Syndicats-Opposition: qui peut réclamer la baisse du prix du carburant en Guinée?

El hadj Abdoulaye Lélouma Diallo

GENEVE- Entre les syndicats et l'opposition, qui a la légitimité de revendiquer une baisse du prix du carburant en Guinée ? Explications avec  El hadj Abdoulaye Lelouma Diallo, un des pionniers du syndicalisme en Guinée. Ancien haut fonctionnaire du Bureau International du Travail (BIT), El-hadj Lélouma Diallo nous livre également son opinion sur la grève générale organisée par les syndicats pour faire pression sur le gouvernement. Entretien.

Africaguinee.com: Vous êtes l'un des pionniers du syndicalisme guinéen voire même africain. C'est à ce titre que vous représentez l'Organisation de l'unité syndicale africaine(OUSA) auprès de l'OIT à Genève. Quel regard portez-vous sur les résultats obtenus par les syndicats guinéens après la grève  déclenchée en février dernier? 

El-hadj Lélouma Diallo:  Bien évidemment dans cet avis de grève, il y avait la baisse du prix du carburant. D'autres points importants  y  figurent notamment  l'application rigoureuse  de l'ensemble des points inscrits dans les accords de 2015 en particulier le statut du personnel de l'éducation et de la santé, l'application immédiate de la nouvelle grille salariale discutée en commission tripartite, la revalorisation substantielle des pensions  des retraités, le renforcement du dialogue social avec le Gouvernement etc. Mais le point qui a retenu l'attention, c'était bien sûr la baisse du prix du carburant. Malheureusement en dépit des discussions qui ont eu lieu avec le Gouvernement, les Ministres concernés, le Premier Ministre, le Conseil Economique et Social, le Bureau de l'Assemblée nationale, il n'y a pas eu de baisse comme le voulaient les centrales syndicales. Mais le Gouvernement a souhaité un moratoire pour lui permettre de discuter avec les institutions de Brettons-Woods.

Même si lors des trois premiers jours, la grève a été massivement suivie dans tous les secteurs, et que la baisse du carburant n'a pas eu lieu, il faut néanmoins souligner que les organisations syndicales ont obtenu des résultats sur les autres points et que le dialogue est ouvert et donc il fallait suspendre la grève.

En tant que Doyen du mouvement syndical, je rappelle que l'objectif de la grève syndicale c'est pour provoquer et pouvoir aller négocier, et si la porte de la négociation est ouverte avec le Gouvernement, il faut quand même garder cet atout. En Guinée, ce qui est regrettable, quand il y a appel à la grève, des intrus s'en mêlent pour qu'il y ait des casses, ce qui est dommage. Pour le moment les discussions et les négociations continuent avec tous les acteurs. Il est tout de même regrettable de constater cette habitude qui consiste à diaboliser les responsables syndicaux en les accusant de tous les maux.

Le Conseil d'Administration du FMI a accepté lors de sa 7eme revue, les dérogations exprimées par la Guinée. D'après vous, quelle sera la suite ?

Le Gouvernement a fait ce qu'il avait à faire avec les partenaires de Brettons-Woods. Les Organisations syndicales sont informées des résultats obtenus. On va réévaluer la situation afin changer la donne en ce qui concerne cette question de baisse du prix du carburant. Comme vous le savez, le contexte de la Guinée qui vient de sortir de l'épidémie d'Ebola est tout à fait exceptionnel. Il faut tout de même capitaliser les atouts et les résultats obtenus et souligner que la grève ne doit pas être une activité qui retarde ou empêche la reprise économique et le progrès social du pays en violant les principes de dialogue et de paix sociale. Tout en cherchant à préserver les intérêts légitimes des Travailleurs et des salariés de tous les secteurs, les organisations syndicales doivent tenir compte des dimensions et du contexte macroéconomique du pays. Si aujourd'hui, nous allons dans des conflits, il y aura de sérieuses conséquences et les travailleurs seront les premières victimes.

Le gouvernement guinéen avait exprimé ses difficultés à cause notamment de l’épidémie ébola qui a sévit dans le pays. Selon vous, les revendications des syndicats étaient-elles opportunes vu le contexte de la Guinée ?

Si les organisations syndicales existent, c'est pour défendre les intérêts matériels et moraux des travailleurs. C'est leur raison d'être. Si cette revendication a été faite c'est par ce que les conditions de travail et de vie des travailleurs ne sont pas bonnes et donc doivent être améliorées. Certains accords signés avec le Gouvernement en 2015 n'ont pas été respectés. S'agissant des nouvelles grilles salariales qui ont été acceptées, des conditions de travail du personnel de la santé et de l'éducation, de la revalorisation des pensions des retraités, de la réduction des barrages à l'intérieur du pays et de toute une série de revendications, selon les centrales syndicales qui ont lancé le mot d'ordre de grève du 15 février 2016, le Gouvernement affirme avoir pris des dispositions pour pouvoir les mettre en application conformément aux accords signés. Le problème qui reste c'est seulement celui de la baisse du prix du carburant et le gouvernement a demandé un moratoire, c'est pour cela que la grève a été suspendue et non annulée. Même le Bureau de l'Assemblée nationale qui avait reçu les organisations syndicales a dû prendre très bonne notre de ce qui a été convenu et a indiqué son intention d'insérer dans le budget rectificatif du mois d'avril et d'en tenir compte s'agissant des salaires et des pensions des retraités. Les Organisations syndicales ont pris bonne note et ont décidé de rester très vigilantes à cet égard.

Enfin, je  rappelle que si les travailleurs ne se reconnaissent pas dans ce que fait le syndicat, ils ne vont pas y adhérer. Et si la grève a été suivie, c'est la preuve que les travailleurs adhèrent aux deux centrales (Confédération nationale des travailleurs de guinée et Union syndicale des travailleurs de guinée) qui ont lancé le mot d'ordre de grève.

Dans la foulée, l'opposition a également  revendiqué une baisse du prix du carburant et que certains observateurs ont jugé malsaine. Quelle est votre avis ?

Vous savez en Guinée, quand il y a des situations de ce genre, il y a des gens qui en profitent pour avoir d'autres positions et faire des commentaires. Tenant compte de l'impact du prix du carburant sur le pouvoir d'achat des travailleurs et de la baisse du prix du pétrole au niveau international d'une part, et de la réduction opérée dans la plupart des pays tant en Afrique qu'ailleurs, les organisations syndicales ont pris leurs responsabilités en incluant dans leur avis de grève la baisse du prix du carburant. Elles ont dans leur communiqué n° 3 assumé leurs missions et ont dénoncé toute politisation de la grève. Il y a lieu de rappeler que la plupart des travailleurs syndiqués militent au sein des partis politiques, les uns dans ceux de la mouvance au pouvoir les autres dans l'opposition républicaine. Le dénominateur commun qui les met ensemble c'est la défense des intérêts matériels et moraux de tous les travailleurs de Guinée quelque soit leur appartenance politique. 

Si les partis politiques veulent s'emparer du problème en raison de leurs objectifs politiques, c'est leur droit, mais il ne faut pas faire de l'amalgame. Les organisations syndicales depuis toujours restent sur leurs positions de principe et exercent leurs responsabilités en toute indépendance du pouvoir et des partis politiques, dans le respect des lois en vigueur et des Normes internationales de l'OIT ratifiées par la Guinée. Ceux qui ont des sensibilités politiques doivent régler leurs problèmes au sein de leurs partis et cesser d'accuser les organisations syndicales qui ne font que jouer leurs rôles.  

Vous avez un parcours très riche. Depuis la CNTG en Guinée, vous avez représenté le pays au niveau de certains pays africains, notamment au Ghana. Aujourd'hui, vous êtes le représentant de l’Organisation de l’unité syndicale africaine (OUSA) auprès de l’OIT à Genève. Compte tenu de ce riche parcours, quelles solutions préconisez-vous pour éviter une crise dans notre pays ?

Je pense tout développement n'est possible que dans la mesure où la paix, le dialogue et la concertation règnent. Vous savez notre pays vient de loin. Depuis les évènements de 2006 et 2007 suivis de la transition, notre pays a traversé des situations socio-politiques difficiles. Nous devons tous nous féliciter du retour de notre pays à l'état de droit avec une constitution et un Président élu. En tant que vétéran du mouvement syndical avec l'expérience et le parcours que vous venez de rappeler, mon modeste rôle c'est de tout faire pour qu'en Guinée l'on puisse préserver la paix. Nous devons promouvoir le dialogue, la paix, le respect des principes de l'état de droit et des Institutions et organisations internationales auxquelles notre pays a adhéré comme l'OIT depuis janvier 1959.Nous devons faire respecter les engagements qui ont été pris et les conventions que nous avons ratifiées. Les organisations syndicales doivent veiller à ce que les travailleurs qui sont les premières victimes des conséquences néfastes des crises soient les premiers bénéficiaires des dividendes de la paix, elles doivent prioriser le dialogue, la négociation, la concertation avec tous les partenaires et acteurs socio politiques dans la recherche des solutions face aux crises et aux tensions. C'est pourquoi lors de cette grève elles ont rencontré non seulement les deux autres mandants de l'OIT (Gouvernement et employeurs) mais aussi les institutions républicaines (Assemblée nationale et Conseil économique et social), les quatre coordinations régionales et les Chefs religieux. Lors de toutes ces rencontres, les centrales syndicales ont dit avec conviction "Préservons la paix" dans notre pays.

La suggestion que je peux faire, c'est de privilégier le dialogue, la négociation et la concertation dans la recherche des solutions à nos problèmes. Lorsqu'on voit ce qui s'est passé au Libéria, en Sierra-Léone et en Côte d'Ivoire, nous devons tout faire pour préserver la paix, promouvoir l'unité nationale et la solidarité.

Durant mon séjour en Guinée, en plus de la Capitale j'ai visité quelques préfectures de la Basse-Guinée et de la Moyenne Guinée. En guise d'exemples de ce que j'ai vécu, mon parcours Labé-Koubia sur une distance de 66 km et qui a duré 3 heures à cause de l'état de la route. Il faut que l'Etat assume ses responsabilités en exigeant que les services publics les TP dans ce cas de figure fassent leur travail car en plus de l'état des routes, les bornes kilométriques sont illisibles ou inexistantes, les signaux du code la route (ponts, tournants, etc) n'apparaissent que très rarement. Dans la capitale, jadis "Perle" de l'Afrique de l'Ouest donc l'une des plus belles de la sous-région, tout devrait être fait pour qu'elle retrouve son image d'antan.

Après avoir vu les réalités et échangé avec nos compatriotes, mon appel à tous c'est  de nous donner la main, tout en sachant que nous sommes tous et restons des Guinéens . Par conséquent,  évitons de tomber dans le piège de l'ethnocentrisme, du tribalisme et de la diabolisation de  nos compatriotes. Evitons d'utiliser négativement la jeunesse, qui est l'avenir de notre pays, mais plutôt mobilisons-nous avec elle pour développer notre pays qui en a bien besoin. N'oublions pas la diaspora guinéenne qui apporte une effective contribution financière et matérielle aux familles aux localités d'origine et au pays. Développons le patriotisme, la solidarité, nos valeurs et nos traditions positives, comme c'est le cas dans les autres pays pour sauvegarder l'image de la Guinée qui a été et qui est respectée à travers le monde.

Mes modestes suggestions aux organisations syndicales que je félicite et encourage portent sur la lutte pour l'amélioration du pouvoir d'achat des travailleurs et de leurs familles, la promotion de l'emploi des jeunes et des femmes, le renforcement de la syndicalisation à tous les niveaux, la formation civique, professionnelle et syndicale, car l'amateurisme n'est plus de mise en matière syndicale. Sans oublier la solidarité syndicale au niveau africain et international. Le syndicalisme c'est la lutte, c'est la solidarité et la victoire sera de notre côté.

Ayant eu la chance de visiter 46 pays africains sur les 55 que compte notre continent, partout où vous allez, quand vous dites que vous êtes Guinéen, c'est le respect et la considération. Alors faisons tout pour ne pas ternir cette image.

 

Interview réalisée par Abdoul Ghoudoussy Baldé

Chef de Bureau Africaguinee.com

A Genève

 

Créé le 9 avril 2016 12:12

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