-Bissau, les premières difficultés sont les longues attentes et les démarches administratives. Un camion de bétail peut rester immobilisé pendant 24 heures pour son dédouanement. Cela représente des pertes de temps et d’argent. En plus, le taux de change n’est pas stable. Les frais de transport d’une seule tête de bétail atteignent désormais 500 000 francs guinéens », explique-t-il.
D’autres acteurs du secteur ont confié sur place que le recours au marché sénégalais s’est accentué après la disparition de deux commerçants guinéens au Mali voisin. Depuis cet incident, de nombreux vendeurs hésitent à se rendre dans ce pays, d’autant plus qu’il est confronté à une menace jihadiste persistante.
Selon eux, la pénurie de viande observée pendant la fête de Tabaski s’explique en grande partie par l’absence du bétail malien sur le marché guinéen. Après la disparition des deux commerçants, les autres opérateurs se sont montrés plus prudents, entraînant un arrêt quasi total de l’approvisionnement en bétail en provenance du Mali.
Alpha Ousmane BAH
Pour Africaguinee.com
Tel. (+224) 664 93 45 45
Créé le 27 juin 2026 09:15Nous vous proposons aussi
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