Tougué : Au cœur d’Idia et de ces zones blanches coupées du monde — « On utilise les micros de la mosquée pour passer des messages aux villages »
TOUGUÉ — Sur environ trois kilomètres s’étend Idia. Situé dans la commune urbaine de Tougué, ce district et ses environs souffrent d’une absence totale de couverture réseau. Isolés dans ces « zones blanches », leurs habitants n’ont aucun accès aux actualités nationales ni aux nouvelles de leurs proches. Pour espérer capter un signal et passer un appel, il faut effectuer de longs déplacements. En plein XXIᵉ siècle, Idia vit un enclavement digne d’une autre époque.
Faute de télécommunications, c’est sous l’ombre des manguiers que se tiennent la plupart des réunions communautaires et les échanges d’informations. Les citoyens s’y rassemblent, notamment le matin, espérant apprendre une nouvelle auprès d’un voisin revenu d’une zone couverte.

Ce calvaire est loin d’être un cas isolé. Une myriade de villages voisins partage la même réalité : Labha, Balagandè, Tougui, Mambaari Ngayka, Mambaari Ndirè, Baalima, Bani, Soulè, Kimbely, Gnamanya, Seliya, Doubhel, Tougalil, Ndantaari, Ndirè Yillaabhè ou encore Yalagueta.
Sous ces arbres, la vie privée s’efface. En l’absence de téléphone portable, les secrets de famille et les sujets les plus intimes se discutent au su et au vu de tous.
« Il faut s’éloigner du village ou attendre le marché hebdomadaire »

Comme de nombreuses femmes d’Idia, Thierno Aïssatou Camara est à bout de souffle face à cet isolement chronique :
« Il n’y a aucun réseau mobile dans notre village. Ailleurs, les gens se plaignent d’un signal faible, mais ici, il est tout simplement inexistant. Pour joindre un parent éloigné, il faut grimper sur la montagne ou se rendre à Kaafa, le marché hebdomadaire situé à quatre kilomètres. Si une femme tombe malade ou commence son travail d’accouchement, il est impossible de joindre un agent de santé ou d’appeler une ambulance.
Nos proches parviennent rarement à nous joindre ; c’est à nous de faire l’effort d’aller chercher du réseau. Nous pouvons passer des semaines sans aucune nouvelle de nos familles. Des événements majeurs se déroulent dans le pays sans que nous en soyons informés. Parfois, des décès surviennent dans nos familles et nous ne l’apprenons que tardivement. Sans téléphone et sans infrastructure hospitalière, tout devient extrêmement compliqué. On en est réduites à profiter du jour de marché, une fois par semaine, pour passer nos appels », selon Thierno Aïssatou Camara, sexagénaire.
Des haut-parleurs de la mosquée en guise de téléphone

Pour contacter un habitant au sein du village ou aux champs, la seule alternative consiste à utiliser les haut-parleurs de la mosquée. Lorsqu’un intermédiaire est disponible, on sollicite son aide pour transmettre le message de proche en proche.
Thierno Amadou, doyen d’Idia, en fait régulièrement la démonstration pour convoquer le président du district ou d’autres villageois :

« Vous voyez ? Je suis obligé de recourir au micro de la mosquée pour appeler des personnes à nous rejoindre. C’est faute de réseau. Sinon, chacun resterait tranquillement chez soi pour joindre qui il veut. Mais hélas ! Ceux que je viens d’appeler, s’ils sont au village, arriveront sous peu. S’ils sont absents, ils n’auront le message qu’à leur retour. Ces appels au micro ne servent que pour les gens sur place ; pour ceux qui sont éloignés, cela ne sert à rien”, selon ce doyen de la localité.
À la sortie du village, il y a un endroit où l’on capte parfois un signal très faible, mais ce n’est pas tous les jours. “Nous nous sentons privés de tout. Pour vraiment réussir à passer un coup de fil, il faut marcher jusqu’à la limite du village de Balagandè. Nos téléphones portables ne nous servent à rien ici. Même pour signaler une urgence médicale aux structures de santé, notamment au centre de Tougué, il faut effectuer de longs trajets », explique Thierno Amadou, doyen du village.
Une menace permanente pour les familles en cas d’urgence

Hadja Bintou Diallo, mère de sept enfants, décrit une précarité quotidienne qui met en danger la vie des habitants. Une épreuve subie depuis toujours à Idia :
« Vivre dans une zone blanche comporte de véritables risques pour un père ou une mère de famille. N’importe quel drame peut survenir sans qu’aucun secours ne puisse être alerté. La vie est extrêmement difficile : en cas de complication médicale ou d’urgence, vous ne pouvez appeler personne.

Imaginez : si vous avez un malade sur place, calculez le temps qu’il faut pour aller là où se trouve le réseau, passer l’appel, puis revenir… Et si la personne venue secourir se perd en chemin, comment fait-on ? Parfois, aucune moto n’est disponible et il faut effectuer tout le trajet à pied. D’autres fois, le propriétaire refuse de prêter sa moto ou l’engin est en panne. De toute façon, la moindre démarche est un calvaire. Même pour donner l’alerte à l’interne via le micro de la mosquée, il faut de l’énergie. Parfois l’appareil ne porte pas loin ou la voix manque de puissance », souligne Hadja Bintou Diallo, mère de famille.
« Je rêve du jour où je pourrai répondre à un appel depuis mon lit »
Mamadou Kaly Baldé a quitté le centre du district pour bâtir sa concession à l’orée du village, à environ trois kilomètres. Une partie de sa famille y réside depuis cinq ans. Un matin, alors qu’il se trouvait dans sa cour, son téléphone s’est mis à sonner à la surprise générale : son fils était au bout du fil.

Depuis ce jour miraculeux, il a planté un piquet à cet endroit précis et y a accroché une poche de vieux pantalon dans laquelle repose le téléphone. La marge de manœuvre est infime : à cinq centimètres près, le signal disparaît. Ce piquet est devenu le point de contact de tout le village :
« Vous voyez ce piquet ? Le téléphone y est suspendu, glissé dans ce morceau de pantalon. Parfois le réseau arrive et l’on reçoit des appels, mais ce n’est jamais régulier. Dès que le téléphone sonne, je cours coller mon oreille au piquet. Comme c’est le seul endroit où ça fonctionne, tous nos proches appellent ici. Je dois alors courir chercher les familles ou envoyer des enfants prévenir les destinataires. C’est très compliqué.

En cas de pluie, la personne présente doit vite rentrer le téléphone à l’abri, car c’est le centre d’appel de toute la communauté. Nous demandons l’aide des sociétés de téléphonie, du gouvernement, du ministre de la Communication, de l’Économie numérique et de l’Innovation. Le problème ne touche pas seulement Idia : une dizaine de villages voisins subissent la même absence totale de signal. Labha, Balagandè, Tougui, Mambaari Ngayka, Mambaari Ndirè, Baalima, Bani, Soulè, Kimbely, Gnamanya, Seliya, Doubhel, Tougalil, Ndantaari, Ndirè Yillaabhè et Yalagueta… C’est la même bande d’ombre. Parfois, les jours de marché, nous laissons des messages pour fixer un rendez-vous téléphonique le lendemain à 14 heures dans une zone couverte. À défaut de cela, nous n’avons aucun moyen de communiquer », témoigne Mamadou Kaly Baldé, habitant d’Idia.
Le seuil de population : l’argument des opérateurs contesté par les élus
Ibrahima Baldé, président du conseil de district d’Idia, affirme avoir multiplié les démarches pour obtenir une couverture réseau. Sans succès. Selon lui, les opérateurs de téléphonie invoquent le faible nombre d’habitants pour refuser l’installation d’un pylône ou l’extension d’un relais existant :

« Nous nous sommes multipliés en plaintes. À la suite de nos requêtes, nous avons reçu au moins trois missions sur le terrain. Des équipes de l’opérateur Orange sont venues à plusieurs reprises. À un moment, lors d’un passage à Soumeta depuis Labé, des citoyens leur ont affirmé à tort que le réseau couvrait la zone. De retour sur place, l’opérateur s’est finalement rendu compte qu’il n’y avait aucun signal dans la plupart de nos villages. Mais leur réponse nous a laissés sur notre faim.
Ils nous soutiennent que nos populations ne sont pas assez nombreuses pour justifier l’implantation d’un pylône. Pourtant, le seul district d’Idia compte 576 habitants, sans compter les sept villages environnants qui enregistrent des démographies similaires. Face à ce refus, nous avons demandé une simple extension à partir d’un pylône voisin pour désenclaver nos localités. Nous attendons toujours.

C’est déplorable : nous vivons encore comme à l’époque de la Tabala (tambour traditionnel d’alerte). Pour diffuser un message, nous utilisons le micro de la mosquée. Cela permet de joindre les gens du village, mais cela reste strictement interne. Pour joindre quelqu’un à l’extérieur, il faut marcher des kilomètres. Si le riz vient à manquer à la maison, le micro ne servira à rien pour informer son fils à Conakry ou à Labé. Les sociétés de téléphonie sont nombreuses dans ce pays, qu’elles nous sortent enfin de cette obscurité ! » lance Ibrahima Baldé, président du conseil de district d’Idia.
À l’image d’Idia, des centaines d’autres localités à travers la Guinée demeurent totalement coupées des réseaux de communication, condamnant leurs habitants à un quotidien d’un autre âge.
Alpha Ousmane Bah
De retour du district d’Idia, pour Africaguinee.com
Tél. : (+224) 664 93 45 45
Créé le 22 septembre 2026 09:50Nous vous proposons aussi
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