Vente de « faux » médicaments à Conakry : qui tirent les ficelles ?
CONAKRY-Nous sommes à Madina, un des plus grands centres de négoces du pays. Le constat est saisissant. Des petits conteneurs de vente de faux médicaments sont ouverts et attirent les regards des passants. Par endroit, des produits pharmaceutiques destinés à des clients ayant des malades sont exposés çà et là.
Ces « faux » médicaments ou médicaments « falsifiés » ont, selon le ministre guinéen de la Santé, le médecin-général de l’armé, Rémy Lamah, « engendré plus de 100 000 cas de décès par an ». Des statistiques, bien que non récentes et non spécifiques à la seule Guinée, démontrent toutefois, l’ampleur des dégâts de la vente des faux médicaments pour la santé de la population.
Les raisons du recours aux faux médicaments
Pour Dr Thierno Oumar Barry, cette situation peut être liée aux difficultés financières qui font que les gens se trouvent vers les trafiquants de faux médicaments pour s’en procurer. « Cela est certainement dû à l’accessibilité financière de ces faux médicaments ».

Pour bien d’autres personnes, les vendeurs parallèles de médicaments ont des prix abordables contrairement aux gérants des officines. Une des raisons qui explique leur préférence aux faux médicaments qu’à ceux vendus dans les pharmacies. Sur la différence des prix, Dr Barry fait remarquer qu’il faut savoir que la santé n’a pas de prix, il faut donc relativiser.
« Aujourd’hui, la loi impose à toutes les pharmacies d’avoir un rayon générique. Vous avez dans les officines, des paracétamols à 1000 Gnf et tous les médicaments essentiels sont disponibles dans les officines à un coût accessible à la population. C’est parce que la population n’est pas du tout informée. Sinon, il n’y a aucune pharmacie dans laquelle vous pouvez partir sans trouver un rayon générique, c’est obligatoire. Et ce rayon concerne tous les médicaments essentiels pour les différentes pathologies dont souffre la population. Elle peut donc trouver ces médicaments génériques dans ces officines », précise notre interlocuteur.
Des utilisateurs témoignent
« J’achète les produits dans le marché parallèle parce que les prix sont plus bas. Je suis allé une fois à l’hôpital Flamboyant de Ratoma, c’est le médecin même qui m’a dit ceci : il y a la pharmacie de l’hôpital où les produits coûtent chers, et si tu veux, je te recommande quelqu’un qui est dans une boutique de vente d’aliments et de tout, mais il vend aussi des produits pharmaceutiques. Il y a une grande différence de prix comparativement à la pharmacie de l’hôpital Flamboyant de Ratoma. Les produits sont les mêmes, peut-être que la seule différence, c’est au niveau des conditions de conservation, sinon ce sont les mêmes produits. Moi-même, je me demande pourquoi cette différence de prix ? Peut-être que c’est parce que les autres sont dans des pharmacies et remplissent toutes les conditions de conservation. Sinon, je sais que c’est interdit, mais imagine. Tu vas à l’hôpital avec 200 000 Gnf et on te dit à la pharmacie, qu’un produit coût 100 000 ou 150 000 Gnf. S’il y a quelqu’un qui vend le même produit à 50 000 Gnf, qu’est-ce que tu vas faire ? Mais tu vas aller là où c’est moins cher », explique Mohamed Bangoura qui a l’habitude d’acheter des médicaments dans des boutiques.

Puis d’ajouter, « quand je partais à l’hôpital et qu’on me donnait l’ordonnance, je parts directement en boutique pour acheter. Ces derniers temps, je suis allé voir le boutiquier pour acheter des produits, il m’a dit qu’il ne vend plus. Je ne sais pas s’il a été menacé ou s’il a cessé de vendre ».
Les raisons de la persistance du phénomène
Pour Dr Thierno Oumar Barry, pharmacien de profession et enseignant, la lutte contre le trafic et la vente des faux médicaments ne sera pas si facile, car les habitudes collent à la peau. C’est une seconde nature.
« Il y a des gens, depuis une dizaine d’années qui sont dans cette pratique illégale. Elle est illégale par défaut de justice parce qu’il n’y avait pas d’application de la loi. Et, à chaque fois, ils s’imaginent que oui, ce n’est que feu de paille, ils font profil bas, mais après ils reviennent. Mais ce qu’il faut dire, la justice doit jouer son rôle. Moi, en tant que pharmacien, j’estime que les sanctions infligées aux fauteurs ne sont pas à la hauteur des forfaitures commises », s’indigne notre interlocuteur.
Pour lui, l’autre raison de la persistance du phénomène est liée à un manque de prise de conscience chez la population. A cela s’ajoute la légèreté des peines de justice rendues contre des vendeurs reconnus des faux médicaments. « Il ne sert à rien de retenir des trafiquants (de la mort, c’est comme ça que je les appelle) dans les liens de la culpabilité et les sanctionner à un ou deux ans de prison. Par ce fait, ces gens se rendent coupables de meurtre, même si cela peut être involontaire. La consommation des faux médicaments peut conduire à la mort. Et quand vous prenez un monsieur comme ça, vous le jugez et le déclarez coupable et puis vous le condamnez à six mois avec sursis, c’est pour l’encourager à le faire. Où vous lui infligez une amende que lui-même peut payer en étant à la barre, ce sont des choses qui n’encouragent pas. La justice doit prendre la mesure, le médicament n’est pas une marchandise, il faudrait qu’à tous les niveaux que l’Etat joue pleinement son rôle dans la répression. Les populations doivent comprendre aussi que c’est un danger de cours, moyen et long terme sur leur santé ».

Méfaits sur la santé des populations et impacts sur la démographie
Les méfaits sont nombreux, selon Dr Thierno Oumar Barry, Pharmacien. Il cite entre autres, l’aggravation de la maladie chez des patients, l’apparition de nouvelles maladies, l’exacerbation de certaines pathologies, la malformation congénitale. « Il fut quelques années, avant l’éradication de ce marché, tout le temps, on se plaignait de l’insuffisance rénale. Cette pathologie touchait plus les jeunes. Ça donnait des anti-inflammatoires, c’est un fléau, un danger. Aujourd’hui, certains se plaignent du diabète, tout cela est dû à la consommation des produits contrefaits sur le marché. C’est pour vous dire que c’est quelque chose qui est vraiment dramatique pour la population », prévient le pharmacien.
Qui tirent les ficelles ?
Pour certains vendeurs de médicaments ayant décidé d’arrêter à cause de la pression qu’ils ont subie, si la pratique persiste, c’est parce qu’il y a des agents des services de sécurité qui entretiennent un business autour de cette pratique. Amadou Diallo, ancien vendeur des faux médicaments donne les raisons de cette hypothèse : « En mai 2024, malgré l’interdiction de la vente des médicaments par des non-professionnels, moi et certains de mes collègues continuaient à vendre. Un jour, des agents de la Brigade anti-drogue et de lutte contre la Grande criminalité ont fait une descente dans ma boutique, située en haute banlieue. Ils ne m’ont pas trouvé, mais j’avais laissé un de mes amis collaborateurs pour y revendre. Ils l’ont arrêté. Il y avait 21 millions de francs guinéens dans la boutique et des produits pharmaceutiques, mais c’est l’argent seulement qu’ils ont pris, avec mon ami et deux plaquettes de paracétamol. Ils l’ont envoyé dans leur base située à Kaloum. Quand je suis allé, j’ai négocié sa libération, moyennant quatre millions de francs guinéens. Mais après, ils m’ont proposé un marché qui consistait à faire ceci : leur proposer un montant à la fin de chaque de mois pour qu’ils me laissent vendre les médicaments. Mais j’ai eu du mal à leur faire une proposition parce que je ne savais pas qu’elle était leur prétention pécuniaire.

Ils m’ont rappelé à maintes reprises pour savoir ce que j’allais leur dire, mais je n’ai rien dit. On est resté ainsi. J’ai continué mon commerce. Alors, un autre jour, des agents du même service ont fait une descente inopinée dans ma boutique. Ce jour-là, c’est mon petit frère qu’ils ont trouvé sur place. Ils l’ont mis aux arrêts et pris des médicaments qui se trouvaient dans la boutique. Ils l’ont conduit dans leurs locaux et l’ont enfermé. Quand on m’a informé, là également, je suis allé les voir. Un de leurs chefs m’a d’abord menacé, disant que nous refusons de nous soumettre à l’interdiction de la vente des médicaments mais que cette fois-ci, avec l’arrestation de mon frère, cela va nous servir de leçon. Nous avons entamé les négociations pour la libération de mon frère. J’ai un ami parmi eux, mais apparemment ils travaillent de mèche. Ils m’ont dit que si ce n’est pas cinq millions de francs guinéens, mon frère ne sera pas libéré. J’ai plaidé pour leur dire que je ne pouvais avoir ce montant, de me laisser alors à 4 millions.
Un des leurs chefs que je croyais être mon ami, m’a dit : tu as combien ? J’ai répondu deux millions. Il m’a dit de leur remettre. C’est ce que j’ai fait croyant que mon frère sera libéré. Mais dès qu’il a reçu le montant, il m’a dit de ne pas dire à son collègue sans quoi, il allait déférer mon frère à la maison d’arrêt de Conakry. J’ai tenté de protester, il m’a aussi mis en cellule. Nous y sommes restés jusqu’au soir. Finalement, j’ai appelé des amis qui m’ont prêté de l’argent pour me libérer de là. Après, nous avons quitté les lieux tard dans la soirée. Depuis ce jour, j’ai cessé de vendre les produits pharmaceutiques. Malgré tout, ces mêmes agents m’ont recontacté pour me demander de leur faire une proposition afin qu’ils me laissent vendre dans la clandestinité. Mais à cause des pertes énormes que j’ai subies durant ces cas d’arrestation, j’ai décidé de tout arrêter. Ces agents ont à plusieurs reprises tenté de me demander de faire marcher avec eux mais j’ai pris la décision d’arrêter pour me relancer dans une autre activité. Aujourd’hui, certains de mes anciens amis continuent à vendre les médicaments mais je ne saurais vous dire comment ils procèdent ».
Interrogé sur cette pratique un cadre du ministère de la santé et de l’hygiène publique qui s’est exprimé sous anonymat ne croit pas à l’implication des agents des forces de services de sécurité :
« Par rapport à l’implication des corps habillés, je n’ai pas vu. Nous travaillons avec des agents des services de sécurité. Nous sommes tous assermentés (médecin et pharmaciens), et les agents qui travaillent avec nous sont bien habilités, ils ne peuvent pas le faire. Et s’il y en a qui le font, ça reste à confirmer », réagit notre source.
Mais ce qu’il faut comprendre, ajoute notre répondant, la lutte contre une pratique de la vente illicite de médicaments a longtemps existé et ne va pas se gagner si facilement. « Mais s’il y a des complices parmi ceux qui font la lutte et les trafiquants, il faut d’abord les saisir avant de confirmer ou infirmer. Et les agents avec lesquels nous travaillons, on ne doute pas d’eux et surtout de leur moralité jusqu’à penser qu’ils vont laisser passer les faux médicaments à travers nos frontières ; commençant par la douane qui contrôle les portes d’entrées de toute sortes de marchandises dans le pays. Car chacun a peur pour sa tête pour ne pas qu’on dise que c’est à cause de son laxisme qu’un camion de faux médicaments a franchi les frontières », explique ce cadre du ministère de la santé.
Que dit la loi ?
En Guinée, pour encadrer le secteur du médicament et autres produits pharmaceutiques, le parlement de la 8ème législature a adopté en 2018, la L/2018/024/AN du 20 juin 2018, relative aux médicaments, aux produits de santé et à l’exercice de la profession de pharmacien.
L’article 74 de cette loi précise que la fabrication, l’importation, l’exportation et la vente en gros des matières premières, destinées à la pharmacie, peuvent être faites par tout établissement industriel, sous réserve de disposer d’un pharmacien responsable de la qualité et à condition que ces produits ne soient pas délivrés directement aux consommateurs.
Plus loin, l’article 75 ajoute que nul ne peut exercer la profession de pharmacien en République de Guinée, s’il ne présente toutes les garanties de bonne moralité professionnelle et s’il ne remplit les conditions suivantes :
- Etre titulaire du diplôme d’État national de Docteur en pharmacie ou d’un diplôme de pharmacien reconnu équivalent par les autorités nationales compétentes ;
- Etre de nationalité guinéenne ;
- Etre résident en République de Guinée ;
- Etre inscrit à l’Ordre national des pharmaciens de Guinée.
Plus loin, dans les dispositions générales applicables aux établissements pharmaceutiques, l’article 85 précise que l’ouverture et l’exploitation de tout établissement pharmaceutique, quelle que soit son activité, sont subordonnées à une autorisation délivrée par le Ministre en charge de la Santé, après avis de l’Ordre National des pharmaciens et la Commission d’agrément.
Ainsi, le fait de se livrer à des opérations réservées au pharmacien, sans remplir les conditions exigées par l’article 75 de la présente loi, constitue un exercice illégal de la pharmacie, selon l’article 91 de cette même loi.
Est également considéré comme exerçant illégalement la profession de pharmacien :
- Tout pharmacien, même muni d’un diplôme permettant l’exercice sur le territoire national qui exécute des actes professionnels sans avoir rempli les conditions de l’article 75 de la présente loi ;
- Tout pharmacien qui se livre à la pratique de la pharmacie en violation d’une interdiction temporaire ou définitive de la profession de pharmacien.
Et, selon l’article 92, « en dehors des lieux autorisés, tout débit à titre onéreux ou gratuit, tout étalage ou toute distribution de médicaments est interdit et, notamment sur la voie publique, dans les foires ou marchés, à toute personne, même munie du diplôme de pharmacien. La participation à l’une ou l’autre de ces opérations interdites est assimilée à un exercice illégal de la pharmacie.

Dans les dispositions pénales de cette loi, l’article 169 indique : « Quiconque contrevient aux dispositions des articles 2, 3, 35, 91 et 92, telles que définies par la présente loi sera puni par la législation en vigueur », et l’article 170 ajoute que « sont punis de la réclusion criminelle de 10 à 20 ans et d’une amende égale au triple de la valeur des produits de santé saisis… ».
Pour appuyer cette volonté de lutte, le gouvernement guinéen a lancé en 2019, la brigade Medicrime. Celle-ci est chargée de la répression contre les acteurs de la vente de faux médicaments. Malgré cet arsenal juridique et logistique, la pratique persiste encore dans les marchés à Conakry.
L’approvisionnement des structures sanitaires en médicaments génériques est géré par la Pharmacie centrale de Guinée, une société publique créée en 1960. La Pharmacie Centrale de Guinée « Société PCG – SA » est une Société Anonyme Publique avec Conseil d’Administration, chargée de l’approvisionnement correct et régulier en produits de santé de qualité, en République de Guinée.
A l’arrivée du Comité du Rassemblement pour le Développement (CNRD) au pouvoir en Guinée, le 5 septembre 2021, suite à la pression des pharmaciens et des officines, le nombre de grossistes importateurs privés a été drastiquement réduit de 104 à 58 en 2019, puis on est passé de 58 à 10 en 2021.
Les sociétés grossistes ne peuvent pas être complices
Selon des informations recueillies auprès du ministère dirigé par Dr Oumar Diouhé Bah, à chaque importation de médicament par les sociétés grossistes, le ministère de la santé prend part au dépotage. « Et c’est dépoter dans leurs magasins. Elles sont suivies de près par le département et elles savent qu’elles sont aussi dans le viseur du ministère de la santé. Donc elles ne sont pas de mèche. Mais ce qui reste clair, s’il y a entrée des médicaments dans le pays, ce n’est pas par les fournisseurs (sociétés grossistes). Et chaque importation qui arrive dans un magasin on nous informe, en nous demandant de venir vérifier. Donc ces sociétés ne peuvent pas être complices du marché illicite de faux médicaments », précise une source.

Avant la réduction des sociétés grossistes, la complicité pouvait exister dans la mesure où il y avait 100 sociétés qui importent des médicaments en destination de la Guinée. Ce nombre est revenu aujourd’hui à 10 plus la Pharmacie centrale de Guinée, (PCG).
Aussi, pour montrer une bonne volonté de lutter contre la vente de faux médicaments et l’usurpation de la profession de pharmacien, la Cour de Répression des Infractions Économiques et Financières s’est associée dans la lutte. Cette juridiction, fondée en décembre 2021 par les autorités de la transition, a sanctionné des individus dans ce sens.
En avril, cette Cour a reconnu dix (10) commerçants coupables d’usurpation de fonction et d’atteinte à la santé publique par la détention en vue de la vente de médicaments et matériels pharmaceutique ou médical nuisibles à la santé humaine. Les dix ont été condamnées à cinq mois d’emprisonnement chacun.
Qui se cache derrière ce trafic illicite ? Ce sera la suite de notre dossier d’enquête à paraître très prochainement.
Aboubacar Siddy Diallo
Pour Africaguinee.com
« PS : Certaines sources que nous avons interrogées au niveau du ministère de la santé n’ont pas révélé leur identité car, d’après elles un comité de lutte contre la contrefaçon et du marché illicite du médicament serait en phase d’être mis en place. Ledit Comité devrait prochainement relancer la lutte.
Cet article a été réalisé avec le soutien du Centre International pour les Journalistes, ICFJ. Les noms de certaines personnes ont été volontairement changés pour garder leur anonymat ».
Créé le 31 octobre 2024 09:55
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